Départ

Toi, tu seras secrétaire d’officine
Meuh !-bêh-
Par devant tu auras une bedaine porcine
Tu collectionneras des timbres, à côté
Tu aimeras l’armée et l’autorité-
Allons, ne pleure pas, petit !
Allons, ne pleure pas, petit !
Y’a des croquettes plein ton assiette
Seul’ment, tu les vois pas, petit !

Toi, d’une grosse affaire tu seras le patron
Meuh !-bêh-
Chauve au sommet et, pour en bas, tout rond
Social par tous les bouts, champion du boniment
Mais au tréfonds du cœur, pour sûr, national-allemand
Allons, ne pleure pas petit

Toi, d’un tribunal tu seras président
Tu m’chatouilles... Tue ! Tue !
Un qui connaît les ordonnances
Un qui roupille en séance
La gueule bien balafrée, comme un bon étudiant 1

Tu m’chatouilles... Tue ! Tue !
(...)

Toi, tu seras responsable du syndicat
Allons, ne pleure pas, petit !
A petits pas, d’abord, et sans éclat ;
Puis, à frayer dans la haute, tu te fais délicat,
De tes camarades, tu ne fais plus de cas-
Y’a des croquettes plein ton assiette
Seul’ment, tu les vois pas, petit !
Dodo !
Et puis toi ?

Toi, mon enfant, il faut qu’ici sur terre
Tu sois un brave prolétaire
Dévoué à sa classe, à ses misères !
Un homme, pas une mauviette.
Hardi relève la tête !
Tu l’apprendras, quand tu s’ras grand- :
Chaque classe, de son destin, est l’artisan.

1928

Kurt Tucholsky (1890-1935)
in Bonsoir révolution allemande !, Pug, 1981

1 : les étudiants allemands membres des corporations pratiquaient le duel avec assiduité


[Extrait de Cette Semaine #78, oct/nov 99, p.1]