" />
Slogan du site

Nous n’avons aucune préférence pour les brèves dites "politiques" qui ne s’opposent aux brèves "sociales" que pour les chantres de l’avant-garde. Nous reprenons ici ces deux catégories pour être clairs, sans les partager pour autant : la guerre sociale n’a besoin ni de sigles ni de communiqués pour exister quotidiennement et n’attend pas les projecteurs médiatiques. Les secondes demandent cependant un dépouillement régulier des journaux, notamment locaux, ou bien des témoignages directs. Elles sont donc moins nombreuses.

Une dernière précision : les journaux étant la voix des flics, les notices sourcées d’eux sont à prendre avec précaution.

NB : sauf mention contraire, les traductions et synthèses seront anonymes, appartenant donc à tous. Si nous mettons un lien, ce sera donc uniquement vers la langue d’origine du texte.

Bolivie : Chasser les sorcières. Contre l’indifférence, la délation et la complicité avec l’Etat
Article mis en ligne le 14 octobre 2012
Imprimer

Chasser les sorcières : Contre l’indifférence, la délation et la complicité avec l’Etat
A propos de la répression en Bolivie

Le 29 mai dernier sur les terres dominées par l’Etat plurinational de Bolivie, une opération répressive contre des cercles "libertaires" et anarchistes a été menée. Elle a tenté de frapper les responsables présumés des actions directes perpétrées contre les symboles de l’Etat [1].

Avec une stratégie calquée sur les descentes répressives sous d’autres latitudes, une dizaine de domiciles a été perquisitionnée. Une battue qui visait plus à créer un précédent qu’à suivre une piste particulière. Comme c’est déjà en train de devenir une habitude, et peu importent les détails, on arrête en masse pour voir ensuite ce qu’apporte chaque incarcération.

C’est ainsi que des personnes connues et très identifiables dans les milieux anarchistes ont été arrêtées, avec l’excuse classique de profils à neutraliser. C’est ainsi que trois personnes ont été présentées comme les têtes pensantes de ces attaques.

Une conférence de presse pompeuse a servi de scénario pour montrer comment agissent les puissants lorsque leurs intérêts sont attaqués. Encore une fois, les preuves étaient des revues, des livres, des affiches, des patchs et des cagoules.

Au début, et en l’absence d’informations, personne n’avait sufisamment de certitudes sur l’origine de ce mouvement répressif. Mais les semaines passant, a commencé à se diffuser la nouvelle sur des pages de contre-information que trois prisonniers avaient collaboré, tous membres d’une organisation de type plateformiste nommée OARS, dont la page internet donne des signes clairs sur ses principes, en rien anarchistes, et pas non plus "libertaires".

Soumises aux interrogatoires de la police, ces trois personnes ont fourni des noms, des adresses et des liens d’amitié sur le reste des autres arrêtéEs et ont balancé ouvertement deux autres personnes comme responsables des attaques, en livrant les noms de Nina Mancilla et Henry Zegarrundo. C’est comme cela qu’ils ont été incarcérés, entourés d’une vague d’accusations, de rumeurs et de confusion. Plus tard, une troisième personne, Mayron Mioshiro, a aussi été arrêté et incarcéré dans la prison de la ville.

A travers des textes anonymes, pleins d’arrogance et pour certains de suffisance, et avec l’intention de critiquer d’autres personnes, nous avons découvert qu’aucun des incarcérés ne faisait partie d’une cellule d’action, mais que tous se revendiquaient anarchistes, ça oui.

C’est ainsi que nous avons lu que le nom de Mauricio Morales, cité dans certains communiqués, suffisait à déclencher l’hystérie, tout comme nous avons appris que le nom de Luciano Pitronello, peint sur une banderole, a été suffisant pour qu’on parle de terrorisme et d’organisations internationales imaginaires.

Au fil des jours, l’information a commencé à s’éteindre, devenant un terrain propice à la confusion régnante. C’est ainsi que peu de personnes ont compris dans sa juste mesure ce qui se cachait derrière l’opération répressive en Bolivie, et que la confusion a progressé des deux côtés.

Ainsi, l’OARS (Organisation Anarchiste pour la Révolution Sociale) accuse dans ses textes d’autres compagnonNEs d’être des délateurs, en une vaine tentative de se dégager de ses responsabilités. Cette organisation a également eu le courage de lancer un appel à la solidarité avec les incarcérés (qu’elle a elle-même livré à la police), en se faisant de la publicité comme organisation réprimée et "victime" de l’action "démesurée" de la police, allant jusqu’à publier un numéro de compte bancaire où déposer de l’argent en solidarité… avec ses propres membres qui se trouvent, eux, en résidence surveillée.

Comme anarchistes, nous ne connaissons pas de frontières, et nous ne pouvons accepter qu’il y ait des thèmes où nous puissions seulement participer comme simples spectateurs, et c’est pour cela que nous avons décidé d’écrire ce texte, comme message solidaire chargé de force avec les incarcérés.

Malheureusement, nous avons plus trouvé d’informations dans la presse officielle du capital que dans les pages de contre-information, c’est pour cela que nous en profitons pour inviter les compagnons de là-bas à avoir un rôle plus actif dans la diffusion des informations sur cette histoire.

La chasse aux sorcières commence…

Sur internet, nous sommes tombés sur une lettre récente de Nina Mancilla [2] à propos de sa situation judiciaire, et il nous semble important de dire quelque chose à ce propos.
A travers sa lettre, on peut très clairement identifier que le message qu’elle porte est de démontrer son innocence sur la base de la culpabilité présumée d’une autre personne qui serait toujours en liberté, proposant ainsi une sorte d’échange, livrant l’identité de cette autre personne pour obtenir sa propre libération. Nina n’identifie pas l’Etat, l’institution policière ou la déclaration de Renato Vincentti, qui l’inculpe directement, comme les responsables de son incarcération, elle préfère faire endosser cette responsabilité à la personne qui apparaît sur une vidéo [d’attaque de banque] et qui ne lui ressemble pas. Ses mots répètent les logiques policières les plus basiques, mais ressembler à quelqu’un n’est pas du tout une preuve concluante..

Nous comprenons l’angoisse que provoque la prison, parce que c’est un de ses objectifs fondamentaux : détruire ceux qui y survivent, de manière morale et physique, émotionnelle et politique. Nous comprenons la douleur, l’angoisse et la rage, mais comme anarchistes nous ne comprendrons jamais ni ne justifierons que cette douleur génère le fait de collaborer ou de servir sur un plateau l’identité d’autres personnes.

Historiquement, la prison a été le châtiment pour ceux qui s’opposaient à la domination, historiquement, ceux qui se sont rebellés ont reçu des condamnations vengeresses, et l’histoire nous apprend aussi que derrière les murs des prisons ont existé des personnes qui ne se sont pas rendues, qui ne se taisent pas et continuent à lutter, sans vaciller dans leurs convictions.

Pour être anarchiste, il ne suffit pas de l’énoncer, mais il faut aussi tenir une position cohérente avec les principes anarchistes, dont la lutte pour la destruction des prisons est un axe central en défense de la liberté. C’est pourquoi protester afin qu’un autre que soi soit incarcéré est un acte injurieux, mais c’est encore pire de faire un appel ouvert et une provocation non déguisée pour que cette personne se rende ou soit dénoncée par les autres.

Il s’agit d’un chantage, d’une attitude servile envers le Pouvoir et les intérêts de l’Etat, qui porte la marque évidente de l’autoritarisme, parce qu’on impose à une autre personne à travers la pression médiatique le chemin à suivre, c’est-à-dire de se rendre aux organismes de la police. En définitive, c’est une position policière et de balance.

Malheureusement, cette attitude n’a reçu aucune réponse, et continue à se répandre comme une vérité. On peut ainsi trouver un second texte, où une certaine Virginia Aillón [3] ne perd pas l’opportunité de signaler que ceux qui ont mené les actions directes devraient avoir une attitude "cohérente", et se livrer. Ce type d’appel, on l’attendait plus de la part d’un Garcia Linera [4] que de n’importe quelle personne se revendiquant du milieu "libertaire" ou anarchiste.

Du reste, personne ne s’attend à ce que celui qui se trouve en prison assume comme les siennes des actions qu’il n’a pas réalisées, et personne ne doit accepter les inventions et les infamies que le Pouvoir se charge d’imposer comme vérité. Mais cela ne signifie pas livrer l’identité d’autres personnes, et encore moins lancer une accusation ouverte contre une autre, en l’accusant de façon incroyable d’être faussement anarchiste parce qu’elle ne se livre pas.

Nous n’acceptons pas ce comportement méprisable, parce qu’il confond non seulement l’ennemi réel, mais incarne aussi toutes les valeurs de la culture des puissants. Cela n’a rien à voir avec les valeurs "libertaires" ou féministes, selon l’autodéfinition que l’auteur leur donne.

Au-delà de la discussion sur les méthodes, nous pensons qu’il est important de toujours garder en tête une morale anarchiste, de savoir identifier l’ennemi, et donc de rester clair sur le fait que ceux qui mènent des actions illégales ne sont pas "coupables" des attaques répressives que l’Etat peut mener, comme l’avaient compris par le passé tous ces anarchistes qui ont défendu à voix haute les soi-disant illégalistes incarcérés. S’il n’existe qu’une défense pour les innocents et la "guillotine" pour les coupables, il s’agit de la fin de la vision anarchiste et il ne reste qu’une dissidence compatible avec les valeurs étatiques.

Les deux textes de ces prétendues féministes boliviennes ne font qu’allumer le bûcher sur lequel brûler les sorcières. A travers ces appels à se rendre face au Pouvoir, l’ordre patronal, étatique, policier et patriarcal ne reçoit aucun coup, mais se réaffirme et garantit au contraire sa propre continuité. Ce que nous devons stimuler parmi tous ceux ont reçu des coups de l’Etat, c’est la solidarité, jamais la délation ou l’isolement.

On a beaucoup comparé le processus bolivien au Caso Bombas au Chili, mais il y a peut-être une différence substantielle, au-delà des ressemblances : les compagnons incarcérés, tout en risquant des condamnations jusqu’à 25 ans de prison, n’ont jamais fait le jeu de l’Etat, n’ont jamais demandé que ceux qui avaient réalisé les attaques ne se livrent. Ils ont fait comprendre qu’ils n’y avaient pas participé, et ne faisaient partie d’aucune association terroriste, mais ils n’ont jamais demandé à quelqu’un de se soumettre au Pouvoir, et il s’agit peut-être là d’un grand acte de solidarité.

Pour nous, le message est clair : solidarité sans frontières avec les personnes poursuivies par le Pouvoir, destruction des prisons et libération jusqu’au bout.
Une accolade complice à Henry et Mayron, liberté pour touTEs, pour la fin des prisons, de leurs matons et de leurs faux critiques.

Quelques anarchistes de la région chilienne,
Santiago, début octobre 2012

[Traduit de l’espagnol de Liberaciontotal, 11.Oct.2012]

Ndt :
1. Il s’agit de 17 attaques, beaucoup revendiquées par la FAI Informelle (FAI/FRI). On pourra lire ici "Sur la répression anti-anarchiste récente en Bolivie".
2. On peut trouver ici la lettre complète de Nina Mancilla, datée d’octobre 2012. Elle y dit notamment : "Depuis ces années-là, nous avons des différences aussi bien idéologiques que de génération avec la Communauté Anarcho-Punk, qui bientôt se divisa et forma l’OARS, dont fait partie Renatto Vincenti, qui m’a accusée et a déclaré me reconnaître comme la personne qui apparaît sur "la vidéo", sachant que ce n’est pas moi, et que la personne en question est une ex-compagnonne de lui et de son frère, avec laquelle ils ont plus de relation que moi". Se définissant comme "féministe" et "sociologue", elle rajoute : "Il y a une vidéo que je n’ai pas pu voir et que j’ai mentionnée plus haut, où on peut voir l’image figée d’une personne qui me fut très proche il y a quelques années, qui a fait partie du collectif et du groupe de musique, que j’appelais compagnonne et soeur parfois. Je ne peux plus le dire aujourd’hui qu’elle connaît ma situation légale et émotionnelle, elle sait que je suis ici à sa place, parce que je lui "ressemble"".
3. Pour ceux qui veulent lire le texte de "Virginia Aillon" du 3 octobre 2012, il se trouve là. Son texte dit notamment : "Une vidéo circule sur youtube qui compare le visage de Nina avec celui d’une personne de sexe féminin qui pose un engin incendiaire contre un distributeur de billets. Répétons mille fois encore que ce n’est pas Nina, et moi j’ajoute que cette autre semble quelqu’un de connu. Il est ridicule que la police scientifique ne puisse déterminer l’identité de cette personne". Et elle précise plus loin : "Quant à ceux qui ont participé aux attentats, rien de plus, me dis-je, ils devraient avoir une attitude conséquente avec leurs actes ; c’est-à-dire les assumer à la lumière du jour et cesser avec ce silence qui semble plus adolescent et immature. Le plus grave, est que ce faisant ils deviennent autoritaires, ils ne sont pas et ne peuvent être libertaires".
4. Alvaro Garcia Linera est le vice-président actuel de la Bolivie qui, comme beaucoup d’ex-combattants d’Amérique Latine, ont fait le saut de la guérilla (il fut membre fondateur de l’Armée guerrillera Tupak Katari) vers des postes importants d’un Etat contre lequel il luttait hier encore. Connu par ses ex-compagnons pour avoir donné des informations sur les membres de son organisation et sur leur infrastructure, c’est peut-être le personnage le plus influent aujourd’hui dans le gouvernement d’Evo Morales. On pourrait dire qu’il en est la "tête pensante", tandis qu’Evo en est l’ "image charismatique".