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Nous n’avons aucune préférence pour les brèves dites "politiques" qui ne s’opposent aux brèves "sociales" que pour les chantres de l’avant-garde. Nous reprenons ici ces deux catégories pour être clairs, sans les partager pour autant : la guerre sociale n’a besoin ni de sigles ni de communiqués pour exister quotidiennement et n’attend pas les projecteurs médiatiques. Les secondes demandent cependant un dépouillement régulier des journaux, notamment locaux, ou bien des témoignages directs. Elles sont donc moins nombreuses.

Une dernière précision : les journaux étant la voix des flics, les notices sourcées d’eux sont à prendre avec précaution.

NB : sauf mention contraire, les traductions et synthèses seront anonymes, appartenant donc à tous. Si nous mettons un lien, ce sera donc uniquement vers la langue d’origine du texte.

Espagne : Rien ne se termine ici (une lettre de Francisco Solar)
Article mis en ligne le 23 mai 2016
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[Pour rappel, le compagnon Francisco (ensemble à Monica) a été condamné le 30 mars 2016 à 12 ans de prison pour « dommages et blessures à finalité terroriste » et relaxé des accusations d’« appartenance à une organisation terroriste » et de « conspiration ». La justice lui reproche d’être l’un des auteur de l’attaque explosive contre la basilique de Saragosse en octobre 2013]

Communiqué de Francisco Solar : Rien ne se termine ici.
Sur la nécessité d’assumer nos choix dans toute leur dimension.

“Les prisonnier-e-s anarchistes ne sont pas seul.e.s ” ou “s’ils touchent à l’une, ils nous touchent toutes” sont des slogans qui, une fois de plus, se sont incarnés en pratique, dans l’agir quotidien anarchiste, avant, pendant et après le procès qui a eu lieu à notre encontre. Les cris de mépris envers l’autorité qui ont traversé les contrôles policiers et les murs des tribunaux ont provoqué une rage visible quoique contenue sur les figures des juges et procureurs et dessiné un sourire sur les nôtres. Au cours de ces trois jours, la présence dans la salle de visages solidaires, connus et inconnus, nous a rempli-e-s de fierté et de joie, privant totalement les accusations et réquisitions de leur velléité de menace. Ils ne pourront pas nous arrêter. Les actions subversives solidaires et négatrices de l’existant qui se sont multipliées dans divers territoires démontrent une fois de plus que nous sommes partout, que nous ne connaissons pas de frontières et que la solidarité est inséparable de notre pratique.

Aux compagnon-ne-s qui ont parié et continuent à miser sur l’affrontement, s’aventurant, tentant de faire de leurs vies le reflet de leurs désirs, de leurs élans et de leurs passions d’en finir avec le pouvoir partout et sous toutes ses formes , qui ne se satisfont pas de discours creux et auto-complaisants, qui insistent et s’exposent dans des gestes de solidarité active, j‘envoie tout mon respect et ma tendresse. Leur audace et leur courage me confortent énormément. C’est dans cette tentative de faire ce qu’on dit et ce qu’on pense, de transformer en fait les discours et les idées, que nous commençons à nous approprier nos vies, que nous cessons d’être des spectateurs pour devenir des acteurs désireux de prendre les rênes de leur existence en main, en définissant de manière autonome nos priorités, nos rythmes, nos temps et nos projets. En prenant l’initiative, nous nous positionnons à l’offensive, sans attendre que des évènements ou des appels de mouvements qui n’ont rien à voir avec nous surgissent et viennent déterminer notre lutte. Nous avons une riche histoire, des idées fortes et beaucoup d’imagination pour nous réinventer constamment. Assumer la vie dans cette perspective revient aussi à assumer la prison dans la mesure où elle est inséparable d’une position de confrontation. La prison fait partie de notre quotidien, non seulement pour nous qui sommes à l’intérieur, mais aussi pour toutes celles et ceux qui font le pari du conflit permanent contre le pouvoir. Elle est dans nos conversations, dans nos pensées et dans nos projets, elle est présente à chaque pas que nous faisons sur le chemin pour la libération totale. C’est pourquoi il est indispensable de dédramatiser ce sujet.

Pour tenter de creuser un peu cette idée : lorsque nous optons pour mener une vie contraire à toute forme d’autorité et de pouvoir, en nous déclarant ouvertement ses ennemis, nous en assumons les conséquences, entre autres la prison, de même que nous assumons beaucoup d’autres éléments que ce positionnement implique. Cependant, tout commence avec notre choix librement consenti de combattre l’existant, et le passage par la prison étant contenu dans ce choix, elle en fait partie. En regardant dans l’histoire, nous pouvons voir que toutes celles et ceux qui ont tenté de détruire le pouvoir ont eu à faire avec la prison, directement ou indirectement. La prison devient inéluctable pour quiconque décide de suivre la pratique dont il est question, plus qu’une possibilité, elle se transforme en sorte de certitude, en conséquence difficile à esquiver. Elle devient inséparable de la lutte. Alors, si la prison est un élément qui fait partie intégrante de la vie que nous choisissons, nous pouvons affirmer qu’en définitive, il s’agit d’une option. Nous sommes conscients des risques qu’implique le fait de s’affronter à l’autorité et pourtant nous nous y aventurons, nous nous attachons à tenter de créer des fissures qui provoquent des ruptures dans cette réalité en sachant que nous pouvons passer beaucoup de temps enfermé-e-s, car de la même manière que la prison devient une certitude, nous avons la certitude que nous n’en finirons pas avec le pouvoir.

L’anarchisme est une tension, pas une réalisation. Dire cela ne signifie pas appeler à la passivité, au contraire, c’est la recherche constante de moments de liberté, ainsi que l’extension et la multiplication de ceux-ci qui donne de la chaleur et de la couleur à nos vies. C’est la tentative de briser avec les vérités absolues qui nous encourage à
continuer.Ainsi, si nous partons du principe que la prison, même si nous essayons de l’éviter, se transforme en option assumée dès lors que nous assumons la lutte, il est nécessaire de comprendre qu’avec elle rien se termine, qu’elle ne représente pas le point culminant de projets, d’idées et de pratiques, mais un autre espace à partir duquel lutter, d’où poursuivre la lutte. C’est ainsi que j’ai l’intention de vivre ces années d’enfermement, de les comprendre comme faisant partie d’une option prise, une option qui, malgré les limites évidentes et connues, pose une perspective différente, non seulement en ce qui concerne la lutte anti-carcérale, mais aussi la lutte anarchiste en général. Dans ce sens, je pense que les anarchistes en prison nous ne sommes pas seulement des “prisonnier-e-s”, nous réduire uniquement à cette définition reviendrait à limiter nos questionnements en empêchant que continuions à participer à la lutte pour la libération totale dans toute son amplitude et sa complexité. Nous considérer seulement comme des “prisonnier-e-s”, centrer toutes nos initiatives sur le cadre de la vie en prison, serait pratiquement nous reléguer à l’espace dans lequel le pouvoir nous oblige à être et je pense qu’il est nécessaire d’essayer de dépasser cela. Nous ne serons pas toujours emprisonné-e-s, nous ne sommes que temporairement en captivité pour ensuite sortir d’ici et tenter de contribuer aux dynamiques anarchistes dans la rue. En définitive, nous percevoir exclusivement comme des “prisonnier-e-s” équivaudrait à nous anéantir politiquement, ce qui est, entre autres choses, ce que veut le pouvoir.

D’autre part, les luttes et revendications à l’intérieur de la prison font évidemment partie de notre agir, c’est une constante qui marque notre quotidien car il est impossible de rester en marge, leur approfondissement et leur multiplication, tout comme la tentative d’aiguiser des positions, des pratiques et des idées constituent autant d’aspects présents dans la dynamique anti-carcérale qui se renforce à mesure que nous créons et que nous tissons plus étroitement des liens d’amitié et de complicité. Cependant, cette perspective anti-carcérale ne se développe pas ni à part ni en parallèle à la lutte anarchiste, elles se complètent et se renforcent. La lutte pour la libération totale implique la lutte contre les prisons puisqu’elles constituent l’une des expressions les plus patentes de la société, elles sont une des preuves les plus claires de la misère de l’existant. Dans chaque initiative libertaire il y a l’idée et l’intention d’en finir avec les prisons, la participation des prisonnier.e.s anarchistes aux différentes expériences de confrontation, de discussion ou de débat amène nécessairement le point de vue anti-carcéral, mais comme je le disais auparavant, elle ne doit pas en rester là si l’on veut mettre à bas les murs et ne pas être
réduits à cet espace.

Rien n’est terminé, tout continue.
Dans la confrontation, récupérons nos vies.
Vive l’anarchie.

Francisco Solar.
Printemps 2016

[Traduit de l’espagnol d’Indy Barcelone, 21 mai 2016]