Une lettre de Bart de Geeter

Düsseldorf, 26.11.2004

Ce qui est vivant bouscule
tout pour vivre et crée, pour vivre,
ses propres lois, c’est irrésistible. »
-Antoine de Saint-Exupéry-

Des camarades m’ont demandé d’écrire quelque chose à propos de moi. Je ne suis pas du genre à écrire beaucoup. Mais bon, étant isolé de toute interaction, de toute intégrité humaine, de nombreuses réflexions me viennent à l’esprit.

Je suis donc un anarchiste de 26 ans, je suis porteur de ces idées depuis environ 3-4 ans et vis une sorte de symbiose avec elles, la réalité servant de sol nourricier. Elles me façonnent de la même façon que je les façonne en fonction de ma personnalité et de mes expériences. Ainsi la nature de notre relation est passée de la simple connaissance à la passion, accompagnée de querelles et de doutes quotidiens au gré des conflits que nous cherchons avec l’existence qu’ils nous imposent.

L’anarchie est devenue une nécessité pour l’existence. J’ai goûté à la liberté aussi bien en tant qu’individu que collectivement, dégagé de l’abstraction routinière de l’existence capitaliste. J'en garde le goût à la bouche et tout le reste ne m'inspire que du dégoût.

Chaque jour nous circulons dans un filet de rapports de pouvoir, une « matrix » qui nous impose un rôle dénué de toute importance par rapport à la singularité de notre personnalité et de nos désires. Nous devons diviser notre journée entre une économie à bout de souffle et une bureaucratie emmêlée sur elle-même, pour finalement nous faire oublier toute propension à la spontanéité. Nous allons chez le docteur, le psychiatre pour des problèmes de drogues, de dépression… pour nous trouver de nouveau dans une cave avec une corde autour du cou. « Mais pourquoi donc ? », se demande le zapper convulsé.

Tout lieu et moment pour la collectivité nous sont confisqués. Mais nous sommes devenus pourtant plus libres, non ?… Nos démocraties vertueuses nous donnent tous les jours des coups de pieds sous la ceinture mais même cela nous ne le sentons plus. Toutes velléités ou sentiments d’amour propre se diluent dans le « bien-être commun ». Chacun-e apporte sa pierre à l’édifice pour gagner honnêtement son pain, c’est à dire courbe l’échine pour maintenir les privilèges de la bourgeoisie. Aveuglés par une fausse éthique du travail nous nous égarons à l’intérieur de nos propres vies. Nous ne remarquons même plus que le monde est en train brûler. Nous nous sommes tant perdus dans notre propre reflet que la guerre sociale a perdu pour nous toute signification.

C’est justement là que commence notre combat, nous débarrasser du désespoir moderne qui nous fait couler. Reconnaître notre propre lutte comme individu et par cette lutte trouver des complices, pour ainsi découvrir notre force collectivement.

Le plus déplorable – et j’en reviens à ma propre histoire - est que j’ai également vu cet abattement chez les anarchistes à travers les années, et que celui-ci est vraiment contagieux. Il n'y a qu'à voir comme ils remâchent les vieilles formules et les traditions gauchistes. Sur la combativité de la « gauche », nous n’avons pas besoin d’en dire beaucoup. Elle est devenu un prélude, une partie prenante de ce système à laquelle la démocratie renvoie pour démontrer sa tolérance. D’autres apparemment se perdent parce qu’ils ne parviennent pas à organiser les masses, clin d’œil grimaçant aux communistes autoritaires et aux réformistes.
Nous savons que la réalité est pourrie. Mais nous ne pouvons pas nous laisser prendre au piège. Nous savons que nous sommes une petite minorité… Notre manque d’efficacité n’est pas une raison pour détourner notre regard de la lumière à l’horizon, c’est tout au plus une raison pour rester très critique et pour lutter davantage. L’ «espoir » est en nous et dans notre combat. Attendre dans l’espérance n’est qu’un réflexe chrétien qui nous fait tomber dans l’impuissance. Le conflit est permanent et restera une constante. Ne serait ce que pour préserver notre dignité. C’est ce que m’ont appris l’anarchisme et la réalité.

Maintenant, aux mains de l’ennemi, je vois pour la première fois l’intérieur de l’appareil répressif. On m’avait appris que la prison est le reflet de la société. S’il en est ainsi, alors c’est parfois bien triste. J’ai déjà écris à certains avoir l’impression d’être de retour à l’école à cause de la mentalité mesquine ici et de la routine imposée. Hmm, cela en dit-il un peu plus sur le système scolaire ou sur les prisons…

C’est absurde. Si l’on contemple, comme des pigeons sur un toit, cette situation. Je reviens d’une petite heure de promenade et mon chien de garde se tient prêt devant la porte ouverte. Il dit « Tsuss », parfois même de manière amicale, et m’enferme pendant 23 heures… La bonne éducation démocratique. Ouais, sûr, c’est un boulot comme un autre. Suivre les règles, quelles qu'elles soient. Si demain ils doivent me frapper, il n’auront pas non plus beaucoup de scrupules à le faire. Voici de nouveau l’éthique du travail dominante… Après tout, je suis le prisonnier ici. Maintenant j’entends à longueur de temps dans les couloirs les surveillants chanter : « Ja, er lebt noch, er lebt noch » (1). Et je pense aux annonces des suicides qui font ici régulièrement l’objet des conversations du jour. Le cynisme et le fatalisme tapissent les couloirs… Mais ils ne font que renforcer mes convictions.

La prison fera toujours partie de l’expérience d’un anarchiste et du mouvement anarchiste. Si nous ne lui accordons pas une place claire dans nos actions et organisations, nous sommes voués à « lutter » dans l’illusion et à vivre en trahissant nos idées.

OK, je veux finir en disant que si tu ne trouves pas en toi la nécessité de lutter, arrête d’en parler. L’anarchisme ne deviendrait qu’une abstraction. Il dépérirait en un spectacle de mode pour les uns ou dans un état d’esprit avant-gardiste pour les autres. La solidarité révolutionnaire, le tissu conjonctif de notre lutte, ne vit que dans reconnaissance de notre propre lutte dans celle des autres puis de là dans l’action qui en découle. Le reste n’est que bavardage bourgeois.

Je profite ici de l’opportunité pour saluer mes trois camarades par une accolade chaleureuse. Jusqu’au théâtre judiciaire. J’attends avec impatience de vous revoir. Le simple fait d’y penser apporte un sourire sur mon visage.

Je veux également souhaiter beaucoup de courage à tous les autres, qui luttent contre l’isolement des prisons ou qui sont enfermés du fait de leur rébellion contre toute les forme de pouvoir et de manipulation.
Que nous poussions comme de mauvaise herbe à travers leurs constructions bétonnées.

Encore une accolade chaleureuse à tou-te-s ceux/celles qui sont avec moi.
Mon cœur est avec vous.
Pour l’anarchie et la fin de ce spectacle.

Bart

(1) « Eh oui, il vit encore, il vit encore »