La lutte des prisonniers FIES en Espagne

Depuis plus d’un an, de nombreux prisonniers incarcérés en Espagne en régime FIES (équivalent des ex-QHS français) ont décidé d’entamer une lutte collective demandant la libération des prisonniers malades, le regroupement de ceux qui le souhaitent avec la fin des transferts, la suppression du FIES (créé en 1991). Ils ont mené des grèves de plateaux, de sortie, de parloirs et font circuler des textes à l’extérieur des murs. En Espagne, en Italie comme en France, des initiatives ont vu le jour, allant de bombages de murs et accroche de banderoles en passant par des manifestations, collages et l’envoi de colis piégés ou l’attaque d’entreprises qui exploitent des taulards. Une cinquantaine de détenus sont à présent en grève de la faim illimitée depuis le 1er décembre.

Par ailleurs, la répression en Espagne poursuit son chemin et le 10 novembre, Estefania Maurete Diaz et Eduardo Garcia Macias sont arrêtés (une troisième personne a échappé aux keufs). Ils sont accusés d’être les auteurs des sept colis piégés envoyés entre avril et juillet à des journaflics ou des crapules œuvrant à la paix sociale en taule. Qu’il s’agisse d’une manipulation policière ou de réalité quelconque, nous apportons notre entière solidarité à ces camarades. Si la première a été relâchée sous contrôle judiciaire, le second est toujours incarcéré à Soto del Real, tandis que Claudio Lavazza et Gilbert Ghislain, deux détenus anarchistes accusés d’être les cerveaux de cette histoire de colis ont été transférés [rectification après sortie du numéro : ça n'a pas été le cas pour l'instant]. La presse, livrant là comme à son habitude la version de la police, a accrédité l’idée de connexions avec l’ETA et de démantèlement d’une « cellule anarchiste ». On voit déjà se profiler un scénario à la Marini, comme en Italie.

Les détenus soumis au régime FIES, dans lequel les matons pratiquent tortures et parfois des assassinats (trois depuis le début de l’année), sont ceux que l’Etat a décidé d’éliminer, ceux qui sont définitivement trop rebelles pour être « réinsérés ». Dans son extrême raffinement, il a aussi prévu ce régime comme chantage extrême pour calmer l’ensemble des autres détenus, pour leur faire sentir dans leur chair qu’au-delà de l’isolement, il y a pire encore : un programme scientifique d’anéantissement. La grève de la faim illimitée, qui s’exerce avant tout contre l’individu qui la mène, reflète dans ce contexte la faiblesse du rapport de force qui a pu s’établir depuis le début de cette lutte. Ainsi, toute action qui ira dans le sens d’une solidarité active comme l’attaque d’intérêts espagnols ou de boîtes liées à l’exploitation de détenus sera un pas supplémentaire permettant à ceux « de l’intérieur » de recourir à des formes de lutte moins destructrices pour eux-mêmes.

Nous reproduisons ci-dessous des textes de détenus FIES traduits de l’espagnol ainsi qu’une chronologie de cette lutte concernant «l’intérieur».

[Introduction parue dans Cette SEmaine n°82, jan/fév 2001, p. 28]

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L’homme et le rat

Le bruit du fourgon de police, provenant du moteur en mauvais état, de sa structure formée de cabanons déboîtés par tant de kilomètres, couvrait celui de ma tâche ardue : je tentais de démonter, dans cet espace plus que réduit, le plancher du fourgon. Dans cet endroit si minuscule, il était impossible d’ôter les rivets avec ce petit morceau de fer mou qui gémissait à chaque tentative. Mes mains transpiraient, mon cœur battait plus fort quand les « picoletos » jetaient un coup d’œil pour vérifier que j’étais bien menotté et que je ne faisais aucune manœuvre suspecte. Ils connaissaient mon désir ardent de liberté et savaient que je pouvais tenter de m’échapper à tout moment. A quelques occasions, ils essayaient de dissimuler leur vigilance derrière de faux gestes humanitaires, en cachant leur hypocrisie. Pour regarder à l’intérieur du cabanon que j’occupais, ils me demandaient : « Comment ça va, Avila ? Bien ? ». Je souriais en me donnant le luxe de l’ironie, celle que nous réservons à certaines occasions, et je répondis : « Très bien, fabuleux ».

Il n’était pas facile de créer une ambiance détendue. Ils ne se séparaient pas de leur suspicion, pas même le temps d’allumer une cigarette. Ils voulaient arriver à destination à n’importe quel prix, mais la perfection est une utopie, et la sécurité est construite sur des piliers et des briques d’insécurité. Ainsi donc, peu à peu, le plancher du fourgon s’est ouvert. L’ouverture n’était pas assez grande, mon corps ne pouvait s’y introduire. Il fallait encore l’agrandir, je le fis. Mon euphorie était visible. Depuis la solitude et le plus cruel enfermement de l’homme, je pouvais caresser la liberté au bout de mes doigts meurtris. Désormais, j’attendais que nous passions dans une ville ou qu’ils s’arrêtent dans un endroit pour manger ou à un feu rouge. J’étais nerveux. J’avais peur. Mon état d’anxiété bombardait mon muscle anarchique, qui battait à une allure incroyable. Je pouvais sentir les palpitations à mes tempes. Les « vert-olive » parlaient de syndicat et de militarisation, de tout et de rien.

Enfin, nous sommes rentrés dans une grande ville. Je pris mon souffle, je respirais profondément. Je ne priais pas, car je ne crois pas à ce qui est intangible, mais je sentais une force psychologique, comme si j’étais capable de faire passer le feu au rouge. Il fallait y aller, et j’y suis allé. J’introduisis d’abord les jambes jusqu’à la ceinture, puis je levais les bras et me fis descendre d’une façon incroyable ; je sortis du fourgon. Etonné par l’envergure de ses roues, je me dressais et pus voir que l’escorte, une patrouille et deux « picolos », ne s’aperçurent pas de ma manœuvre. Je traversais la rue sans courir et sans que ma peur fut trop visible et, au carrefour, je courus de toutes mes forces, je courus au large sans rencontrer aucun obstacle. Mais quelque chose m’échappait : pourquoi passais-je à travers les édifices ? Pourquoi passais-je à travers les voitures ? Par quelle magie ? Soudain je m’évanouis et j’eu la sensation de tomber dans les égouts.

Je ne sais pas combien de temps je restais là, au milieu des détritus, des pestilences et des rats. En revenant à moi, je me sentis observé et, effectivement, un nombre indéterminé de rats me regardaient, et ils paraissaient échanger leur opinion sur moi car ils poussaient de petits cris incompréhensibles. Leur attitude n’était pas agressive, et bien que j’ai toujours eu une phobie sans limite pour ce genre d’animaux, je ne ressentais rien à ce moment. Leurs mouvements de moustache m’inspiraient une confiance terrible. Je restais calme puis pensais : « le rat est aussi un animal parqué, le rat est comme moi ». Je décidais de me solidariser avec eux. Dans la zoologie sociale, eux aussi sont persécutés, nous avons un lien secret, nous sommes de la race de ceux qui fuient, du groupe de ceux qui ne doivent pas vivre. Je voulais, je désirais utiliser un langage qui m’aurais permis de communiquer avec eux, mais je me sentis ridicule dans l’intention que j’avais d’imiter leurs petits cris pointus, et j’étais persuadé qu’ils n’y comprendraient rien. Je cherchais simplement à leur dire tout ce que nous avions en commun.

Quelle ne fut pas ma surprise quand, tous regroupés, ils prirent une même direction dans ce cloaque, comme pour m’inviter à les suivre, ce que je fis. C’était un labyrinthe dont la décoration marquait la marginalité la plus extrême, celle que des groupes écologistes ne prennent pas la peine de visiter (je pensais à la SPA : dans leurs discours, ils prétendent que tout animal doit vivre dignement ; la vérité est très différente, s’ils ne se soucient pas du fait que leurs semblables soient torturés, quel genre de sensibilité peuvent-ils éprouver pour les pauvres petits animaux ?). Nous débouchâmes dans une galerie qui, soudain, s’illumina. L’éclat de la lumière m’obligeait à fermer les yeux mais je les rouvris aussitôt. Et là m’apparut l’image de Miguel Hernandez ! Oui, c’était lui, déguenillé, malodorant, mais avec la même richesse d’esprit dont il témoigna toujours quand il donnait son avis. Je lui parlai de notre similitude avec les rats, et il ajouta que nous aussi, dans les prisons, avions été des cobayes, et qu’après sa mort, les rats lui avaient démontré leur supériorité sur l’homme en honnêteté, en loyauté, en égalité et en fidélité...

Je sursautai et remarquai une rude poussée, un coup et ensuite une voix dure et autoritaire me dit : « Réveille-toi, Avila, nous sommes à Lugo, nous sommes arrivés. Et sache que nous ne sommes pas des rats ! Nous t’avons entendu et nous ferons un rapport concernant tes insultes, en avant ! ». C’est ainsi que cette histoire s’achève quand j’ai émergé de ce rêve.

Francisco Javier Avila Navas, prison de Badajoz

Traduit de l’espagnol. Extrait de la brochure « Fug@ de la sociedad carcel, Solidaridad con las luchas do los presos », novembre 2000, pp 16-17. A commander à : ComunicAccion Directa - Apdo. 156072 - 28080 Madrid - Espagne.

[Texte paru dans Cette Semaine n°82, jan/fév 2001, p. 28]

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Chronologie récente

Mobilisations et actions dans les prisons

14 jan. 2000 : Luis Miguel Mingorance, David Moyano Cazorla et Daniel Ramirez Cordoba se déclarent en grève de promenade à Huelva.
15 jan. : à la suite de la répression de la direction de la prison de Huelva, les compagnons se déclarent en grève de la faim.
11 fév. : début d’une grève de la faim illimitée à Teixero.
21 fév. : Grève de la faim de trois compagnons à Jaen II ; deux l’ont poursuivie pendant 40 jours.
16 mars : début d’un jeûne de quatre jours, coordonné dans 20 prisons.
4 avril : deux prisonniers s’évadent de la prison d’El Acebuche, Alméria (Andalousie).
15 mai : début d’une grève de promenade illimitée à Villanubla, pour les 10 points de revendication collective et en solidarité avec le groupe anarchiste qui a envoyé un colis piégé à Zuloaga.
20-25 mai : grève de la faim à Soto del real (Madrid) de cinq compagnons contre la répression qu’ils continuent de subir (provocations, coups, interception du courrier,...).
juin : sept prisonniers entament une grève de promenade à Teixero (La Corogne, Galice) en riposte à leur situation, et reprennent les revendications collectives.
18 juin : quatre prisonniers entament une grève de la faim parce que leur situation ne s’est pas améliorée.
30 juin : grève de la faim spontanée dans le module 4 du second degré à la Moraleja (Palence) en riposte à un maton. En représeailles, deux prisonniers sont mis en isolement, un autre transféré et les autres sanctionnés.
1-7 juillet : grève de promenade coordonnée dans plusieurs prisons. Les 8 et 9, jeûne coordonné.
5-6 août : jeûne collectif dans plusieurs prisons.
17 août : trois prisonniers détruisent leurs cellules à Soto del Real pour mettre fin aux abus des matons et revendiquer les trois points collectifs. Ce soir-là, Sergio S.E. est sévèrement tabassé par quinze matons.
1-2 sept. : jeûne collectif dans plusieurs prisons.
9 sept. : Laudelino Iglesias (détenu depuis 20 ans) entame une grève de la faim illimitée pour réclamer sa mise en liberté immédiate et celle de Francisco Brotons (détenu depuis 23 ans), tous deux ayant terminés leur peine.
24 sept. : A Duenas (Palence), en riposte au passage à tabac de Laudelino survenu les jours précédents, les prisonniers en isolement détruisent leurs cellules et se déclarent en grève de la faim pour qu’il soit ramené au module.
6-7 oct. : jeûnes collectifs dans plusieurs prisons.
1 déc. : grève de la faim illimitée dans plusieurs prisons sur les trois points de revendication.
Répression (janv.-sept. 2000)
janv. : Ramon San Antonio Meda est torturé à Jaen II
4 mars : Alberto Gil Fernandez est torturé à Teixero (Galice). José Romera Chulia est assassiné par pendaison à Picassent.
8 mars : Claudio C.O. est tabassé à Soto del Real.
10 mars : Mohamed Rami est torturé à Valdemoro.
18 avril : Daniel Ramirez Cordoba est torturé à Villanubla (Vallaloid).
24 avril : un prisonnier se pend à Grenade (Andalousie).
29 avril : José M.S. est tabassé après s’être volontairement blessé par coupure afin de recevoir la visite médicale qu’on lui refusait.
12 mai : Pedro Carlos Rama Martinez est torturé à Soto del Real.
5 juin : Mohamed Abdelkader est tabassé et menotté au lit durant 24h à la Moraleja, Duenas.
9 juin : José Manuel L.F. est tabassé et menotté au lit pendant 24h pour avoir demandé la venue d’un médecin à la Moraleja.
12 juin : Laudelino L.M. est enfermé en isolement en représailles au lancement d’une procédure légale concernant le passage à tabac de José Manuel.
13 juin : un prisonnier est violemment tabassé à Daroca.
27 juin : Enrique J. est tabassé et menotté au lit 24h, à Duenas. Dans la même prison, Laudelino I. et Daniel R. sont privés de promenade pour avoir dessinés sur le mur de la petite cour trois porcs (un capitaliste, un religieux, un militaire).
1-2 juillet : Antonio Porto Martin est torturé sans sa cellule à Picassent et on lui retire ses médicaments anti-viraux ; après quoi, il tente de se suicider. L’information nous parvient qu’un compagnon (dont on sait seulement qu’il s’appelle Paco) est assassiné des mains des matons. La version officielle est «overdose».
22 juillet : un prisonnier de la prison d’Aranjuez est retrouvé pendu.
2 août : un prisonnier en transit vers Teixero est torturé.
24 sept. : Laudelino Iglesias est tabassé et menotté 19h au lit, au cours de sa grève de la faim à Duenas.

[Outre les morts et tortures dans cette chronologie, la répression a pris la forme de transferts, de dispersion, de refus de courriers, retrait des médicaments et de provocations quotidiennes sans fin de la part des matons].

[Chronologie parue dans Cette Semaine n°82, jan/fév 2001, p. 29]

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Ils croient, mon amie,
qu’ils peuvent réduire au silence les voix
toutes les voix,
de tant de disparus,
ils croient que leurs tortures,
leurs lois, leurs injustices,
peuvent nous faire trembler
et bâillonner nos cœurs
qui débordent de Liberté.

Tandis que toi, tu es là,
avec tant d’autres,
ils ne pourront jamais nous faire taire,
ils défendent ce qu’ils ont
et pensent ce qui les arrange
et nous, nous sommes la bannière
et le vent de Liberté.

Malgré mes chaînes,
mes nuits dans la solitude,
mes amis « assassinés »
pour s’être rebellés et avoir lutté,
malgré qu’il coûte tant à mon visage
aujourd’hui d’esquisser un sourire,
jamais, jamais, ils ne vaincront
ma souffrance, ma vie,
ma lutte, ma dignité,
la mémoire de tant d’autres,
qui dans mon cœur sont toujours vivants ;
ils sont comme des balles qui rappellent
ce qu’est la vie sans la lutte.
Je vins dans ce monde pour vivre
pour rêver, pour croire en mes amis
pour vivre sans respecter
ni les lois, ni les commandements.
Je n’ai qu’une vérité :
l’égalité du pain pour tous,
l’amour, la liberté.

Poursuivons ensemble, amie,
dans notre tranchée utopique,
arrimés à la bannière
qui un jour triomphera,
ma main est prête
à empoigner
ce qui enfin nous rendra libres.
Tant d’hommes et de femmes,
tant de gens anonymes
ont quitté la vie dans cette quête.

Pauvres diables ignorants !
Dépourvus de toute vérité
ils croient pouvoir te faire taire, toi,
ou enchaîner mes mains,
dans leurs enfers grillagés.
Trois fois déjà
je me suis échappé
de leurs trous, de leurs filets
et je le referais
parce qu’ils ne peuvent pas en finir avec nous,
amie, ils ne le pourront jamais.

Parce que le soleil éclaire
comme les vagues de la mer
notre plage, notre destin, notre triomphe à la fin,
notre univers même, sera cerné
par cette unique vérité
pour laquelle tous tous deux nous naquîmes,
l’amour de la Liberté.

Que les bourreaux attendent !
la corde est prête,
un jour mes armes effaceront
les sourires de leurs faces.

Et je te laisse, mon amie,
depuis cette triste pièce
où, bien que je sois sous les verrous,
je peux encore voir le ciel,
et cette étoile passagère
qui est depuis longtemps
mon éternelle compagne.

Roberto B. Catrino Lopez

Traduit de l’espagnol. Extrait du bulletin de l’AAPPEL (Assemblée de soutien aux prisonniers en lutte), septembre-octobre 2000, p28. AAPPEL - Blasco de Garai 2 - 08004 Barcelone - Espagne.

[Poème paru dans Cette Semaine n°82, jan/fév 2001, p. 29]