Répression de l'Etat italien contre des anarchistes...


Depuis bientôt trois ans, l’Etat italien criminalise une partie du milieu radical italien (les anarchistes, à ne pas confondre avec les autonomes ou les centres sociaux). Pour ce faire, un juge a inventé une organisation -l’ORAI- qui lui permet sur la foi d’une unique repentie de faire condamner des dizaines de personnes. Nous avons déjà passé des articles sur cette affaire dans CETTE SEMAINE n°65 (décembre 96) et n°68 (juin 97). Nous avons jugé utile de reproduire le texte ci-dessous, malgré quelques analyses contestables. Il émane du Comité de défense de Massimo Passamani (voir tract ci-après).

Mardi 17 septembre 1996.

A l’aube, des centaines de carabiniers du ROS armés jusqu’aux dents envahissent les domiciles de quelques 70 anarchistes du nord au sud de l’Italie. C’est le coup d’envoi de la deuxième phase d’une opération judiciaire commencée le 16 novembre 1995 avec l’ouverture d’une enquête contre 68 personnes. Sur la requête de deux procureurs de Rome, Antonio Marini et Franco Ionta, le juge d’instruction Claudio D’Angelo délivre des mandats d’amener contre 29 anarchistes inculpés de «participation à bande armée, association subversive et détention d’armes et d’explosifs». Quelques heures après le magistrat Marini tient une conférence de presse pour donner les grandes lignes de l’opération. La «bande armée» s’appelle «ORAI» (Organisation Révolutionnaire Anarchiste Insurrectionaliste), nom exotique que personne n’a jamais entendu, organisation fantôme qui n’a jamais rien revendiqué.

Cette «bande» se serait financée par des hold-ups et des enlèvements organisés avec le concours de «criminels de droit commun». L’argent aurait servi à publier certaines revues anarchistes (Anarchismo, ProvocAzione, GAS, Canenero). Pour lever le doute, Marini tient à préciser qu’il ne s’agit pas d’une attaque contre des idées : «dans une vraie démocratie, tout le monde peut exprimer son opinion, y compris la plus critique. Les anarchistes aussi, s’ils font de la politique honnêtement, peuvent apporter leur contribution à un pouvoir respectueux des droits de l’individu». D’ailleurs beaucoup d’anarchistes d’Italie et du monde sont des personnes honnêtes, mais pas ceux-ci. Ceux-ci sont de dangereux criminels dotés d’une tendance inexplicable à la subversion de l’ordre démocratique. Comme toute «bande» qui se respecte, celle-ci aussi doit avoir un chef : il s’agirait d’Alfredo Bonanno, anarchiste notoire. La presse de tout bord ressort les titres poussiéreux des années 70 pour faire resurgir le fantôme du «terrorisme».

Les raisons de l’enquête judiciaire.

Il y a de nombreuses raisons à l’attitude des juges romains. Ils avaient besoin d’un fait concret qui serve de prétexte. Commençons par là.

Le 19 septembre 1994, 5 anarchistes sont arrêtés à Serravalle di Trento à la suite d’un hold-up. L’une d’entre eux est acquittée. Neuf mois après, la cour d’appel de Trento les condamne à 3 ans et 4 mois et à 4 ans pour l’un d’entre eux. Dès le début une vaste solidarité envers les détenus se manifeste dans toute l’Italie à travers diverses initiatives.

Mais comme c’est d’usage chez les magistrats, le juge Carlo Ancona cherche, à partir d’avril 95, à mettre sur le dos des quatre deux autres hold-ups commis dans les alentours et restés impunis. Un procès sur la base de ces nouvelles accusations est fixé au 13 octobre suivant à Trento. Le procès est renvoyé plusieurs fois mystérieusement, jusqu’au jour où plusieurs perquisitions effectuées dans toute l’Italie révèlent l’existence de «l’enquête Marini». Le 9 janvier 96, à l’ouverture du procès de Trento, le procureur Bruno Giadina annonce que Mojdeh Namsetchi, ex-amie d’un des anarchistes arrêtés, collabore depuis quelques mois avec les parquets de Rome et de Trento.

A l’audience du 16 janvier 1996, la jeune fille - qui n’a jamais été anarchiste et n’a jamais pris part aux initiatives du mouvement - déclare avoir commis les hold-ups avec les inculpés et trois autres anarchistes. Mais l’amnésie dont elle est la proie est révélatrice de ses mensonges. Elle ne se souvient de rien de ce qui c’est passé ce jour là, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de la banque, ni des vêtement portés par les braqueurs, ni même du nom de la banque. Elle ne sait plus si elle a fait tomber son pistolet, ni si un coup est parti, ni où et quand elle est arrivée en train. Elle se souvient en.. revanche parfaitement des noms des participants au braquage, et vaguement du véhicule utilisé pour la fuite, c’est-à-dire une voiture dans laquelle ils seraient montés à six. Cela semblera suffisant au tribunal de Trento qui condamnera les inculpés. Après ce verdict, Mojdeh Namsetchi devient une collaboratrice crédible pour la justice et le parquet de Rome reçoit le feu vert pour son enquête.

Mais, sachant que Mojdeh Namsetchi collaborait déjà depuis plusieurs mois avant le début du procès, comment se fait-il que ses déclarations n’aient été utilisées qu’un an après ? Parce que les magistrats ont eu besoin de temps pour construire leur théorème accusateur.

Ayant fait ses preuves - maladroitement il est vrai - sur la petite scène de Trento, la fausse repentie est maintenant prête pour le grand spectacle romain. Ainsi, sans qu’aucun fait nouveau ne se soit produit, les arrestations ont été rendues possibles par ses «révélations». Et quelles révélations ! Kidnappings organisés dans des lieux où tous allaient et venaient, et homicides commentés pendant des réunions publiques y compris avec les nom de ceux qui les auraient commis - choses qui relèvent du délire. Grâce à la crédibilité accordée à la repentie par le tribunal de Trento, on passe naturellement à la création d’une organisation, à laquelle Mojdeh Namsetchi aurait participée. En effet, quel meilleur moyen pour faire gober la thèse d’une «bande armée» qui n’existe pas, que de se munir de quelqu’un qui jure en avoir fait partie? Entre temps la cour de cassation a déjà annulé entièrement le verdict du procès de l’enlèvement de Mirella Silocchi cours duquel quelques anarchistes avaient également été condamnés) et en partie le verdict du procès de Trento, du moins en ce qui concerne l’une des inculpés. Mais pour les juges la collaboratrice Namsetchi conserve encore toute sa crédibilité.

Pour quelles raisons.

Ce qui effraie le plus le pouvoir c’est, d’une part, l’existence d’hommes et de femmes qui face à la froideur sociale et à la fin apparente de toute critique de l’Etat et du Capital, continuent à parler d’insurrection comme possible point de départ d’une révolution qui mettrait fin à la tyrannie de l’autorité et du marché ; et aussi tous les anonymes qui ont organisé des milliers et des milliers d’actions offensives contre les structures du pouvoir et de l’exploitation.

Le problème est évident. L’Etat n’arrive pas à identifier les responsables matériels des attaques survenues dans le passé, de même il n’arrive pas à identifier les responsables matériels de l’attentat du 25 avril contre le palais Marino à Milan, ainsi qu’il ne lui sera pas aisé de les identifier lors des actions futures. A l’inverse, il lui est extrêmement facile de savoir qui les soutient ouvertement. Dans l’impossibilité d’arrêter l’Action, il ne reste à l’Etat qu’à essayer d’immobiliser l’Idée dans le vain espoir qu’ainsi la première aussi se dissolve. Mais l’idéologie démocratique -cette musique d’ambiance qui berce le sommeil de ses sujets- se fonde sur la promesse que chacun est libre d’exprimer toutes les idées, fussent-elles les plus extrémistes. La démocratie s’enorgueillit de proclamer qu’on ne peut pas réprimer les Idées. Comment faire pour contourner l’obstacle sans révéler le mensonge dont se nourrit l’idéologie démocratique ? C’est vite fait, les autorités de l’Etat inventent l’existence d’une organisation militaire structurée sur deux niveaux - l’un, public et légal, auquel appartiendraient de nombreux anarchistes connus pour leurs activités publiques ; l’autre occulte et illégal, auquel appartiendraient tous les anarchistes déjà détenus pour d’autres motifs - à laquelle il peut attribuer ces gestes de révolte qui, de par la simplicité des moyens utilisés, peuvent être le fait de n’importe qui. De cette façon ils frappent une seconde fois les anarchistes détenus, réputés coupables d’avoir commis l’acte, et en même temps ils peuvent réprimer ceux qui d’après eux défendent ouvertement l’Idée. Voilà l’explication de la hâte du procureur Marini à préciser qu’il ne s’agissait pas d’un procès des idées, alors que c’est justement ce dont il est question ici.

La seule chose que les anarchistes impliqués dans cette enquête ont en commun c’est l’Idée anarchiste, et certainement pas une organisation militaire armée spécifique qui de toute façon n’a jamais existé. Même s’il ne perdure aujourd’hui aucune expression subversive capable de renverser véritablement l’ordre établi, le pouvoir craint tout de même que tous ces petits signes d’insatisfaction, dont ou ne petit nier l’existence, puissent se reconnaître dans un projet insurrectionnel (et réciproquement). Qu’y a-t-il de plus simple et de plus efficace que de s’inventer une «bande armée»? En agissant ainsi il obtient en même temps :

- La possibilité de faire taire pour des années, même en l’absence d’accusations spécifiques, un bon nombre d’anarchistes. Chose qu’il ne pouvait obtenir qu’avec les nombreux procès intentés pour apologie du crime, instigation au crime, occupation, etc.
- La criminalisation de quiconque est solidaire avec les composons détenus, n’a pas de travail fixe, fréquente les squatts qui refusent d’être légalisés... En bref, de quiconque ne fait pas de l’obéissance une vertu.
- La démonstration que même les ennemis de l’autorité s’organisent de manière autoritaire, ce qui équivaut à dire qu’on ne peut pas fuir les rapports de contrôle et de soumission.
- L’occasion de renouveler l’illusion que, en dehors de survivre et d’attendre, de se résigner et de s’en remettre au pouvoir, il n’existe que l’organisation armée hiérarchisée.
- La confirmation que ceux qui se rebellent sont les derniers fantômes d’une idéologie révolutionnaire.
-L’intimidation de toutes les personnes animées de sentiments subversifs, en les mettant préventivement en garde de ce qui pourrait leur arriver s’ils continuaient à critiquer le pouvoir.

Voilà pourquoi la domination se présente comme éternelle. La démocratie c’est la liberté. Une révolte contre la liberté est inconcevable, donc ne peut pas exister. Tous doivent croire que rien n’arrive contre le présent démocratique. Rien ne peut arriver. Ce qui arrive est l’oeuvre de «terroristes», donc est frappé de nullité. Aux exploités qui n’entendent pas s’enrôler dans les troupes d’une Organisation Armée Spécifique, ou admirer ses gestes, il ne reste que la protestation légale -voilà ce que suggère le pouvoir. Ou réformisme, on barbarie. La conclusion de cette logique totalitaire, c’est qu’aucun changement n’est possible.

La quadrature du cercle.

La première audience du procès contre la soixantaine de personnes accusées de «bande armée» et «d’association subversive» a été fixée le 20 octobre 1997 à Rome, dans la salle d’audience bunker de la prison de Rebibbia. De nombreux inculpés sont des anarchistes, ennemis déclarés de toute autorité. Les mass-médias nationaux ont octroyé très peu de place à cet événement qui s’étale sur plusieurs années, et uniquement lors qu’ils y ont été invités (à leur façon, il s’entend) par les enquêteurs. Bizarre, n’est ce pas. Il y a encore peu de temps, les procès de ce genre faisaient régulièrement la une des journaux.

Mais il s’agissait d’autres temps, riches en ébullition sociale. L’Etat jouissait de peu de consensus et la pompeuse «lutte contre le terrorisme» lui servait à regagner un peu du prestige perdu. Bientôt le «terrorisme» faisait place à la «drogue», puis à la «mafia». Tant de dragons imaginaires, créés tout exprès afin de permettre aux chevalier de l’Etat de les vaincre et d’obtenir ainsi l’adhésion populaire. Aujourd’hui le consensus autour de l’Etat est solide. Rien ne semble le fragiliser. Les mains de ceux qui gouvernent ne sont sûrement pas propres, mais elles sont libres d’administrer l’existence à leur gré. Voilà pourquoi il ne semble pas opportun de faire savoir partout, qu’au seuil de l’an 2000, il existe encore quelques personnes qui n’ont pas cessé de souhaiter la destruction de tout pouvoir. Il y a une vingtaine d’années le meilleur moyen d’exorciser l’hypothèse d’une révolution sociale c’était d’en parler continuellement, noyer l’idée dans un océan de blabla. Aujourd’hui, on suit le procédé inverse. Personne ne doit prononcer ce mot, personne ne doit s’y intéresser. Et si il y a encore des gens persuadés de la nécessité et de la possibilité d’une transformation sociale globale, le mieux c’est de les envoyer en prison. Mais par pitié, de la discrétion, nous sommes tout de même en démocratie.

Encadré :

ET MASSIMO DANS TOUT CA ?

Si dans (ce texte) nous n’avons que peu parlé de Massimo Passamani, c’est que son histoire n’est pas séparable de celle de ses autres compagnons poursuivis en Italie.
Inculpé par la Justice transalpine pour sa fantômatique appartenance à l’ORAI, cet anarchiste de 24 ans, corédacteur de la revue «l’Evasione», est incarcéré à la prison parisienne de la Santé depuis bientôt 8 mois, dans l’attente de l’examen d’une demande d’extradition.

Ce qu’on lui repproche :
- une accusation de port d’arme «entre 1985 et 1997» (Massimo avait 13 ans en 85), ne reposant sur aucun fait concret et dont même le procureur a reconnu qu’elle n’avait aucune valeur ;
- une inculpation d’association de malfaiteurs ayant des finalités terroristes. C’est un «délit associatif», c’est-à-dire fourre-tout, où ce n’est pas tant une responsabilité individuelle qui lui est reprochée mais plutôt un concours «moral», le fait d’avoir de mauvaises fréquentations. Concrètement la Justice l’accuse de posséder des livres subversifs, d’avoir écrit une lettre à un prisonnier dans laquelle Massimo propose de lui envoyer un peu d’argent, d’avoir assisté à un procès, d’avoir fréquenté l’appartement d’autres anarchistes condamnés pour braquage et d’avoir récupéré un véhicule leur appartenant, après leur arrestation ;
- une accusation portée par la «repentie» qui aurait entendu dire que Massimo aurait «aidé à déménager des documents compromettants dans la crainte d’une perquisition».

Après quelques menus scandales, notamment le fait que l’on ait tenté de le juger en l’absence de ses avocats, le verdict contre Massimo sera rendu le mercredi 10 décembre à 14h au Palais de Justice de Paris où une manifestation est prévue pour sa libération immédiate et contre son extradition.


[Extrait de "Cette Semaine" #71, déc 1997/janv 1998, pp. 14-15]