LES VICTIMES DE VIOLS SOUFFRENT DEUX FOIS


L'utilisation du viol comme arme de guerre a été généralisée au Kosovo. L'ampleur des atrocités a aussi été dissimulé par les kosovares elles-mêmes pour cacher leur "honte" au monde extérieur (1). Le texte ci-dessous, fruit d'un travail sur place, décrit cette intériorisation des valeurs masculines qui rajoute en plus des souffrances liées au viol, celle qui est dûe à l'oppression de tout système patriarcal. Précisons enfin qu'il s'agit ici de s'interroger du point de vue des intéressées et non pas de cautionner certaines aspirations comme le mariage ou la question de la justice (Tribunal international) à appliquer aux violeurs...


Dans l’atmosphère pesante d’une pièce surchauffée, la femme a expliqué la tragédie qui s’était abattue sur deux familles de la région Decani au Kosovo. L’année dernière c’était elle qui conduisait pour sa famille une partie des longues négociations qui précèdent traditionnellement les fiançailles et la mariage d’un jeune couple albanais du Kosovo.

Mais en Janvier les fiançailles ont été rompues. Un messager est venu dire que la future mariée, une ravissante jeune fille de 16 ans issue d’une famille en vue du village, avait été enlevée une semaine auparavant par trois policiers. Un des trois l’avait violée. “Nous sommes une famille honorable” avait dit le messager d’après la femme, “et nous ne voulons pas vous tromper”.
“Nous n’avons donc pas assisté aux fiançailles”, a déclaré la femme. “J’ai appris qu’elle est enfermée dans une pièce. Elle ne reverra jamais la lumière du jour, et quand elle sera vieille elle mourra dans la maison de ses parents”.

Au Kosovo, les victimes de viol, sont deux fois victimes, la seconde fois à la suite de l’engagement persistant de leurs communautés au traditionnel Code de Leke Dukajani, un organisme de loi coutumière sous lequel les clans d’Albanie vivent depuis le 15ème siècle. Il est toujours en vigueur dans certaines parties de l’Albanie et du Kosovo. Ce code qui a évalué au cours des siècles, couvrait tous les aspects de la vis sociale du rôle de l’église au soin du bétail, jusqu’au mariage et fait révélateur, l’honneur. Il exhorte les hommes à protéger leurs femmes et leurs filles et un homme qui ne se vengerait pas par le sang pour le déshonneur échu à une de ses femmes amènerait la honte sur toute sa famille et serait isolé des autres familles dans ces communautés villageoises très unies. C’est ce qui a conduit beaucoup de personnes à penser que la victime d’un viol avait attiré la honte sur sa famille à cause de son malheur. Beaucoup d’entre elles pensent qu’il vaudrait mieux que la victime soit morte, et“encouragent” le suicide.

Mais les forces paramilitaires serbes ont utilisé le viol pour viser les familles des partisans de l’Armée de Libération du Kosovo (UCK), parfaitement conscients de l’effet dévastateur qu’ont les viols sur les combattants et leurs communautés. Un an ou plus avant le début de l’offensive aérienne de l’OTAN, les forces serbes retenaient systématiquement les membres féminins des familles des hommes suspectés d’activités séparatistes. Les premiers rapports concernant cette stratégie sont venus des villages de Likosani et de Cirez dans la région de Drenica, où des femmes ont été détenues pendant 48 heures le 27 Février. Une semaine plus tard, suite à une attaque de la famille d’un partisan connu de la guérilla, Adem Jashari à Prekaz, quelques 200 personnes ont été retenues dans une fabrique d’armements dans la ville de Srbica. Là, selon un témoin, des jeunes femmes ont été séparées du groupe et agressées sexuellement.

Les rapports ont continué pendant des mois. En Octobre, une escouade de la police paramilitaire masquée a encerclé un groupe de jeunes du village de Ljebusa alors qu’ils cueillaient des châtaignes dans un bois situé près du monastère de Decani. Ils ont frappé les garçons et emmené une jeune fille de 15 ans. Relâchée une heure plus tard, il n’y avait pas moyen de cacher ce qui lui était arrivé. Elle portait des égratignures et elle pleurait, et ses cheveux avaient aussi été coupés avec un couteau. Cela seul était déjà une offense à l’honneur dans une région où les gens peuvent juger si une fille est mariée, célibataire ou fiancée d’après la manière dont elle coiffe ses cheveux. Toute sa famille a plié bagages et est partie le lendemain pour la ville de Rozage au Monténégro.

Mais pour les familles qui ne peuvent ou ne veulent partir, qu’en est-il des victimes ? D’après les coûtumes patriarcales définies par Dukadjini et d’autres, on attend d’une femme violée devant sa propre famille qu’elle se suicide et mette ainsi fin à la honte de sa famille. Sinon, la honte se répercute à l’extérieur: la victime devient une prisonnière virtuelle dans sa propre maison, on empêche les jeunes filles célibataires de se marier et même leurs propres sœurs peuvent rester vieilles filles à cause de l’humiliation endurée par la famille. Les femmes mariées victimes de viol peuvent être chassées de leur maison, même si elles ont des enfants.

Devant cette cruauté, les femmes du Kosovo luttent pour dissimuler leurs épreuves une solidarité dans le silence.

Une femme qui avait aidée une voisine dont les deux belles-filles avaient été violées par trois policiers masqués dans une ville du Kosovo située près de Pec en Novembre dernier avait fait le serment de ne pas parler de l’agression et de ne pas dévoiler leur identité. Les maris de ces femmes avaient dû fuir du pays. “Je n’ai rien dit à personne, et la belle-mère non plus. Leurs maris ignorent qu’elles ont été violées. S’ils le savaient, ils les auraient chassées de la maison immédiatement”.

Ce n’est que récemment que les journalistes et les militants pour les droits de l’homme ont pris conscience de l’ampleur des atrocités commises. Peu d’entre eux s’étaient rendu compte de ce qua la pratique systématique du viol comme moyen de purification ethnique et d’obtenir un avantage militaire comme cela a
été pratiqué pendant la guerre de Bosnie était utilisé également au Kosovo.

Les enquêteurs qui vérifient les rapports sur les “camps de viols” de style bosniaque tenus par les forces serbes au Kosovo font souvent chou blanc. Les jeunes femmes détenues en Septembre dernier pendant un jour et une nuit dans le village de Jabukovo Polie dans la région de Drenica déclarent seulement qu’elles ont été “menacées” et interrogées à propos de la participation de leur pères et de leurs frères à l’UCK, et rien de plus. Certaines des victimes qui ont parlé aux média ou aux enquêteurs des organisations des droits de l’homme auraient été rejetées non seulement par leur famille mais aussi par les autres victimes.

Même dans le village de Vranic, où l’on sait qu’un groupe de femmes ont été violées en septembre dernier, les victimes nient vigoureusement les agressions. Seule une femme âgée a bien voulu parler: “J’ai vu un camion rempli de femmes violées emmené à la gare de la ville de Suva Reka. Elles étaient vêtues de haillons déchirés et dissimulaient leur visage derrière leurs mains en signe de honte. Une des femmes que je connaissais a simplement dit: “Il aurait mieux valu que je sois tuée”.

Finalement, qu’en est-il des auteurs de ces viols? Les chances de les traduire un jour devant la justice sont très minces. Les milliers de femmes musulmanes retenues dans le camp de viols dans la ville bosniaque de Foca ont aussi souffert une seconde fois des mains de leur propre peuple. Après avoir été interviewées par de très nombreux journalistes, beaucoup d’entre elles se sont vues rejetées par les autres réfugiés lorsqu’elles ont pu rejoindre la sécurité relative d’un camp en Turquie. Beaucoup d’entre elles ont du partir.

Le Tribunal Criminel International pour l’ex Yougoslavie de La Haye a inculpé neuf de leurs agresseurs. Un d’eux s’est présenté volontairement au tribunal de La Haye et un autre a été tué par les soldats de la SFOR tandis qu’ils essayaient de l’arrêter. Les autres sont toujours en liberté, et déambulent dans les rues de Foca.

Gordana Igric, rédactrice en chef à l’IWPR, a enquêté sur les viols et les crimes de guerre en Bosnie et au Kosovo.

(1) Ce texte du 18/06/99 écrit par Gordana Igric est tiré du Courrier des balkans (http://bok.net/balkans/ ; balkans@bok.net).


Extrait de Cette Semaine #78, oct/nov 1999, pp. 6-7