Communiqué d'Yves Manseau en provenance d'une prison du Québec

Prison de Bordeaux (Québec), mardi le 9 décembre 1997

Réveil brutal. Il est près de sept heures. La porte métallique de ma cellule s’ouvre et se referme rapidement avec un bruit d’enfer. Un «screw» (gardien) me lance un sac brun qui contient mon déjeuner et un communiqué du directeur de la prison, M. Julien Fortier. Celui-ci m’avise qu’il «procède actuellement a la fouille générale de l’établissement». Il ajoute: «pour ce faire, vous serez maintenus en confinement pour la durée de la fouille... Nous prévoyons, si le comportement général est adéquat, mettre fin à la période de confinement au cours de la soirée. Les activités de la C.Q.L.C. [Commission des libérations conditionnelles du Québec], de parloir, de cantine et de formation sont suspendues temporairement». Plutôt que de tourner en rond dans ma cage, je décide de rédiger ce communiqué...

On m’a arrêté, avec mes 107 ami-e-s, le 3 décembre, devant l’hôtel Reine-Elisabeth. Je faisais partie du fameux «commando de la faim». Pour combler mon besoin de satiété, j’ai eu droit a un traitement de faveur : premier arrêté, incarcéré en cellule d’isolement (mon ami, l’activiste Alexandre Popovic, a eu droit au même traitement) et, au lieu d’être libéré dans la nuit comme les 103 autres, détenu, comme trois de mes compagnons, jusqu’à ma comparution devant un juge qui aura à décider ultérieurement de mes conditions particulières de libération. Je suis accusé de complot, de vol de nourriture (pour un montant inférieur à 5000 $), d’incitation à commettre un vol de nourriture et de méfait (pour un montant inférieur à 5000 $). Précisons que la direction de l’hôtel Reine-Elisabeth n’a toujours pas porté plainte de quoi que ce soit. Si personne ne porte plainte, est-ce qu’il y a vol ?

Bref, j’ai du comparaître devant un juge de la Cour municipale le 4 décembre. La Couronne, qui seule est habilitée a se faire entendre à cette étape des procédures, appuyait ma remise en liberté pour autant que je me plie aux conditions suivantes: 1) ne pas fréquenter l’hôtel Reine-Elisabeth; 2) ne pas fréquenter le Comité social Centre-Sud; 3) ne pas communiquer avec les autres accusés; 4) ne pas organiser ou participer à aucune manifestation. J’ai déclaré au juge que ces conditions étaient inacceptables; il a ordonné mon emprisonnement et fixé au lendemain mon enquête sur le cautionnement.

Le 5 décembre, on me conduit devant le juge René Dery. J’assure moi-même ma défense. J’annonce au juge que je suis prêt et que mes témoins sont dans la salle. Je demande aussi au juge qu’on m’enlève les menottes pour que je puisse prendre des notes. Le procureur de la Couronne, Me Gérard Lague, s’objecte à ma demande, car je pourrais constituer une menace à la sécurité publique. Je réplique que je me suis déjà défendu seul lors de mes autres procès et que les juges n’avaient pas hésité à me libérer de mes entraves. A deux reprises, je me suis défendu avec succès, et dans les deux causes, la Couronne et la police ont été blâmées par le juge. L’histoire se répétera sans doute dans ce cas-ci.

A cet instant, une militante a apostrophé le juge, qui lui a ordonné de se taire. «Cette cour est une parodie de justice!», criait-elle. Le juge a interrompu la procédure et m’a imposé deux conditions : 1) ne pas communiquer directement ou indirectement avec les autres accusés; 2) ne pas organiser ou participer à des manifestations. J’ai objecté qu’on ne m’avait pas entendu et le juge m’a fait sortir de la cour.

Plus tard, en prison, on m’a proposé d’accepter les conditions de libération. J’ai refusé. Ces conditions sont antidémocratiques et complètement disproportionnées en regard des accusations. Pourquoi tant d’acharnement ? Peut-être parce que je suis le porte-parole du comité des Citoyen- ne-s opposé-e-s a la brutalité policière (COBP). Mon rôle est de dévoiler et de critiquer les abus de pouvoir commis par la police. J’accomplis ce travail depuis près de trois ans.

Bon. Je dois m’interrompre parce qu’on vient fouiller ma cellule. Deux gardiens et une gardienne m’ordonnent de me dévêtir complètement (ca fait six fois en six jours que je m’exhibe devant les gardiens). Par la suite, on effectue la fouille de ma cellule.

Voilà. La fouille est terminée. Où en étais-je ? Ah! oui. Je voulais ajouter ceci : si, pour être honnête, un homme doit vivre en prison, c’est que la société ne va pas bien. Autre chose encore : je critique volontiers, et avec virulence, les institutions policières et carcérales, mais je ne me considère pas comme une victime. D’ailleurs, bien que le prix soit lourd à payer, je ris dans ma barbe : après tout, je suis logé et nourri aux frais des institutions que je critique; on fait ma lessive et les médias s’intéressent a moi. Le COBP, qui est indigent (alors que le SPCUM dépense plus de 2 millions par année en relations publiques), apprécie cette aide.

Je suis fier et je suis convaincu de pouvoir changer le cours des choses. Je dérange. Je suis la mouche du coche. J’ai conscience que l’on peut m’écraser facilement. Mais parfois le cocher manque son coup, perd l’équilibre et se retrouve la face dans la boue. Peut-être que ça le fait réfléchir ? L’ennui, c’est qu’il n’y a pas assez de mouches du coche dans cette société où tout le monde rêve d’être cocher. Quant à moi, je préfère voler un steak que être assis dessus. Le problème, c’est que, tant que le malheur arrive aux autres, on préfère ne pas faire de vagues, et pour avoir bonne conscience, on distribue des miettes. La charité est un mal nécessaire, mais la justice est un bien essentiel. La société occidentale croule sous l’abondance, mais des milliers de personnes dépendent de la charité: ça n’a pas d’allure!

Je remercie ma compagne, mes enfants et mes ami-e-s de nous appuyer, Alex et moi. Sans vous, nous ne serions pas ce que nous sommes. Merci également à tous les prisonniers que nous avons fréquentes: vous êtes nos amis.

Dans l’attente de ma libération, je me plais à rêver. Je suis au restaurant Le Montréalais du Reine- Elisabeth. Je commande mon plat préféré : des côtelettes d’agneau parfumées à la menthe, nappées de sauce au porto. Le plat est accompagné d’une bouquetière de légumes et de petites patates rondes bien rissolées. Le maître d’hôtel me dit : «Voici notre meilleur Bordeaux pour arroser ce repas, monsieur Manseau».

Yves Manseau

Pour information :
Citoyen-ne-s opposé-e-s a la brutalité policière
Téléphone: (514) 525-5273
Télécopieur: (514) 524-0222

Source : samizdat@ecn.org du 12/12/97


[Extrait de "Cette Semaine" #71, déc1997/janv1998, pp. 17-18]