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Nous n’avons aucune préférence pour les brèves dites "politiques" qui ne s’opposent aux brèves "sociales" que pour les chantres de l’avant-garde. Nous reprenons ici ces deux catégories pour être clairs, sans les partager pour autant : la guerre sociale n’a besoin ni de sigles ni de communiqués pour exister quotidiennement et n’attend pas les projecteurs médiatiques. Les secondes demandent cependant un dépouillement régulier des journaux, notamment locaux, ou bien des témoignages directs. Elles sont donc moins nombreuses.

Une dernière précision : les journaux étant la voix des flics, les notices sourcées d’eux sont à prendre avec précaution.

NB : sauf mention contraire, les traductions et synthèses seront anonymes, appartenant donc à tous. Si nous mettons un lien, ce sera donc uniquement vers la langue d’origine du texte.

La majorité atomique
Article mis en ligne le 30 décembre 2016
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[Invités à se prononcer sur une sortie accélérée du nucléaire lors d’une "initiative populaire" (un référendum), les votards suisses ont répondu « non » à 54% le 27 novembre 2016, par 20 cantons sur 26. Ce référendum ne portait pas sur l’avenir de l’atome en Suisse en soi, mais uniquement sur l’établissement d’un calendrier prévisionnel de fermeture de plusieurs réacteurs. « L’initiative pour une sortie ordonnée du nucléaire », visait en effet à limiter à 45 ans la durée de vie des réacteurs mis en service au début des années 70 (comme Beznau, considérée comme la plus vieille centrale commerciale du monde encore en activité avec un réacteur de 1969, ou Mühleberg, dont le réacteur est de 1972). Quelques mois après la catastrophe de Fukushima, en mars 2011, le Parlement avait adopté un texte prévoyant que les 4 centrales suisses cesseraient leur activité au fur et à mesure qu’elles approcheraient de leur fin de vie (une "fin de vie" repoussée aux calendes grecques). Dans ce contexte, c’était l’absence de calendrier précisant les échéances et le mode de gestion des équipements électronucléaires qui avait poussé les écolos désireux d’accélérer à moyen terme la fermeture des centrales à tenter de recueillir les 100.000 signatures nécessaires à l’organisation de ce référendum organisé fin novembre dernier.]


(Nous souhaiterions discuter de ce texte, ainsi que de la question de comment mener une lutte auto-organisée contre le lobby atomique lors de la prochaine discussion autour de Dissonanz, le 27 décembre à Fermento [local anarchiste de Zürich].)

La majorité atomique

Le dernier vote a une fois de plus montré à quel point le bétail électoral est en réalité un maître bienveillant. Vu que de temps en temps il est autorisé à voter sur des choses un peu plus concrètes que seulement sur qui va continuer à le représenter, il lui faut bien démontrer qu’il n’est absolument pas en reste par rapport à n’importe quel (autre) tyran… Ainsi, moins de la moitié des personnes pouvant voter s’étant déplacée jusqu’aux urnes, et un peu plus de la moitié de cette minorité (un peu plus d’un million de personnes) a pu s’imposer. Elle a décidé que le citoyen suisse devra continuer à cohabiter sur le même territoire que des centrales nucléaires pour une durée indéfinie, et qu’il ne sera possible et permis d’y renoncer que lorsqu’aura été trouvé un ersatz capable de rapporter autant à tous les profiteurs, sans occasionner la moindre perturbation dans l’engrenage.
Toutes celles et ceux qui ont participé au vote sont désormais logiquement contraints de se conformer à cette décision, pourrait-on dire. Même s’il faut malgré tout reconnaître que pour beaucoup ce geste d’impuissance a bien pu aussi être causé par une certaine pression. En fin de compte ce n’était pas leur choix de se voir placé-e-s face à de telles questions (pas plus que face à l’existence des centrales nucléaires) – c’est d’ailleurs pour cela qu’il serait vraiment temps de ne pas céder une fois de plus à la pression, mais plutôt de regarder avec lucidité tout ce petit jeu de pouvoir pour enfin commencer à jouer une partie dont les règles ne soient pas établies par d’autres.

En effet, qu’est-ce donc que cette démocratie, ce magnifique règne du peuple ? Une absurdité logique, affirma jadis quelqu’un. « La démocratie n’est rien d’autre que l’écrasement du peuple par le peuple, pour le peuple » a dit un autre. Quoi qu’il en soit, le système politique de la démocratie constitue en tout les cas un excellent terrain pour les affairistes de tout poil. Et non sans raison. En fin de compte, c’est la bourgeoisie qui s’est dès le départ enthousiasmée pour l’idée de démocratie, étant donné que les nobles lui imposaient trop de règles dans ses affaires et que les commerçants pouvant difficilement s’acheter leur place dans la noblesse, ils ne pouvaient guère prendre part aux décisions politiques. La démocratie était donc la parfaite idée, puisque quiconque disposant d’assez de loisir pouvait collaborer à la politique, indépendamment de sa famille. Avec en plus la possibilité de s’insérer librement dans la concurrence, c’était donc la fin du servage - promis ! Chacun doit pouvoir se vendre et pouvoir acheter comme il… peut.
C’est ainsi qu’ont pu être mises en place les conditions idéales pour le commerce, pour le développement de la science et de la technologie. Le « progrès » a ainsi pu prendre son essor – et la technologie atomique n’est-elle pas précisément caractéristique de ce « progrès » ? « Même si elle est bien sûr aujourd’hui dépassée » objecteront les citoyens les plus écolos... tout en continuant à investir dans la « technologie verte ».
Quelle que soit l’apparence que la démocratie cherche à se donner, particulièrement en Suisse, il est clair qu’aucun commerce n’est trop sale pour elle, et surtout que la tant louée stabilité suisse permet que s’y installent des investisseurs de premier rang. Afin de préserver cette stabilité, on est même prêt à conserver un réacteur percé comme à Mühleberg, à continuer à faire le pari de l’atome, et à beaucoup plus encore. Cela n’a rien de surprenant. Car on aime avoir sa part du gros gâteau, même si ce ne sont que quelques miettes. Tout au moins la majorité. Au moins la dite majorité formelle. Celle qui ne mord pas la main qui la nourrit et ne demande naturellement pas non plus d’où vient la bouffe et de quoi elle est composée…
Cette majorité donc, compte beaucoup pour les endettés politiques. La majorité a raison, point barre. C’est si confortable, une majorité. C’est même la quintessence de l’opportunisme, le meilleur cache-sexe de la lâcheté et de l’hypocrisie et – de toute façon, c’est la valeur suprême de la démocratie.
La majorité, c’est une équation mathématique qui n’est utile qu’aux statistiques des puissants, c’est la réduction des individus à un chiffre. Que ce soit pour les gouvernements, les statisticiens ou les capitalistes de l’information, nous ne sommes en effet que des chiffres censés se comporter en tant que tels, tout comme l’existence de centrales nucléaires ne signifie rien d’autre qu’une affaire à risque de plus sur laquelle spéculer.

La technologie atomique n’est que l’une des excroissances d’une logique qui fait système ; c’est certainement l’une des plus effrayantes et des plus manifestement folles. Si nous ne voulons pas nous faire avoir par la logique de ce système, il nous faut avant tout cesser de compter sur la majorité, sur le « peuple », et commencer à prendre nous-mêmes nos affaires en main. Nous devons voir que la masse consentante, les esclaves volontaires constituent trop souvent la majorité statistique. Tout au moins en des temps où n’a pas lieu une insurrection généralisée. L’imposition de conditions de vie, la domination, ne fonctionne qu’avec la participation de la population, tout cela n’est possible que si elle ne se révolte pas. Si nous commençons donc à nous révolter, dans ce pays à la… façade la plus stable, alors nous ne pouvons que chier sur la majorité. En partant de notre propre individualité, nous pouvons nous mettre en quête de complices et de points de départ pour lutter, pour dépasser dès maintenant la logique de la démocratie et celle de l’adaptation à n’importe quelle domination, y compris acceptée par le plus grand nombre…
C’est non seulement beaucoup plus beau que de mettre un papier dans une urne, en avalisant par ce geste son acceptation des règles du jeu de la politique, mais cela a aussi le potentiel de couper l’herbe sous le pied de tous les lobbys, que ce soit celui de l’industrie nucléaire, des innovateurs technologiques ou celui de la politique. Et si cela venait à s’étendre, on pourrait bientôt parler de quelque chose de déjà fort différent que d’une « sortie ordonnée du nucléaire » … Qui sait ?

Pour notre part, nous proposons une initiative pour une sortie désordonnée du nucléaire, mise directement en pratique à travers une lutte contre le lobby atomique et pour sa destruction complète. Nous nous demandons seulement si nous allons trouver beaucoup de complices. Un peu plus d’un million de personnes ont voté pour la mise à l’arrêt immédiate de Mühleberg et Beznau 1&2. Est-ce qu’elles le pensaient sérieusement ? Ou se contenteront-elles l’année prochaine de voter pour les Verts qui ne feront rien ?

[Traduit de l’allemand du journal anarchiste Dissonanz (Zürich) n°41, 15 décembre 2016]


fichiers joints

  • Le réacteur nucléaire de Beznau I