ON NE NAIT PAS HETERO, ON LE DEVIENT..


Participer à la Lesbian and Gay Pride est pour nous féministes, bisexuelles et hétérosexuelles, très important : pour manifester d’une part notre solidarité avec les luttes lesbiennes et gays, et d’autre part pour critiquer la norme hétérosexuelle.

Nous remettons en cause toute idéologie qui prétend que l’hétérosexualité serait naturelle. Nous refusons ainsi l’amalgame reproduction/sexualité, l’idée d’une complémentarité entre les sexes et l’idée de désir spontané envers l’autre sexe. Nous considérons l’hétérosexualité comme une construction historique et sociale qui prend différentes formes selon les contextes culturels, religieux, politiques, économiques des sociétés..

En effet, pour nous, l’hétérosexualité n’est pas simplement une pratique sexuelle, mais avant tout une institution de production et de reproduction de la domination de la classe des hommes sur la classe des femmes. Sa fonction est le contrôle de toutes les femmes. Elle permet aux hommes de s’approprier le travail des femmes, les enfants des femmes, le corps des femmes, les femmes elles-mêmes (femmes de, filles de, soeurs de, mères de...). En cela, elle est l’un des pivots du patriarcat.

L’hétérosexualité est fondée sur la hiérarchie des genres masculin et féminin. Elle fonctionne comme norme, en imposant un modèle unique de vie : dans notre société occidentale, celui du couple, du mariage, de la procréation, de la famille.. Les femmes sont élevées dans la contrainte à l’hétérosexualité et à la maternité qui fondent leur reconnaissance sociale de femmes. Comment penser l’hétérosexualité comme un choix libre quand on mesure l’ampleur de toutes les contraintes à l’hétérosexualité qui pèsent sur les femmes ? Tant qu’il ne sera pas possible de vivre pleinement, librement d’autres modèles de vie, nous ne pourrons pas parler de choix. Pour nous, une des contraintes les plus fortes à l’hétérosexualité réside dans l’occultation de la possibilité lesbienne. Tant que les femmes ne seront pas libres d’être lesbiennes, aucune femme ne sera libre. Il est donc crucial de lutter contre la lesbophobie. Les lesbiennes subissent une double oppression : celle d’être femme et celle d’être lesbienne. Leurs sont interdits tous les «privilèges» des hétérosexuelles, comme l’accès à certaines professions, la possibilité de parler de leur intimité, de se promener main dans la main, etc... Leur est imposé une invisibilisation systématique de leurs existences, de leurs pratiques, de leurs identités. La visibilité provoque une violente répression : coups, meurtres, viols, mépris, haine, enfermement psychiatrique... Nous analysons la lesbophobie comme liée à la répression de l’autonomie des femmes. L’institution hétérosexuelle opprime aussi, de manière différente, les autres femmes : stigmatisation des bisexuelles; des célibataires; des hétérosexuelles qui ne se conforment pas au modèle du couple, et/ou de la monogamie; pressions pour trouver un homme ou le garder ; besoin de plaire selon les critères esthétiques imposés par les hommes..

Au niveau des représentations sur la sexualité, l’institution hétérosexuelle définit le rapport sexuel comme une pénétration suivie d’une éjaculation masculine. Elle pose les hommes en position de sujets de désir, actifs sexuellement, et les femmes en position d’objets, passives.

L’institution hétérosexuelle, c’est l’érotisation du pouvoir des hommes et de la soumission des femmes. La sexualité des femmes est construite par et pour les hommes. Dans ce cadre là, la sexualité lesbienne n’est même pas pensée !

Le mouvement féministe, tant qu’il ne problématise pas l’hétérosexualité, participe à l’invisibilisation des lesbiennes. Ceci empêche aussi les féministes hétérosexuelles ou bisexuelles de remettre en question leur lesbophobie intégrée et leur subordination aux hommes dans leurs relations intimes avec eux. Attaquer l’institution hétérosexuelle et chercher des pratiques de subversion et de résistance à la domination masculine est un travail à mener dans nos réflexions et engagements de féministes. Le lesbianisme concerne toutes les femmes. En tant que féministes qui luttons pour l’autonomie des femmes, il nous paraît indispensable de combattre l’hétérosexisme et de lutter pour la reconnaissance et la visibilité des lesbiennes.

Les Folles Alliées groupe féministe non-mixte de Lyon


[Extrait de "Cette Semaine" #74, septembre 1998, p.16]