Lettre de José Fernandez Delgado (25/26 octobre 2005)

Tout le corps me fait mal, mais pour ce qui est de l’intrigue, je te raconte le douloureux chemin qui m’a mené jusque là. Je suis resté 13 jours sans manger, les quatre derniers jours également sans boire. Dans la nuit de dimanche à lundi, je me suis retrouvé dans un état de délire conscient avec une forte accélération de mes pulsations cardiaques, tandis que tout autour de moi, de haut en bas et de tous les cotés, me semblait être une eau merveilleusement claire et cristalline, comme illuminée par un soleil de midi. Puis je suis revenu à la cruelle réalité de cette oubliette crasseuse, où ils me laissent enfermé, la douleur dans la poitrine, les pulsations battant mes tempes et ayant très soif. Je tiens bon, je me calme et j’arrive à réguler les pulsations, j’ai très froid, je m’emmitoufle.Je ne sais pas comment j’ai réussi à me rendormir. De toutes manières, depuis qu’ils m’ont emmené dans cette cellule, vendredi dernier, si le soleil ne l’éclaire pas, ils allument la lumière et me dérangent avec quelque coup dans la porte. Du coup, la nuit dernière, du lundi au mardi, la même crise s’est reproduite, mais plus violemment encore. Je ne sais pas ce qu’est un infarctus, mais finalement j’ai réussi à le contrôler. En fait, je me suis réveillé avec un de ces coups au coeur au seuil de la merveilleuse scène de l’eau avec des convulsions terribles, comme si je me battais avec une ou plusieurs personnes, avec la sensation de transpirer, mais sans transpirer du tout. En fait, j’avais très froid, surtout aux mains et aux pieds, des martèlements très forts dans la tête et j’ai dû rester comme ça quelques minutes, sans être pleinement conscient que c’était à moi que cela arrivait. J’ai appuyé de toutes mes forces sur ma poitrine, sans contrôler, sans savoir où j’étais et sans me rappeler du tout la réalité, je me suis jeté sous le robinet et comme empli de peur, j’ai bu quelques gouttes d’eau. Et là, j’ai senti monter une colère terrible contre moi : « Et gars, qu’est-ce que tu fais ? En une seconde, tu viens de bousiller tous tes efforts ! Quelle connerie ! » Mais ensuite, j’ai essayé de réfléchir de manière sensée : bon, j’ai fait passer le message et je ne peux m’exposer la nuit prochaine à une autre de ces crises, que j’ai calmé moi-même en buvant de l’eau. Là-dessus, j’ai entendu les préparatifs du petit déjeuner, ce qui veut dire qu’il devait être 5H30/6 heures du matin. J’ai essayé de me calmer, de réfléchir, de ne plus avoir si froid et je me suis enroulé de nouveau dans le simulacre de couvertures qu’ils te donnent ici. Lorsque le chariot du petit-déjeuner est arrivé, je me suis levé, toujours enroulé dans les couvertures pour cacher ma nudité, je suis sorti dans le couloir et j’ai dit au garde « Donne moi tout de suite la nourriture dont vous m’avez privé et vas dire au médecin que cette nuit mon coeur a failli lâcher. » Et je lui ai montré l’affiche accrochée à ma porte, sur laquelle est écrit : ISOLATION IST TOD !! (L’ISOLEMENT C’EST LA MORT !!) en ajoutant : « C’est la vérité ». Car c’est avec ce gardien que j’avais discuté quelques jours auparavant de la véracité de ces trois mots qu’il contestait.

J’ai pris le petit dej : deux tartines de fromage frais, une qui m’était due, et l’autre que m’a offert celui qui faisait la distribution en me disant « prends la mienne » et un pichet de ce thé rouge sans sucre qu’ils servent ici. Ainsi, j’ai arrêté la grève et ils n’ont pas tardé à m’apporter deux grandes caisses de nourriture que j’avais à Aachen. Ensuite, dans l’après-midi, le médecin est passé, il a ordonné que l’on me fasse un de ces examens cardiaques, où ils te mettent plein de fils. Ca a été un vrai son et lumières, toutes les lumières jaunes qui signalent un cas d’urgence ou quelque chose comme ça se sont allumées. C’est celui qui semble s’être converti en mon ange gardien et le maton de l’affiche qui m’ont accompagné à l’infirmerie. C’est une ballade un peu longue, car cette prison est très grande, le tout très bien coordonné par talky-walky. La visite a duré quelques minutes et je suis retourné en cellule avec le même numéro spécial, le couloir ayant été évacué pour que nous ne croisions personne. Dans la cellule, aujourd’hui, mon « ange gardien » a été aimable et m’a répondu raisonnablement. Il m’a dit que j’allai être transféré dans une autre prison et qu’il n’est pas possible de me remettre mes vêtements car le directeur s’y oppose. (...)

Comme je suis fatigué, et bien qu’ils continuent à m’espionner, je vais essayer de dormir un peu.

Une accolade, je vous aime. Solidarité et à bas les prisons.

José