" />
Slogan du site

Nous n’avons aucune préférence pour les brèves dites "politiques" qui ne s’opposent aux brèves "sociales" que pour les chantres de l’avant-garde. Nous reprenons ici ces deux catégories pour être clairs, sans les partager pour autant : la guerre sociale n’a besoin ni de sigles ni de communiqués pour exister quotidiennement et n’attend pas les projecteurs médiatiques. Les secondes demandent cependant un dépouillement régulier des journaux, notamment locaux, ou bien des témoignages directs. Elles sont donc moins nombreuses.

Une dernière précision : les journaux étant la voix des flics, les notices sourcées d’eux sont à prendre avec précaution.

NB : sauf mention contraire, les traductions et synthèses seront anonymes, appartenant donc à tous. Si nous mettons un lien, ce sera donc uniquement vers la langue d’origine du texte.

Prisons mexicaines : une lettre de Carlos López “Chivo”
Article mis en ligne le 25 février 2015
Imprimer

[Sur l’incarcération d’Amélie, Fallon et Carlos, on peut relire la brochure Face à face avec l’ennemi. Recueil de textes de compagnons incarcérés au Mexique, (janvier 2012/août 2014), ed. Sans Patrie, août 2014 (64 p., A5) / et les infos les concernant ici. Tous les trois ont été condamnés le 31 octobre 2014 à à 7 ans et six mois de prison pour l’attaque aux molotovs du Secrétariat de la Communication et des Transports à Mexico en janvier 2014, auxquels se sont ajoutés le 6 novembre dernier une peine de 2 ans, 7 mois et 15 jours de prison pour l’attaque d’un concessionnaire Nissan.]

Prisons mexicaines : une lettre de Carlos López “Chivo”

Si on analyse l’État comme une entité de régulation des privilèges au service d’une classe politico-économique, comme un fidèle serviteur du capital techno-industriel et de toutes les formes de manipulation sociale qui en émanent, alors il n’est pas difficile de comprendre que pour imposer une punition à tout individu se rebellant face à ses lois et ses normes de contrôle, il puise dans un large éventail de possibilités. Et que ce dernier emprunte notamment une forme dégueulasse parmi tant d’autres : le système juridico-pénitentiaire.

Une des principales caractéristiques de cette institution est de pouvoir disposer, comme dans un jeu de hasard, de l’avenir de l’accusé, en le livrant à la brutalité de la détention policière et administrative, en appliquant un traitement pervers et malsain d’usure physique, morale et spirituelle aussi bien aux personnes directement impliquées qu’à la famille, les amis et les compagnons qui les entourent.

C’est ainsi que l’institution du “délit” devient un puissant instrument de perpétuation et de réalisation des plans de la domination du pouvoir, en plus d’être un juteux marché économique fruit d’extorsions administratives, parmi lesquelles on peut souligner le paiement de cautions, d’amendes, de pots-de-vin et autres horreurs, venant s’ajouter, au moins dans les prisons latino-américaines, aux nécessités d’’auto subsistance financière de la personne emprisonnée.

Sur ce dernier point, il est important de remarquer et de souligner le grand mensonge selon lequel l’État financerait la détention. Alors qu’il dépenserait “officiellement” en moyenne 150 pesos par personne incarcérée, la réalité est en effet toute autre.

Quant au “délit” à juger, il s’avère assez hypothétique de lui donner quelque crédibilité, car rappelons que ce sont les institutions elles-mêmes et leurs gens au gouvernement – vivant une réalité très différente que celle de ceux qui ne bénéficient pas des privilèges des élites du pouvoir – qui font et défont les lois au travers de leurs politiques démocratiques et réformistes. Cela nous amène à nous demander pourquoi nous devrions nous soumettre à leurs décisions, à ce qu’ils entendent eux par "délit" et à leur manière de le corriger, puisque c’est la société elle-même qui reproduit ce qu’elle entend à travers ce terme. Nous ne pourrions pas non plus souhaiter que des gens du peuple s’immiscent à l’intérieur du cadre de la loi, car cela reviendrait à répéter le modèle que nous cherchons à détruire

Et c’est ainsi que les juges, les magistrats et les tribunaux se chargent d’exécuter des verdicts sévères, et lorsque la loi ne leur suffit pas, d’y contribuer avec des critères punitifs semblant reposer sur la seule satisfaction de faire tomber des années d’enfermement et de mettre dans leur poubelle à barreaux tout ce qui n’a pas sa place dans l’idée d’une société capitaliste.

Acrates, nous ne nous plaignons pas de juges injustes et ne cherchons pas à être jugés justement, car nous savons qu’il ne peut y avoir de justice là où il s’agit uniquement d’imposer un ordre démocratique aberrant, basé sur des structures de contrôle déguisées en réinsertion sociale.

C’est pour cela que nous n’implorons pas la justice dans les condamnations, pas plus que nous ne mendions la pitié pour nos prisonniers, nous exigeons seulement la liberté physique immédiate, c’est-à-dire la fin de la séquestration, sans accepter la légalité de leurs tas de lois et en rejetant ainsi les arguments d’innocence ou de culpabilité – ce qui est très différent du fait d’endosser la responsabilité des actes pour celles et ceux qui décident de le faire.

Nous luttons pour la destruction des prisons, mais le simple désir d’abattre les murs physiques ou le fait de sentir une haine viscérale contre les pratiques propres à l’enfermement ne suffisent pas. Il faut aussi commencer à se défaire complètement de la propagande d’État dont nous avons été abreuvés depuis tous petits par le biais des institutions civiles et éducatives où l’on inculque la normalisation de l’infraction et de la punition. Il s’agit de poursuivre la rupture et la destruction progressive dans nos têtes et dans nos modes de relations avec les gens et l’environnement qui nous est imposé.

Il faut abandonner le langage juridique, ainsi que sa pratique, comme par exemple lorsqu’on condamne les actes de compagnons qui décident de passer à l’action, et que –ne nous identifiant pas avec leurs méthodes ou revendications–, nous nous transformons en nos propres juges et bourreaux, facilitant la récupération de la lutte. La critique du pouvoir est quelque chose de bien différent qu’une critique constructive contre des compagnons, qui est encore autre chose qu’une critique de commère qui ne fera que diviser et freiner l’élan libertaire. De la même façon, lorsqu’on réclame la liberté pour nos prisonniers tout en réclamant par ailleurs la prison pour les “coupables” qui perturbent notre tranquillité et nos espaces de lutte, nous tombons dans une contradiction préoccupante. Et il en va aussi de même lorsqu’on demande "que justice soit faite" pour obtenir une libération, car cela revient à reconnaître, même si ce n’est peut être pas délibérément, que le système juridique peut être juste ou injuste, lui accordant ainsi une certaine légitimité.

Le fait de continuer à parler de compagnons détenus comme étant des “prisonniers politiques”, généralement pour les distinguer –à leur avantage– des prisonniers de droit commun, est une vieille pratique gauchiste, quand au contraire la lutte anarchiste n’est pas politique et ne cherche pas à obtenir des avantages à travers la négociation, le dialogue ou les pétitions. A l’inverse, elle est en rupture avec toute trace autoritaire, et le fait d’être mis en accusation judiciairement ne revient pas forcément à accepter l’adjectif de "politique". Nous voulons détruire cela, et c’est pourquoi nous préférons opter pour le fait de nous revendiquer comme prisonniers anarchistes, ceci comme une manière de continuer la lutte choisie, par affinités, au côté de n’importe quelle individualité en révolte.

La liberté ne se négocie pas, elle se construit.

Solidarité avec le compagnon Abraham Cortés Ávila et touts les compagnons et compagnonnes prisonnier-es en lutte aux quatre coins de la planète terre.

Carlos López “Chivo”
Reclusorio Oriente, DF,
24 février 2015

[librement traduit de l’espagnol de Contrainfo, 25 February 2015]