Serbie : Une politique féministe pour les femmes des deux côtés de la ligne de front


Ce texte a été écrit par Lepa Mladjenovic, une féministe militant au sein du Centre autonome des femmes contre les violences sexuelles de Belgrade, pour la conférence sur les femmes ayant vécu des guerres qui s’est tenu en Afrique du Sud les 20-22 juin 1999 (1). Il nous a semblé intéressant de le publier pour plusieurs raisons. D’abord parce que les réactions des féministes sur la guerre et le sort spécifique réservé aux femmes pendant celles-ci sont rarement abordées et parce que l'auteure décide d’en parler non pas en tant que «femme serbe» mais d’abord en se revendiquant lesbienne et féministe. Ensuite, parce que ce texte met en valeur l’idée que le nationalisme et le racisme sont des constructions de l’Etat et que «la haine contre les femmes n'est pas comprise dans le corps des femmes mais dans l'ordre patriarcal». De plus, elle refuse de voir les femmes qui refusent la guerre cantonnées à leur rôle de «mère» ou «d’épouse» sensées être «naturellement» pour la paix et contre les guerres des hommes. Enfermer une fois de plus les femmes dans un rôle de «genre» ne fait que perpétuer l’ordre patriarcal et les préjugés sur la «nature» des femmes. Enfin, elle aborde des questions générales (la place des femmes dans la guerre, leur «victimisation forcée» par les hommes et l’Etat,...) mais de manière très subjective.


Quand on vit dans un Etat fasciste, il n'est pas surprenant qu'un Etat tiers ne souhaitant pas collaborer avec cet Etat fasciste refuse d'attribuer un visa aux citoyens de l'Etat fasciste. On m'a refusé donc le visa. Je souhaite aujourd'hui saluer avec chaleur les femmes se trouvant actuellement dans des situations plus ou moins similaires à la mienne, vivant et travaillant dans des zones en guerre ou d'après guerre.

Je suis une féministe de la région d'ex-Yougoslavie où la guerre a commencé en 1991. J'ai un nom serbe et je vis en Serbie: à l'intérieur de cet Etat pro-fasciste, c'est un privilège. Je vis dans un Etat, la Serbie, dont le gouvernement a causé 4 guerres dans un même région (Slovénie, Croatie, Bosnie-Herzégovine et l'an passé, Kosovo).

J'ai également vécu, ces trois derniers mois de printemps, une guerre de bombardements de l'OTAN sur la ville et le pays où je vis, tout en étant témoin, de loin, du nettoyage ethnique d'Etat sur la population albanaise du Kosovo par la police et l'armée serbe. Le Kosovo se trouve à 300 km de Belgrade, où j'habite, et reste aujourd'hui une région de l'Etat nommé la République fédérale de Yougoslavie (RFY une partie de l'ancienne Yougoslavie).

Aujourd'hui, je souhaite formuler quelques notes, courtes, sur mes 9 dernières années de militantisme antiguerre en tant que membre des Femmes en noir contre la guerre à Belgrade, et que conseillère féministe de femmes ayant survécu à la guerre et à la violence masculine.

1. Insister sur le constructivisme

La guerre en ex-Yougoslavie n'est pas due à la haine que chacun aurait eue pour l'autre, mais à une haine construite par l'Etat. Les notions de nationalisme et de racisme sont des constructions. C'est le racisme qui construit la race, tout comme la haine contre les femmes fabrique l'infériorité des femmes, et la haine contre la différence ethnique forme le nationalisme.

En tant que féministes, nous aimons nous référer à la théorie présentée par Simone de Beauvoir, la première dame du constructivisme, et insister, dans nos travaux, sur le fait que le nationalisme ne provient pas du sol ou du sang, mais du pouvoir de l'Etat, que la haine contre les femmes n'est pas comprise dans le corps des femmes mais dans l'ordre patriarcal, et que le racisme n'est pas inhérent à le couleur de peau d'une personne. Je sais que dix mille questions peuvent être posées sur cette théorie, mais certaines d'entre nous, dans le mouvement de résistance féministe international, y croient.
Dans mon cas, ceci signifie qu'il y a 20 ans, au temps de l'ex-Yougoslavie, j'avais choisi de me déclarer de nationalité yougoslave. Environ 8% d'entre nous avaient alors opté pour cette appartenance nationale politique et artificielle.

On disait à ce moment là que l'ex-Yougoslavie comprenait 22 communautés ethniques et que les "Yougoslaves" n'en formaient pas une, qu'il s'agissait du nom de l'Etat dans lequel les 22 communautés ethniques vivaient. Après que l'armée eut déclaré la guerre, sous les ordres serbes, en 1991 et que la Yougoslavie se fut cassée en 6 Etats, on m'obligea à prendre l'identité nationale serbe. "Votre nom est serbe, donc votre nationalité aussi", voilà ce qu'on me rétorquait. Je refuse cet argument au niveau politique. Je suis lesbienne et féministe de Belgrade.

2. Le genre ne suffit pas pour s'opposer à la guerre

La sentimentalisation des femmes a toujours fait partie des mouvements de paix. On nous dit d'habitude que les femmes sont des gardiens de la paix et qu'elle peuvent sauver des vies. Dans les livres d'histoire, les mères sont fréquemment représentées comme des agents antiguerre. Mais dans le cas de la Yougoslavie nous avons bien vu que le genre "mère" en tant que force de résistance n'était pas suffisant. A partir de 1991, les mères de Croatie, de Serbie et de Bosnie-Herzégovine demandaient fréquemment que les vies de leurs fils soient épargnées.

Mais la plupart du temps, dès que les mères entrent en scène et demandent qu'on épargne les vies de leurs fils, les commandants de l'armée répliquent avec un langage de père. Les généraux tentent de convaincre les mères qu'elles ne peuvent comprendre certains concepts se trouvant au delà de leur langage de mères, que l'Etat et l'armée renferment des secrets qu'elles ne pourront jamais comprendre, et que les mères ont tout d'abord des devoirs envers la nation et l'Etat, et ensuite envers leurs fils. Les deux côtés restent campés dans leurs soi-disant rôles biologiques et les hommes gagnent toujours. Le courage des femmes qui sortent dans les rues se trouve soit glorifié soit minimisé.

Les femmes se trouvant dans le rôle de mère doivent développer une position clairement définie sur leur propre résistance, car le seul fait d'être mère ne suffit pas pour s'opposer à la logique de guerre de l'Etat. La plupart des femmes, d'ailleurs, ont été utilisées après coup, en Serbie et en Croatie, parles mêmes pères de l'armée, dans le but de défendre la nation.

3. S'occuper de soi-même autant que des autres

Lorsque nous communiquons avec les femmes se trouvant de l'autre côté de la guerre, - ce fut l'objectif de nombreuses féministes d'ex-Yougoslavie pendant toutes les périodes de guerre - trois points doivent impérativement être évoqués :
- la position de victime,
- le sentiment de culpabilité,
- les privilèges à dénoncer.

• La position de victime

Voici un exemple: durant les mois d'avril, de mai et de juin, certains d'entre nous ont vécu 77 jours de bombardements de l'OTAN sur l'Etat de la RFY. Au même moment, on annonçait la loi martiale et on mettait en œuvre un projet d'Etat de nettoyage ethnique des Albanais du Kosovo, à l'intérieur d'un même Etat et pendant les bombardements.

Je me posai les questions suivantes :

Comment résister au rôle de victime lorsque la peur est un sentiment continu, quotidien, provenant d'autres femmes, des bruits des bombes, des informations diffusées par l'Etat, de l'obscurité des rues… Comment surmonter cette peur qui me pousse à effacer l'Autre de mon esprit, qui pourtant souffre aussi?

Le fonctionnement général du traumatisme n'est-il pas justement de ne plus penser qu'à soi en cas d'expérience traumatique?

L'Etat serbe n'utilise-t-il pas les bombardements de l'OTAN de manière à me faire penser que je suis encore plus une victime que les autres ? Pourquoi ? Pour continuer à mettre en œuvre ses projets de nettoyage et de tuerie ? Suis-je victime ou complice ?

Comment puis-je utiliser ce sentiment de peur afin de me venir en aide et d'aider aussi les autres?

• Le sentiment de culpabilité

Seules peu d'entre nous, féministes de Belgrade, se demandent comment résister à ce sentiment de culpabilité, sachant que le régime serbe, au nom des citoyens de Serbie et donc en mon nom, chasse de force certains de nos concitoyens dont les noms sonnent différemment (ils sont albanais).

L'histoire des femmes n'a-t-elle pas déjà montré que ce sentiment de culpabilité a toujours été un fardeau pour l'Autre ? Culpabilité des Blancs face aux Noirs, de l'ouest face à l'est ou au sud; le trop-plein de culpabilité paralyse.

Ce sentiment de culpabilité est-il le résultat d'une responsabilité politique ou celui de la pression d'un vieux système patriarcal intériorisé ? Comment puis-je discerner au delà de mes sentiments de culpabilité afin de les transformer en langage de solidarité ?

• Les privilèges à dénoncer

Comment rendre visibles ses propres privilèges, dans mon cas personnel, celui d'une femme de nom serbe vivant en Serbie ? Pour les femmes, c'est la position de victime qui est familière. Des femmes me rapportent constamment des témoignages expliquant que les bombardements de l'OTAN étaient horribles, ce qui est indéniable, mais les femmes ne parlent jamais du privilège qu'elles possèdent de ne pas être les objets du nettoyage ethnique en cours depuis 1991.

La société patriarcale désavantage toutes les femmes. Et l'Etat serbe privilégie toutes les personnes de nom serbe, les qualifiant de "peuple choisi de Dieu" !

Comment poser le doigt sur les privilèges sans se sentir coupable? Comment définir ces privilèges et ne pas les utiliser, afin de supprimer les souffrances des Autres ? Comment identifier les privilèges, les évoquer, et que faire de ces privilèges, comment les transformer en un outil utile, à partager avec les autres ?

Au Centre autonome des femmes contre les violences sexuelles où je travaille en tant que conseillère (quand je ne suis pas avec les Femmes en noir contre la guerre, groupe de femmes pour la paix), nous tentons donc de développer une politique féministe qui nous permettrait de prendre soin de nous-mêmes autant que des autres.

Pendant ces 77 jours, nous n'avons pas arrêté d'appeler des femmes, leur demandant "ça va ?", des femmes de noms serbes, des femmes de noms albanais, alors même qu'on n'entendait jamais le terme "albanais" en public. Au bout de ces 77 jours de bombardements, des militantes de notre Centre sont allées rendre visite à des réfugiées albanaises et des réfugiées serbes. Nous rassemblons actuellement tous ces témoignages de femmes de milieux sociaux, ethniques et guerriers différents dans le but de publier un livre. Pour certaines d'entre nous, travailler dans l'objectif d'apporter des droits égaux à tout le monde, essayant par conséquent de surpasser les concepts de minorité et de l'Autre, signifie prendre autant soin de nous-mêmes que des autres.

Nous nous posons donc des questions sur la solidarité en temps de guerre, sur les enfants dont nous nous occupons, sur les étudiants avec qui nous travaillons… Mais si nous rentrons dans des théories expliquant que ce qui est à "nous" est plus important et meilleur que ce qui vient des "autres" enfants, femmes, hommes, noir, blanc, fou ou raisonnable c'est la fin de tout concept de société civilisée. Nous croyons en la beauté de l'échange de différences, en tant que principe politique. Partant de là, nous pourrons remettre en question les privilèges, les sentiments d'être victimes, les sentiments de culpabilité, d'être complices…

En d'autres termes, nous travaillons à la chute de la société patriarcale.

(1) Ce texte est tiré du Le Courrier des Balkans du 02/08/99 et a été traduit par Emmanuelle Rivière (http://bok.net/balkans ; balkans@bok.net).


Texte paru dans Cette Semaine n°78, oct/nov 1999, pp. 8-9