DÉCLARATION AU SUJET DES VIOLS SYSTÉMATIQUES


Ce texte a été écrit par B.a.b.e. («Soit active, soit émancipée»), un groupe de féministes de Croatie le 29 avril 1999. Il a été écrit pendant la guerre du Kosovo, mais il fait évidemment référence à toutes les violences faites aux femmes (viols, entre autres) depuis le début des guerres dans les pays d’ex-Yougoslavie et dans TOUTES les guerres. Mais ce texte dénonce avant tout le fait que les Etats utilisent le viol en tant de guerre pour valoriser l’idée de nation... alors qu’en tant de pseudo-paix, le viol est considéré comme un vulgaire délit. Cela nous rappelle une affaire récente; celle de la jeune femme indienne de 17 ans mise en esclavage par un membre de "son" ambassade à Paris. Même si ce n’est pas dans le cadre d’une guerre, on a bien compris comment les autorités indiennes et françaises ont réagi : elles ont fait mine de paraître scandalisées par les mauvais traitements et les sévices (sexuels notamment) dont l’honorable notable s’est rendu coupable. Normal, quand de tels événements se produisent dans le pays en «temps normal», cela n’est pas bien grave. Par contre, quand cela se produit à l’étranger et que l’image de la nation est mise à mal, cela devient subitement inadmissible, scandaleux...


Une fois de plus, les nouvelles actuelles sur les viols systématiques des femmes albanaises prouve l’interconnection tragique entre la violence de la guerre et la violence contre les femmes. A travers l’histoire, aussi bien en temps de paix qu’en temps de guerre, les corps des femmes ont été pris symboliquement et physiquement pour des champs de bataille.

En ce qui concerne le viol, les femmes n’ont pas le privilège de jouir du temps de paix. Il n’y a pas de temps de paix pour les femmes !

Bien que les viols systématiques fassent partie du nettoyage ethnique serbe, le mythe que seuls les soldats ennemis violent doit être détruit. Nous craignons que, comme nous l’avons vu au travers de l’histoire de la guerre récente dans les pays d’ex-Yougoslavie, le même scénario de double standard concernant le viol ne soit répété au Kosovo. C’est que le viol en public pendant la guerre est traité différemment que le viol en privé en temps de paix. Traiter le viol en deux catégories dichotomiques dans une société patriarcale, où un système de valeurs hiérarchiques prévaut, place natuellement le viol en temps de de guerre comme importance nationale. En temps de guerre, les manipulateurs sensasionnistes s’approprient les viols de guerre systématiques en les identifiant comme un déshonneur pour la mère patrie. Alors que, quand les femmes sont violées dans un système fortement conservateur par des hommes de la même ethnicité, elles n’ont habituellement pas la même attention ou une aide et un soutien approprié ; au lieu de cela, la violence est couverte par le silence.

L’humiliation et la souffrance des femmes sont souvent utilisées pour des propos politiques officiels au jour le jour, sans aucune intention d’aider les survivantes en nommant, définissant, et démolissant la violence de n’importe quelle nature (...).

Les femmes de B.a.b.e.
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Extrait de Cette Semaine #78, oct/nov 1999, p.6