INSTANTANÉS DE BUENOS AIRES À LA MI-FÉVRIER

On me demandait beaucoup d'envoyer des nouvelles d'Argentine, il y a un mois ou deux. Et puis maintenant plus rien. Pourquoi ? J'ai malheureusement bien peur de connaître la réponse. Même chez les personnes qui passent leur temps à critiquer les médias, à dire qu'ils mentent et blablabli et blablabla... Même « chez nous », on est sensible aux images, aux effets médiatiques et au spectacle. « Qui s'intéressait à l'Argentine avant ces évènements ? » C'est la question que me posait un camarade de Buenos Aires qui me disait aussi que du jour au lendemain, sa boîte e-mail avait été saturée de courrier provenant principalement d'Europe ; Il remarquait également que sur bon nombre de sites, une grande place était laissée à ce qui se passait dans son pays, alors qu'avant, cela n'avait jamais été le cas. Faudrait voir, peut-être à pas tomber dans tout les panneaux que nous tendent les flics de l'information, non ? Qu'est ce que vous en pensez ?

Avant d'aller faire un tour à Buenos Aires, j'étais dans des pays limitrophes et je suivais donc ce qui se passait en Argentine par la télé. Il était étonnant de constater que même la pire des chaînes, l'une des plus réactionnaires était obligée de parler des manifestations, des « caserolasos » et de passer, parfois en direct, des interventions d'hommes et de femmes de la rue, qui, grosso merdo, disaient tous : « il faut que tout les politiciens s'en aillent, qu'ils nous rendent nos thunes, ces fils de putes » ; Et ça passait à la télé... On pouvait voir, aussi un père de famille s'installer dans sa banque pour les vacances. Toute la famille campait dans le hall de l'agence et pendant que les enfants jouaient avec un peu de sable et des seaux, les parents étaient en maillot de bain dans des transats. « Comme la banque ne veut pas me rendre mon argent pour que je puisse partir en vacances, j'ai décidé de passer mes vacances à la banque ». Bon, mais comme, justement ce n'est qu'une lucarne, j'ai préféré attendre de passer par l'Argentine pour écrire quelque chose sur le sujet.

Avec tout le patacaisse médiatique, avec ces images impressionnantes de manifs quotidiennes que j'avais vu depuis plusieurs semaines sur le petit écran, j'étais un peu surpris, en arrivant dans la capitale Argentine de constater que la vie semblait continuer normalement. Les embouteillages étaient monstrueux, comme la dernière fois que j'étais venu en 99, les buildings près du port toujours debout, prétentieux, immondes. Très vite, on me raconte des anecdotes, des histoires qui font rire. « Les politiciens ne peuvent plus sortir tranquillement, l'un d'eux à essayer de prendre un avion à Madrid pour revenir en Argentine. Il a été reconnu par des compatriotes, et ceux-ci ont foutu une telle merde que le type a du prendre le vol suivant ».

« Un autre a voulu s'échapper en passant par un petit village du sud. Il a été repéré par les villageois et déclaré persona non grata ».

En arrivant chez des amis, la télévision est allumée et sur la chaîne « Chronica » (qui diffuse très souvent des séquences en direct), on aperçoit des barrages routiers organisés par des chômeurs au Sud de Buenos Aires. On éteint big brother et la discutions part très vite sur les assemblées de quartiers, tout le monde en parle avec enthousiasme, même si les avis sont partagés. D'après ce que j'ai pu comprendre de tout ce que l'on me racontait, ces soviets de voisins avaient commencé chaotiquement à se former alors que la crise était à son comble au mois de décembre. Il fallait faire attention, dans ces premiers temps à ne pas avoir l'air de faire parti d'une quelconque organisation politique sous peine de se faire lyncher, en particulier dans la province de Buenos Aires, où la situation sociale a toujours été plus difficile que dans la ville elle-même. La haine du politicien était monstrueuse. Les gens avaient peur, surtout après la répression des 19 et 20 décembre où, il y eu 29 morts. Une ambiance de rage et de peur apparemment partagée par presque toutes les couches de la population. On pourra sans doute en exclure les politiciens, certains juges et les banquiers.

Au moment où j'y étais, un assemblée inter quartiers réunissait tout les dimanches entre 4 et 5 milles personnes dans la seule ville de Buenos Aires. « C'est le bordel, mais en même temps, c'est très instructif » me dit-on. Apparemment, la majeure partie de la population réclame la destitution de la cours suprême de justice, du gouvernement et même parfois du sénat. En gros, la phrase que l'on entend, le plus souvent, c'est : « que se vayan todos » (qu'ils s'en aillent tous).

Le deuxième jour de mon court séjour à Buenos Aires, nous arrivons pour la fin d'une manif dont le trajet est circulaire: les gens font le tour du congrès pour ampécher les députés de pouvoir entrer, pour qu'ils ne puissent pas voter le budget 2002 . Nous sommes au mois de février, et les banderoles des partis politiques de gauche sont légions.

A quelques pas du congrès, il y a le local des mères de la place de mai. Celui-ci comprend un café et une librairie ou toutes les tendances sont représentées... On trouve de tout... Du fanzine punk en passant par la biographie de Trotsky jusqu'au écrits de Fidel Castro et forcément de nombreux ouvrages sur la dictature et ses 30 000 disparus. En feuilletant des bouquins, j'entends un mec parlé au vendeur : « nous sommes en train d'organiser une foire au troc et on m'a dit qu'ici je pouvais voire avec machine qui... », des foires au trocs s'organisent dans tout le pays. Avec la dévaluation, les gens essayent tout simplement de survivre. Dans ces foires, on met un système de « crédits » en place, des bouts de papiers en fait. Mais, les méchants voleurs sont partout...Déjà de petits malins ont fabriqués de faux crédits... Ce n'est donc pas si simple.

Dans la soirée, nous sommes, un ami et moi même décidés à voir, entendre une de ces assemblées de quartiers dont on parle tant. Quelques personnes commencent par se rassemblées autour d'un banc, dans un square. Un moustachu à lunettes parle aux autres avec une certaine agitation ; Il a représenté cette assemblée la semaine dernière devant l'inter quartier. « C'est impressionnant, tout ces gens, plus de 4 milles personnes qui veulent tous parler ». Peu à peu, un groupe important commence à se former, plus de 60 personnes pour commencer et jusqu'à une centaine. Des jeunes, des vieux, des petits des grands, des gros...De vrais voisins, de vrais voisines qui poussés par les nécessités économiques tentent de s'organiser pour trouver une solution à leurs problèmes. On sent bien qu'il y a quelques militants professionnels, mais ils ne font pas trop les fiers et laissent parler les autres.Pendant que le petit moustachu joue les modérateurs, un grand aux cheveux blancs note les noms de tout ceux qui veulent prendre la parole. Un mégaphone passe de mains en mains. Il est prévu de parler pendant plus d'une heure et de voter ensuite les propositions des intervenants. Un type au crâne rasé, d'une vingtaine d'années propose la création d'une commission de jeunes.

Loin de moi l'idée de reproduire ici l'intégralité des interventions. Mais ce qui m'a le plus marqué, c'est le respect entre les gens et leur capacité d'écoute.
« Il faut éliminer les députés, pas physiquement, bien que certains le mériteraient... » commence l'un des participants. L'idée qu'il faut donner tout le pouvoir aux assemblées de quartier circule depuis plusieurs jours. Même à la télé, dans un certain nombre de débats, cette proposition est prise au sérieux.

D'autres personnes dans l'assemblée, ce soir là, propose la création d'une foire au troc, d'une bourse du travail et de la santé pour palier au manque. Tout se passe sans le moindre problème jusqu'au moment où il faut voter les propositions. Là, le manque de pratique et la désorganisation se font quelque peu ressentir. Beaucoup de personnes ont été capables de faire des propositions intéressantes, de manifester leur dégoût du système et des hommes politiques, mais quand il s'agit de s'engager pour réaliser des projets concrets, tout devient beaucoup plus compliqué. Mais petit à petit, quelques personnes se regroupent par petits nombres, et on sent bien une motivation collective qui débouchera sur quelque chose. Ceci dit, il semblerait bien que dans d'autres quartiers, dans la province de Buenos Aires, en particulier, les activités sont plus concrètes et plus organisées.

Ici , une liste circule avec les noms, adresses, téléphones, et e-mails de tout ceux qui veulent bien participer. Facile donc pour les flics de dresser une liste des « subversifs ». Mais le nombre impressionnant d'assemblées de ce type à travers toute la ville et dans tout le pays devrait, selon les dires de certains camarades dissuader la police d'intervenir.

En toute logique, une répression monstrueuse devrait, tout de même, avoir lieu un jour ou l'autre. Et les gens s'y préparent, une voisine d'une trentaine d'années propose : « si pendant une manifestation, il y a des arrestations, il faudrait former des chaînes téléphoniques, pour nous réunir à un endroit et aller se constituer prisonniers par centaines et ainsi saturer les commissariats ».

Si la proposition paraît suicidaire, elle révèle un état d'esprit voulant anticiper un genre de situations dramatiques aux quelles les argentins ont été confrontés plusieurs fois (19, 20 décembre, mais aussi 25 janvier). L'après-midi du lendemain, une manif part de la cours suprême et se dirige vers le congrès. Beaucoup de banderoles, de revendications anti-FMI, des casseroles s'entrechoquent. Des femmes ; des vieux, des jeunes sont tous là pour exiger la destitution de l'instance de justice la plus importante du pays. Au premier rang, déguisés en prisonniers avec des costumes à rayures et des boulets aux pieds, quelques inconnus portent chacun, autour du cou, une pancarte avec le nom des membres de la cours suprême.

Une fois arrivé devant le congrès, la majorité des manifestants se disperse rapidement. Mais un groupe d'environ 200 personnes forme un cercle et commence alors un débat, apparemment, de façon spontanée. « Arrêtez d'insulter les putes, elles font parti du peuple » crie une dame, sous une banderole féministe. D'autres réclament la destitution du sénat sous les applaudissements de la foule... Et cela continue comme ça encore pendant plus d'une heure...

Voilà, pour ce qui est de mon expérience assez courte à Buenos Aires. Je ne tiens pas non plus à faire une analyse approfondie de ce qui se passe là bas. Simplement, j'émettrais quelques idées, qui valent ce qu'elles valent. Pour ce qui est du passé, l'argentine n'a pas fini de remuer ses vieux démons. Dans les manifestations actuelles, nombreuses sont encore les banderoles des mères de la place de mai... 30 000 disparus, ça ne s'efface pas des mémoires, comme ça. Et c'est sans compter avec les exilés, torturés, abattus en pleine rue... La destruction systématique de toute une partie contestataire de la population dans les années 70 fait maintenant que les gens manquent d'une certaine culture politique. Sans parler du fait que depuis plus longtemps encore, avec le péronisme, la politique en Argentine n'a jamais vraiment été une question de droite et de gauche...
C'est bien plus compliqué.

Alors où va-t-on ? Je ne suis pas devin, mais si Duhalde arrive à trouver une solution pour rendre un peu de son pécule à la classe moyenne et que celle-ci n'est pas eu le temps de mûrir sa lutte, il est bien possible que tout rentre dans l'ordre : les pauvres chez les pauvres, les riches avec leurs comptes en banque à Miami ou en Espagne. Mais le président argentin n'a pas encore gagné la partie, et beaucoup disent que c'est trop tard. Les gens n'auront plus jamais confiance...

Dans ce cas, là tout est possible !

Tinmar Sudaka

[Texte publié sur le site de l'OCL (organisation communiste libertaire, france) : http://oclibertaire.free.fr/]