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Nous n’avons aucune préférence pour les brèves dites "politiques" qui ne s’opposent aux brèves "sociales" que pour les chantres de l’avant-garde. Nous reprenons ici ces deux catégories pour être clairs, sans les partager pour autant : la guerre sociale n’a besoin ni de sigles ni de communiqués pour exister quotidiennement et n’attend pas les projecteurs médiatiques. Les secondes demandent cependant un dépouillement régulier des journaux, notamment locaux, ou bien des témoignages directs. Elles sont donc moins nombreuses.

Une dernière précision : les journaux étant la voix des flics, les notices sourcées d’eux sont à prendre avec précaution.

NB : sauf mention contraire, les traductions et synthèses seront anonymes, appartenant donc à tous. Si nous mettons un lien, ce sera donc uniquement vers la langue d’origine du texte.

Emeutes : L’Etat peaufine ses nouvelles tactiques de "maintien de l’ordre"
Article mis en ligne le 30 septembre 2017
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Manifestations : la nouvelle stratégie anticasseurs de la police

Le Figaro, 29/09/2017 à 14:24

Confrontées, lors de certaines manifestations, à des émeutiers très violents et organisés, les forces de l’ordre veulent adapter leur tactique de maintien de l’ordre.

Alors que les réformes du Code du travail, de l’assurance-chômage et des retraites augurent d’une possible montée en puissance de la contestation sociale et que Jean-Luc Mélenchon caresse le rêve chimérique de réunir un million de manifestants sur les Champs-Élysées, les forces de l’ordre phosphorent pour changer leur tactique de maintien de l’ordre. Selon nos informations, Gérard Collomb a adressé dès le 26 juin dernier un courrier aux directeurs généraux de la police et de la gendarmerie, ainsi qu’au préfet de police de Paris, afin que soit menée une réflexion « à droit constant » sur la prise en charge des violences dans les rassemblements au sein desquels s’insinuent casseurs et professionnels de l’émeute. « Le ministre de l’Intérieur, particulièrement attaché à la liberté absolue de manifester, travaille au plus près avec les organisateurs, confie un conseiller. Ces derniers nous ont fait part de leur inquiétude pour l’intégrité physique des personnes au sein des cortèges mais aussi pour leur propre image, qui risque de se retrouver écornée par l’irruption de 150 personnes incontrôlées . Nos forces devaient tirer tous les enseignements, partager leurs pratiques et adapter leur posture. » Certaines idées encore à l’ébauche au sein des directions ne figurent pas dans la note de dix pages remise le 28 juillet dernier au ministre d’État. Au dernier stade des réflexions, une nouvelle organisation des dispositifs se dessine.

DES « LIVE TWEET » ET DES PANNEAUX LUMINEUX EN REMPLACEMENT DES
HAUT-PARLEURS POUR GÉRER LES CORTÈGES

Soucieux de moderniser la diffusion de l’information au sein même des cortèges, les forces de l’ordre entendent miser davantage sur les réseaux sociaux sur le modèle de ce qu’a mis en place la préfecture de police de Paris. Objectif ? Expliquer la « manoeuvre » des forces engagées, détailler en temps réel les incidents émaillant les
manifestations, localiser les jets de projectiles, les échauffourées
et les victimes éventuelles. « Il faut que les manifestants de bonne foi sachent ce qui se passe, puissent partir par une voie d’évacuation balisée afin que l’usage de la force ne se concentre que sur les fauteurs de troubles, déclare-t-on au cabinet du directeur général de la gendarmerie nationale (DGGN). Pour l’heure, nous fonctionnons encore
avec le système archaïque des sommations au hautparleur : les dix premiers rangs entendent, le reste du défilé reçoit soudain du lacrymogène sans avoir été prévenu. Nous voulons cesser ce genre d’incompréhension car notre but n’est jamais d’agir avec surprise mais avec un maximum de pédagogie pour faire baisser le niveau de violence.
 »
Les stratèges, dans une démarche « pédagogique », imaginent d’installer le long des parcours de grands panneaux à messages variables comme on en voit le long des autoroutes. « Nous pourrions même utiliser les murs d’affichages lumineux des municipalités pour alerter la majorité pacifique d’un cortège du déclenchement d’une opération de police sur tel ou tel point du parcours », renchérit le contrôleur général Thierry Ferré, conseiller en charge des doctrines auprès du directeur général de la police nationale. Enfin, le lancement d’une fusée rouge censé ordonner les dispersions est suranné. Un chef d’unité le constate : « Personne dans un cortège ne sait plus ce que cela veut dire. »

POUR IDENTIFIER LES CASSEURS, DES AGENTS DE POLICE SCIENTIFIQUE ET DES PROCÉDURIERS INTÈGRENT LES DISPOSITIFS

Face à des émeutiers de plus en plus organisés, furtifs et équipés comme pour aller à la guerre, les stratèges de l’ordre public commencent à déployer au sein même des dispositifs des experts en police scientifique pour récupérer « à chaud », au coeur de l’action des indices, des pièces à conviction voire des effets personnels comme des anoraks abandonnés par leurs adversaires sur le champ de bataille. Lors du saccage d’une concession Jaguar en marge d’une manifestation de Nuit debout au printemps 2016 dans le XIXe arrondissement, la police parisienne a ainsi réussi à récupérer de l’ADN sur des pavés. Intégrés à la manoeuvre même en « mode dégradé », c’est-à-dire lors de situations tendues, ces techniciens d’identification criminelle auraient aussi pour mission de « coller » au plus près des émeutiers pour faire des vidéos susceptibles de nourrir un dossier judiciaire. Lors des émeutes qui ont éclaté à Persan-Beaumont (Val-d’Oise) après la mort d’Adama Traoré, où policiers et gendarmes ont essuyé une centaine de coups de feu de petits calibres faisant 14 blessés, cette stratégie a été expérimentée par les militaires du groupement du Val-d’Oise. Elle a permis d’identifier et d’écrouer les tireurs. «  Si on ne veut pas se contenter de subir, il faut être proactif dans l’interpellation ciblée, martèle de son côté le contrôleur général Thierry Ferré. Pour cela, nous avons engagé à Lyon et Toulouse des équipes mixtes en civil et en tenue, taillées à la mesure de chaque événement avec l’appui des brigades anticriminalité et des compagnies d’intervention. Des agents du renseignement territorial, des techniciens de la police scientifiques et des procéduriers ont été mêlés au dispositif afin que ceux qui veulent en découdre soient traités comme ils le méritent sur le plan judiciaire. » Le modèle est transposable à travers le pays, notamment dans les ZAD.

GAGNER LA BATAILLE DES IMAGES ET DE LA COMMUNICATION

Conscients que les images de clowns provoquant les forces de l’ordre et celles de confrontations sont « exploitées de manière très professionnelles par les activistes sur les réseaux sociaux », les gendarmes entendent reconquérir l’opinion de Français qui, selon eux, « n’acceptent plus l’expression de la violence légitime ».

« Dès qu’il y a des allégations de violences et des préjudices physiques, nous sommes souvent discrédités même si les tribunaux nous donnent raison bien plus tard, observe un cadre. Après la manifestation de Bure le 15 août dernier contre l’enfouissement de matières radioactives, lors de laquelle un manifestant a été blessé au pied, des mots d’ordre avaient été lancés et largement repris pour pourfendre la “stratégie de tension de l’État” et brocarder ses forces de l’ordre venues “casser les militants”. » « Cette stratégie de communication est d’autant plus redoutable qu’elle est asymétrique, déplore un responsable de la gendarmerie. Soumis au secret de l’enquête et ne pouvant juridiquement ni exporter ni faire diffuser nos images, il nous est impossible de faire de la contre-influence. » Pour renverser la vapeur, une des pistes de réflexion porte sur la volonté de systématiser les dépôts de plainte dès que l’uniforme est ciblé pour donner lieu à des procédures et « mieux mettre en évidence le degré de violence qu’encaissent nos unités », souffle-t-on à la DGGN. Pour mémoire, 447 membres des forces de l’ordre ont été blessés en marge des manifestations contre la loi travail en 2016. Les gendarmes n’excluent pas non « d’intégrer pourquoi pas des journalistes revêtus de gilets pare-balles et de casques au coeur des unités pour rendre compte d’un travail pour lequel nous n’avons rien à cacher. » Enfin, les preuves par l’image vont se multiplier puisque les forces au sol pourraient utiliser leurs tablettes numériques en complément de vidéos prises par les hélicoptères et des séquences enregistrées par les caméras des unités mobiles ou de certaines unités spécialisées comme la Cellule nationale d’observation et d’exploitation de l’imagerie légale (CNOEIL).
Au terme de plusieurs groupes de travail tenus collégialement durant l’été, le document esquissant les postures tactiques de demain est désormais sur le bureau de Gérard Collomb. Nul doute que l’hôte de la Place Beauvau, chantre du rapprochement police-population, va analyser ces recommandations avec un intérêt particulier. Et avec toutes les précautions nécessaires pour garantir le fragile équilibre entre sécurité publique et liberté d’expression.

FILTRAGES ET FOUILLES PRÉALABLES POURRAIENT SE GÉNÉRALISER

De plus en plus de parcours sont appelés à être transformés en « bulles étanches », semblables aux fans « zones » mises en à l’occasion de l’Euro 2016 ou des journées d’action contre la loi El Khomri. Pour maintenir à l’écart ceux qui veulent en découdre, les accès à la place de la Bastille, théâtre de potentielles échauffourées, avaient ainsi été filtrés le 22 mai dernier grâce à de hauts grillages fixés au sol, d’épais cordons d’hommes caparaçonnés et de fourgons entres lesquels étaient positionnés des canons à eau. Les casques, lunettes de skis ou de piscines étaient confisqués et les sacs, inspectés avec soin avant de pénétrer dans le périmètre. Si Gérard Collomb n’a pas souhaité que ce sujet soit abordé dans le cadre de la loi sur la sécurité intérieure, l’interdiction de paraître à une manifestation est une hypothèse explorée au sein des directions. Sur le papier, elle ciblerait en théorie les fauteurs de troubles déjà identifiés pour violences sur des précédents événements, sur le modèle des interdictions de stades pour les hooligans. En mai 2016, le ministère de l’Intérieur avait ainsi pris ces mesures coercitives dans le cadre de l’état d’urgence contre 48 personnes, en particulier des militants considérés par la Direction du renseignement de la Préfecture de police (DRPP) comme proches du Collectif antifasciste Paris-Banlieue (AFA) et du Mouvement interlutte indépendant (Mili). Les activistes potentiels avaient notamment été convoqués au commissariat au moment du rassemblement. Dans l’esprit des gendarmes, ces interdictions pourraient, le jour venu, viser certains « noyaux durs » zadistes. « Ce dossier n’est encore qu’au stade de la réflexion interne », insiste-t-on au cabinet du DGGN. « Reste à transposer une disposition qui s’applique en temps normal à une enceinte privée recevant des spectateurs à la voie publique soumise aux principes constitutionnels de la liberté d’aller et venir », tempère un officier.

DES CANONS À SONS, LE STROBOSCOPE ET DES BILLES DE « MARQUAGE » À L’ÉTUDE

Une réflexion est aussi menée sur le sacro-saint « maintien à distance des manifestants ». Son principe est d’éviter au maximum toute confrontation individuelle parfois synonyme de dommages collatéraux. « Quand cela se tend, la grenade lacrymogène reste notre meilleur outil », commente un gendarme. Si les munitions « offensives » ont été abandonnées après le drame de Sivens qui a coûté la vie à Rémy Fraisse, les stocks de grenades à « effet soufflant » vont être changés pour laisser place à des engins moins puissants. Mais les théoriciens du maintien de l’ordre n’entendent pas s’en arrêter là. Ils regardent avec intérêt ce qui se pratique notamment aux États-Unis, où les manifestants peuvent être tenus éloignés grâce à la projection de lumière stroboscopique aveuglante ou encore par des canons à sons de type « Shofar », dont les fréquences dispersent les attroupements en Israël. Selon nos informations, la Préfecture de police a testé cette invention il y a une dizaine d’années, lors d’une manifestation aux abords du ministère de la Santé. « L’équipement, très efficace, avait rencontré la réticence de gens évoquant des problèmes de santé publique, se souvient-on à la direction de l’ordre public. Vérifications faites, il a été démontré que les fréquences envoyées ne sont pas nocives… » Suivant toutes les pistes technologiques, les praticiens de l’ordre public lorgnent aussi sur une nouvelle génération de « produits de marquages » de type « Smart Water » jusqu’ici employés avec succès pour retrouver la trace des braqueurs de bijouterie. Touchés par des microbilles tirées par des fusils de type « paintball » et laissant une trace indélébile correspondant à une heure et un lieu, ces derniers pourraient être confondus des mois après révélations de traces par l’emploi de lampe à ultraviolets. Encore dans les cartons, ce concept pourrait devenir à terme un outil précieux.