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Nous n’avons aucune préférence pour les brèves dites "politiques" qui ne s’opposent aux brèves "sociales" que pour les chantres de l’avant-garde. Nous reprenons ici ces deux catégories pour être clairs, sans les partager pour autant : la guerre sociale n’a besoin ni de sigles ni de communiqués pour exister quotidiennement et n’attend pas les projecteurs médiatiques. Les secondes demandent cependant un dépouillement régulier des journaux, notamment locaux, ou bien des témoignages directs. Elles sont donc moins nombreuses.

Une dernière précision : les journaux étant la voix des flics, les notices sourcées d’eux sont à prendre avec précaution.

NB : sauf mention contraire, les traductions et synthèses seront anonymes, appartenant donc à tous. Si nous mettons un lien, ce sera donc uniquement vers la langue d’origine du texte.

[Publication] : Sortie de Fawda n°1, été 2017
Article mis en ligne le 17 juillet 2017
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[Reçu par mail]

Une nouvelle publication vient de voir le jour :
Fawda , feuille de critique anarchiste, n°1 (Bruxelles), été 2017, 8 pages

On peut trouver le pdf ci-contre pour imprimer et faire tourner le journal.

Au sommaire :
- Une odeur de pourri
- Vous êtes irréalistes !
- La petite gazette
- Un naufrage en cours ?
- Pris dans la toile
- Contre la guerre, contre la paix
- Anarchistes terroristes ?
- Insurrection contre le destin
- Rompre le cercle infernal
- Sur papier


Une odeur de pourri

Il y a quelque chose de pourri au royaume de la Démocratie. Une odeur fétide, pénétrante se répand dans les couloirs de la prison à ciel ouvert qu’est devenue la société sous le règne de l’État et du capitalisme. Le voile tombe. Après des décennies de tolérance répressive, d’un discours prêchant l’inclusion des damnés de la terre au sein de la société de consommation, de respect de droits de l’homme, on se retrouve aujourd’hui à vivre sur le territoire d’un État qui a de nouveau déployé les militaires dans ses rues, qui s’en remet de plus belle à bombarder des populations ailleurs, qui est pour le moins coresponsable de l’hécatombe de malheureux périssant lors des voyages du désespoir à travers la Méditerranée, qui légalise un nouveau totalitarisme pour contrôler sa population sous prétexte de la « menace ». Cette menace est malléable en fonction des intérêts de la domination : hier c’était la menace des révolutionnaires voulant détruire la société des marchandises, aujourd’hui ce sont les djihadistes, qui répondent aux massacres perpétrés dans le monde entier par les États avec d’autres massacres, demain ce sera la catastrophe écologique pour camoufler que ses origines se trouvent dans le modèle même de la société industrielle actuelle avec sa production de nuisances, de toxicité, de cancers.

Mais le nez de nos contemporains a été bien bouché pour qu’ils ne puissent plus sentir qu’il y a quelque chose de pourri. Leurs capacités de se parler, de réfléchir dans leurs propres termes, ont été gravement abîmées par la propagande du meilleur des mondes et de l’omniprésence des appareils technologiques s’interposant comme passerelles obligées entre les individus et ayant leurs propres valeurs. Les idées critiques ont quasi disparu de la scène, ne restent que les discours creux des États, qu’ils s’appellent démocratique ou islamique, républicain ou nationaliste. Le totalitarisme est de mise dans le discours politique ou religieux, mais la réalité est déjà rendue plus totalitaire chaque jour avec l’avancée des technologies, soumettant le monde, les rapports entre les gens, les sensibilités, les imaginaires, les rêves, aux machines et aux algorithmes. Là-bas, on démolit un site archéologique millénaire pour rendre l’espace compatible avec l’idéologie ; ailleurs, on démolit les montagnes pour construire des mines de cuivre, d’or et de cobalt afin d’augmenter la production d’objets aussi nuisibles que nocifs. Là-bas, on mutile et on massacre pour que l’Autre n’existe plus ; ailleurs, on massacre pour que rien d’Autre ne puisse exister à côté du capitalisme. Là-bas, les vêtements qu’on vend ici dans les magasins sont produits par des millions d’esclaves ; ici, on enferme toujours plus d’indésirables dans des prisons, des camps de tout type ou sinon on les garde sous contrôle par les chaînes technologiques.

D’ailleurs, ce n’est pas « l’information » qui manque. Les faits sont sous les yeux de chacune et de chacun. C’est la capacité de compréhension qui fait défaut. On dirait une situation paradoxale : plus on nous bombarde d’informations, moins on comprend quelque chose – au sens où comprendre, est l’une des antichambres de l’agir. Des politiciens corrompus qui vont jusqu’à s’enrichir avec des fonds destinés aux sans-abris, des policiers qui font régner la loi de la matraque et du tabassage au cachot, des dirigeants de banques qui s’en sortent avec des parachutes dorés après avoir détruit la vie de ceux qui avaient acheté une maison en hypothèque, des chefs d’entreprises qui s’en fichent royalement d’empoisonner le monde entier avec leurs productions, des chefs syndicalistes qui préfèrent - c’est là leur réelle fonction - des mélodieux dîners avec les patrons que le brouhaha des révoltés dans la rue,… la liste est longue. Mais le problème c’est que pour être réellement indigné, il faut déjà avoir une dignité – c’est-à-dire un caractère propre, avec quelques convictions qui ne sont pas marchandables ou adaptables en fonction du contexte et de l’intérêt. C’est cette dignité humaine, ou la conscience si on préfère, qui a subi des attaques féroces de la part de la domination, nous rapprochant toujours plus du sort de simples rouages dans la machine. On est comme des prisonniers dans une prison à ciel ouvert qui ne savent même plus distinguer les barbelés qui retiennent leurs corps, les murs qui empêchent de voir l’horizon, les gardiens qui les contrôlent. Et ainsi, quand cette prison doit être restructurée pour devenir plus rentable comme c’est le cas aujourd’hui avec l’économie capitaliste mondiale, on met tout en oeuvre pour faire miroiter de fausses oppositions aux prisonniers, empêchant efficacement la mutinerie générale qui pourrait raser la prison même. C’est exactement, à une vaste échelle, ce qui s’est passé en Syrie. Menacé par un soulèvement généralisé et populaire, le régime (de pair avec ses alliés et tous les autres États) a préféré favoriser l’émergence d’un ennemi abject ; rôle qu’a bien joué l’État Islamique. De même, les démocraties occidentales préfèrent de loin une poignée de djihadistes répétant pêle-mêle quatre sourates sur youtube qu’un mouvement de révoltés qui s’approprient la faculté de penser pour eux-mêmes, librement, en dehors de l’ombre d’une quelconque église religieuse, politique ou technologique. Cette situation génère une confusion incroyable qui ne va que favoriser l’avancée du totalitarisme. La dégénérescence d’un combat contre l’État en lutte entre clans ethniques comme en Libye, des guérillas anti-impérialistes qui acceptent le soutien des États-Unis comme dans les territoires majoritairement kurdes au nord de la Syrie, des mouvements de colère contre tel ou tel projet de l’État qui en appellent à la « démocratie » qu’ils ont pourtant devant leurs yeux, des opposants à l’injustice qui invoquent plus de technologies pour nous « libérer »… C’est sur ce fatras de tout et n’importe quoi, du mensonge en habits de vérité, de l’abandon de toute idée vraiment critique que fleurit le totalitarisme, c’est-à-dire le culte du pouvoir.

Et l’odeur fétide vient de là. Il y a décidément quelque chose de pourri dans ce monde : c’est le pouvoir, sous toutes ses formes.

[Fawda, feuille de critique anarchiste, n°1 (Bruxelles), été 2017, pp. 1-2]