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Nous n’avons aucune préférence pour les brèves dites "politiques" qui ne s’opposent aux brèves "sociales" que pour les chantres de l’avant-garde. Nous reprenons ici ces deux catégories pour être clairs, sans les partager pour autant : la guerre sociale n’a besoin ni de sigles ni de communiqués pour exister quotidiennement et n’attend pas les projecteurs médiatiques. Les secondes demandent cependant un dépouillement régulier des journaux, notamment locaux, ou bien des témoignages directs. Elles sont donc moins nombreuses.

Une dernière précision : les journaux étant la voix des flics, les notices sourcées d’eux sont à prendre avec précaution.

NB : sauf mention contraire, les traductions et synthèses seront anonymes, appartenant donc à tous. Si nous mettons un lien, ce sera donc uniquement vers la langue d’origine du texte.

[Publication] : sortie de "Paris sous tension" n°10, juillet/août 2017
Article mis en ligne le 22 juillet 2017
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Le n°10 de Paris sous tension (juillet/août 2017), journal anarchiste sur Paris et au-delà, est sorti il y a quelques jours. On peut le lire, l’imprimer et le diffuser, tout comme les neuf numéros précédents, sur :

http://parissoustension.noblogs.org


Silence ! Les antennes crament...

Si le silence fait peur, c’est peut-être parce que l’absence de bruits familiers tend à nous rejeter sur nous-mêmes. Quand on avance dans l’obscurité silencieuse, il n’est pas rare qu’on se parle à nous-mêmes, qu’on siffle un petit refrain, qu’on réfléchisse à haute voix pour ne pas se retrouver en proie à l’angoisse. Cela n’est pas facile et peut même exiger un peu d’exercice, car nos cerveaux ont été conditionnés pour identifier silence avec danger, obscurité avec risque. C’est l’angoisse que provoque le vide, le sentiment de se trouver au bord de l’abîme et de ne pas être capable de détourner les yeux du gouffre qui s’ouvre devant nous. Pourtant, ce sont aussi à ces moments-là qu’on a tendance à se trouver au plus près de soi-même, sans intermédiaire, avec une présence de l’esprit et de l’émotion bien plus affirmée.

Difficile de trouver encore du silence ou de l’obscurité dans le monde moderne. Les bruits industriels nous accompagnent toujours, les appareils émettent en permanence leurs sons électroniques, et sinon il y en a presque toujours un pour remplir le vide avec des bavardages aussi imbuvables que superficiels. Aujourd’hui, la peur du vide, l’angoisse du silence est entre autres sublimée par la connectivité permanente. Jamais seul, jamais en silence, jamais devant l’abîme. Et donc, jamais face à face avec nous-mêmes. Les appels et les voix de « l’intérieur », tout cet univers que constituent l’imagination, la conscience, la sensibilité, la réflexion, sont rendus muets, ignorés, aplatis et remplacés par le bombardement continu d’informations, de bruits, de messages électroniques, de rendez-vous, de sommations à la consommation, de rappels à l’ordre. Ainsi, le monde moderne est en train d’achever l’univers intérieur de l’individu. Avec l’intérieur anéanti, l’être humain va se retrouver dans des conditions idéales pour accepter l’esclavage, voire pour embrasser l’esclavage sans même disposer de capacités de compréhension de l’état dans lequel il se trouve. Pris dans la toile.

Tout cela n’est certes pas nouveau. L’histoire de l’oppression n’a pas commencé avec le smartphone. Il n’y a pas si longtemps, le conditionnement de l’esprit humain se faisait surtout à travers une galaxie de camps. Le camp de travail qu’est l’usine, le camp d’éducation qu’est l’école, le camp de contrôle que sont l’autorité familiale et les lieux de culte. N’empêche que malgré les fils tissés entre toutes ces structures de la domination, il restait encore, relativement parlant, beaucoup de vide. Et ce vide allait alimenter la révolte dans les camps, et inversement. Le prisonnier qui se mutine a, malgré tout, les yeux rivés sur l’horizon au-delà des murs, peu importe que son imaginaire de cet horizon nous plaise ou pas. Si les camps de tout type n’ont certes pas disparu, la restructuration capitaliste et étatique en cours, notamment à travers l’implantation toujours plus vaste de technologies, vise, au-delà d’une exploitation plus accrue et d’un contrôle encore plus totalitaire, à l’élimination de tout vide. L’adage de la connectivité permanente est au cœur de cette symphonie mortifère. Connecté, on est toujours un peu au boulot, un peu en famille, un peu au supermarché, un peu au concert. Relié, on est toujours exposé aux injonctions du pouvoir, aux sommations de consommer, aux yeux du contrôle. Nous sommes entièrement à disposition du capital, nous sommes les esclaves qui portent des colliers invisibles.

Quelqu’un disait que si la société est une prison à ciel ouvert, les guérites modernes doivent bien être ces antennes et relais de communication qui contrastent partout avec le ciel bleu, et les barbelés les fibres optiques et les câbles électriques. En effet, pour celles et ceux qui rêvent d’enrayer la reproduction de la domination, il semble être primordial qu’ils et elles arrivent à regarder ailleurs et autrement. Ce n’est pas que le commissariat du coin ne devrait plus attirer l’attention de l’ennemi de l’autorité, ou que la vitrine de la banque ne mériterait pas d’être fracassée, ou que le tribunal ne devrait pas recevoir des visites enragées, mais c’est aussi vrai que la domination a diffusé sur le territoire une vaste quantité de structures relativement petites et peu protégées dont toujours plus de choses, pour ne pas dire presque tout, dépendent. C’est dans ces petites choses que la toile invisible qui nous enferme et qui permet la restructuration du capital et de l’État se matérialise. C’est là que peuvent être attaquées les artères de la domination qui irriguent les champs de l’exploitation et de l’oppression ; c’est là que peuvent être réduites au silence les prothèses technologiques et leurs bavardages asservissants.

C’est ce qui s’est passé quand un feu a détruit les installations techniques et les câbles de France 3, le 21 avril 2017 à Vanves (Hauts-de-Seine), perturbant les émissions. C’est ce qui s’est passé quand des mains anonymes ont coupé un câble téléphonique Orange dans le Morbihan, le 4 mai, quinze minutes avant le débat présidentiel, privant des milliers de téléspectateurs et des centaines d’entreprises de leur connectivité. C’est ce qui s’est passé sur le Monte Finonchio dans le Trentin en Italie quand en solidarité avec des anarchistes emprisonnés, plusieurs relais et cabines de gestion de la radio, de la télévision, de la téléphonie mobile et de la communication militaire ont été détruits par le feu le 7 juin, le lendemain de la condamnation d’une compagnonne anarchiste pour un braquage de banque par le tribunal d’Aix-la-Chapelle en Allemagne. C’est ce qui s’est passé le 12 juin à Hambourg où une antenne-relais du métro a été incendiée. C’est ce qui s’est encore passé quelques jours plus tard quand des noctambules ont brûlé un émetteur de télévision et une antenne de téléphonie mobile à Piégros-la-Clastre dans la Drôme le 15 juin, précisant par la suite que « les pylônes qui poussent un peu partout sont des points névralgiques et vulnérables parce que ce sont des points de concentration des flux et parce qu’il suffit de quelques litres d’essence pour les endommager gravement. » Et, le 23 juin, c’est à Vilvorde en Belgique qu’une antenne-relais est détruite par un incendie volontaire.

Ces quelques exemples, sans doute loin d’être exhaustifs et tous tirés des dernières semaines, montrent qu’un peu partout, la coupure est possible. Il faut dire aussi qu’à l’inverse des autoritaires qui ne peuvent concevoir le bouleversement du monde qu’à travers la prise des temples du pouvoir et la gestion de masses importantes, en une sorte de symétrie impossible avec un ennemi bien mieux équipé, nous, anarchistes, mettons en avant l’agilité de petits groupes, les capacités de l’individu, la diffusion des hostilités plutôt que leur centralisation, des rapports interindividuels de réciprocité, de confiance et de connaissance. Une telle manière de s’organiser nous paraît bien plus intéressante pour attaquer l’ennemi toujours plus tentaculaire et dépendant de l’interconnexion entre toutes ses structures. Face à la dissémination sur le territoire d’une vaste quantité de petites structures de transmission, rien n’est plus adapté qu’une myriade de petits groupes, agissant en autonomie, capables de se coordonner entre eux quand cela fait sens, pratiquant de façon diffuse le vieil art du sabotage contre les artères du pouvoir. Dans le silence qu’ils imposent aux machines, dans la perturbation qu’ils infligent au « temps réel » de la domination, on se retrouvera face à face avec nous-mêmes. Et cela est une condition incontournable pour une pratique de la liberté.

[Paris sous tension n°10, juillet/août 2017, p.2]