Une Fraternité de policiers pour essuyer toutes les bavures

Extrait du premier numéro du Mortier, journal du Groupe Main Noire de Montréal. Le journal au complet sera bientôt en ligne à http://altern.org/mainnoire ; mainnoire@altern.org

La Fraternité des policiers de Montréal, qui frappe ses 50 ans cette année, est devenue un monstre pesant, un pouvoir parallèle, une puissance financière dotée d'une caisse de retraite de 3 milliards $. L'appareil syndical policier tient sa force de la solidarité mafieuse qui unit ses membres, soudés par une sous-culture policière où règne la loi du silence. Après tout, si la pègre a son "syndicat du crime", pourquoi nos cochons délaissés et sans amis ne pourraient-ils pas avoir leur Fraternité ? Être syndiqué, dans le cas des flics, ne signifie nullement qu'ils sont des prolétaires, car ils appartiennent plutôt à une espèce professionnelle surprotégée, comme les politiciens, les médecins, etc. Une espèce dont on ne cesse de souhaiter qu'elle puisse enfin trouver sa voie de disparition.

Au début du siècle, en plein essor du capitalisme industriel et de l'exploitation sauvage du prolétariat, le flic montréalais travaillait 84 hrs par semaine sur sept jours. Le 10 septembre 1918, le premier syndicat policier apparaît, l'Union ouvrière fédérale des policiers. Le groupe se saborde peu après une grève de 33hrs, qui leur rapporte des gains salariaux. En 1943 une nouvelle tentative de syndicalisation voit le jour, sous le couvert d'un organisme d'entraide portant le nom de "comité social de la police de Montréal, inc.". Avec des noms pareils, les flics continuent d'afficher un sentiment d'identification avec la classe ouvrière. De plus, un aumônier est engagé, en 1948, par ce "comité social" pour faire taire des rumeurs voulant que des "communistes" aient apporté-es leur aide à la mise sur pied du syndicat policier !!! (dans cette époque de Grande Noirceur, tous les murmures sont possibles)(1)

SANS LES FLICS, C'EST L'ANARCHIE !!

Un syndicat choisit d'entrer en grève pour montrer aux boss à quel point le travail des ouvrier-es leur est indispensable à l'accumulation du profit. Dans le cas spécifique des flics, lorsque la police entre en grève, c'est tout le fonctionnement normal d'une société capitaliste qui est bouleversée. L'absence de flics créé un vide d'autorité, libère les gens de la peur. Un gouvernement sans police est un gouvernement en danger de mort. Compter sur les flics pour foutre le bordel. Nous ne connaissons aucune révolution engendrée par la police, cette institution ayant clairement choisit son adhésion au système, aussi inhumain soit-il. La grève de la police de Montréal, le 7 octobre 1969, marque un point tournant pour la Fraternité. Pour en arrivé là, il y a eu un ras-le-bol accumulé. Les policiers sont confrontés dans la décennie des années '60 à la montée d'une vague d'agitation politique. C'est la police qui désamorce les bombes du FLQ. Et les manifestations de rue, qui grimpent au nombre de 100 par an à Montréal, leur en donne plein les bras. La fonction de tenir la première ligne de défense de l'ordre établi devient à la fois plus exigeante et plus dangereuse. Les flics n'acceptent pas que la Ville de Montréal puisse instaurer la patrouille solo et geler ses cotisations à la caisse de retraite, alors la Fraternité revendique une hausse de salaire.

Dans la rue, c'est l'euphorie. La ville est livrée au pillage. Les commerces de la rue Sainte-Catherine sont dévastés. En une nuit, il y a 456 entrée par infractions et 32 holdups à main armée. Les émeutier-es s'attaquent aux cibles identifiés à la bourgeoisie : les limousines et autobus de Murray Hill flambent aux cocktails Molotov (il y a un mort par balle) ; le Queen Elizabeth, le Mount Royal, le Vaisseau d'Or (le resto à Drapeau) et la McGill University se font successivement visités et fracassés leur vitres. La valeur des dégâts au centre-ville atteint 2 millions $ (soit 10 m $ en argent canadien de 1999).(2)

Le gouvernement provincial vote alors une loi de retour au travail et déploie la SQ. Les policiers mettent fin à la grève et vont mater le soulèvement L'administration municipale évite de pointer du doigt la Fraternité, et trouve son bouc émissaire en la Company of Young Canadians, un programme de création d'emploi fédéral, qu'il accuse d'avoir été détourné par des "subversifs". Parce que la bourgeoisie a possiblement sentie que son heure était venue, parce que l'état a vu dans la police un rempart irremplaçable pour protéger la civilisation, la grève de 1969 marque le début d'une ère de prospérité ininterrompue pour la Fraternité et ses membres. Entre '67 et '74, les salaires des flics doublent, pour atteindre 14,000 $.

UNE GAMIQUE DIABOLIQUE

Leur convention collective en acier inoxydable, et leur salaire atteignant 58,903 $ par année, ont fait des flics montréalais des fonctionnaires gâtés-pourris par le gouvernement. En fait, c'est dans tout le Québec qu'on engraisse les porcs. Une étude, réalisée pour le compte de la Commission Bédard sur les finances et la fiscalité locales, révéle que, sur les 25 villes canadiennes qui offrent les meilleurs salaires à un flic de "première classe", 23 sont des municipalités du Québec ! (3)

Les cochons tirent leur fortune de leur fameuse caisse de retraite, qui comptait 3,6 milliards $ d'actifs en 1998. Fondée bien avant leur Fraternité, soit en 1892, l'Association de Bienfaisance et de Retraite (ABR) occupait, en 1997, le 29e rang parmi les régimes de retraites les mieux nantis du Canada. Son principal administrateur, Jacques Perron, salive : "On est sans doute le plus riche par tête de pipe. C'est une vraie Cadillac !" L'argent des contribuables a joué un grand rôle dans cet enrichissement stupéfiant. La base de cette odieuse escroquerie est que la CUM contribue deux fois plus que les flics eux-mêmes au régime, bien que ce soit les beux qui en gardent le plein contrôle.(4)

La cotisation annuelle de chacun des policiers à l'ABR est de 4050 $. Alors si la CUM met en moyenne 215 $ à chaque fois qu'un flic met 100 $, ça devient facile à calculer. Mais la Ville de Montréal se trouvant au bord du gouffre financier, la CUM a décidée dernièrement de geler ses contributions au régime de retraite. Juste en 1998, le congé de financement aura fait économiser 41 millions $ à la CUM.

LAISSEZ-NOUS DONC VOUS TUER EN PAIX !

Dans les années '90, une des luttes les plus importantes de la Fraternité est la défense du privilège de tuer, qu'elle considère comme une dimension parmi d'autres du service que la police offre à la population. La Fraternité tolère difficilement que ce précieux privilège puisse être débattue librement chez les civils. Les policiers, dans leur tête, sont insécurisés : si on leur enlève ou on leur restreint le privilège de tuer, vont-ils se faire tirer comme des lapins ? Mais, les messieurs de la force de police prennent-ils nos rêves pour la réalité ?

Le meurtre de Marcellus François par une équipe du SWAT, en 1991, a fait beaucoup de bruits. Cette bavure à connotation raciste, cette opération policière qualifié de "fiasco complet" par le coroner Yarosky, plonge dans l'embarras le directeur de la police la CUM de l'époque, Alain Saint-Germain, qui blâme publiquement les membres du SWAT qui y ont trempés. Défendant l'indéfendable, la Fraternité répond par son infâme "marche du respect", le 13 février 1992 : par un froid sibérien, 2000 cochons armés et dangereux, solidaires de leur copain assassin, paradent dans les rues avec des pancartes portant le message "Urgent : Chef Demandé". Désavoué par ses propres troupes qui l'accusent d'être un "pantin au service des politiciens", St-Germain, devra s'effacer pas longtemps après. La Fraternité a eue sa tête, comme elle a eue celle du directeur Roland Bourget après lui avoir une remis, en 1988, une pétition signée par 3000 agents, lui sommant "de ne plus jamais parler au nom des policiers".

Avec la mort crapuleuse de Richard Barnabé, l'indignation populaire atteint un nouveau sommet. Fait rare, les flics bourreaux sont traduits devant une Cour criminelle, et, fait encore plus exceptionnel, quatre d'entre eux sont reconnus coupables de voies de fait ayant causées des lésions. Cette fois-ci, la Fraternité se paye le luxe d'une page complète dans La Presse du samedi 15 juillet 1995. Portant le titre "Message Important", cette page consiste en une liste de dix questions.

Exemple : "Lorsque des prévenus ont des comportements étranges et mettent en danger la propriété et la vie des citoyens qui comptent sur nous pour assurer leur sécurité, nous intervenons ou nous passons à côté à côté ?", demande la première (dans mon dictionnaire à moi, j'appelle ça du chantage sécuritaire).

Plus bas, la Fraternité va jusqu'à demander si ses flics ne sont "pas mieux de vous laisser vous-mêmes assurer votre propre sécurité" (facile à dire, quand le port d'arme n'est pas donné à n'importe qui).

"Lorsque nous-mêmes et nos collègues faisons près d'un million d'interventions sans problèmes dans une année, est-ce que nous méritons que les médias s'acharnent sur celle qui a mal tournée ?" (ainsi, admettre d'avoir tort, ne serait-ce qu'une fois sur un million, c'est déjà trop leur demander). Entendez-vous, derrière le rideau de cette comédie du policier-victime, le rire gras du gros cochon sans remords ?

L'arrogance d'un appareil policier ivre de sa propre puissance et qui se place au-dessus des lois commence même à inspirer une certaine crainte chez des personnages de la bourgeoisie, qui souhaiteraient une police mieux dressée, qui donne la patte, avec une laisse raccourcie.Le grand bourgeois Pierre Desmarais II, membre de l'empire de Power Corporation et autrefois président de la CUM, disait d'eux : "Quand ça ne marche pas à leur goût, ils descendent dans la rue. Deux mille policiers en uniforme, ça impressionne. On ne peut rien contre eux."
Cet automne, la manif de 200 agents de la SQ aux côtés de syndicats de fonctionnaires au conseil national du PQ à Drummonville, le 25 septembre dernier, a donnée des sueurs froides à des membres du cabinet Bouchard. Les ministres Chevrette et Goupil furent même lapidés de paroles blessantes par les brutes provinciales mal rasées. Le Conseil du patronat du Québec, par son président, Gilles Taillon, ne digère pas du tout cette scène, qu'il qualifie de "spectacle navrant", dans un article dans la page opinion de La Presse intitulé "Il ne faut pas laisser passer cela".

Quelle ironie que, ceux-là mêmes qui, par leur position de pouvoir, nourrissent et arment la bête, ont aujourd'hui peur que celle-ci les avalent tout rond ! En injuriant et en bousculant des politichiens profondément détestés par le peuple, le syndicat de l'APPQ (Association des Policiers Provinciaux du Québec) ne ménage pas sur les moyens pour tenter de gagner la sympathie du public (bien que les syndicats et les groupes communautaires vont perdre la leur s'ils continuent de tolérer la présence des cow-boys de la SQ dans leurs manifs).

Un mouvement syndical qui inclut les syndicat policiers dans son Front commun, comme cela a été fait en 1997 pour contester la coupure de 6% dans les salaires des fonctionnaires des municipalités, c'est un mouvement qui n'a aucune estime de soi. La classe ouvrière, syndiquée ou non, n'a aucun intérêt commun avec les unions de coches. Tout gain en faveur des flics, toute augmentation de leur rapport de force avec le gouvernement se traduit immanquablement par l'accroissement de leur pouvoir répressif sur le reste de la société, devenant ainsi une défaite pour la collectivité. Aussi, pour se débarrasser définitivement de la police, il faudra désarmer les flics de leur syndicat.

(1) La Presse, 27 mars 1999
(2) The Gazette, 7 octobre 1999
(3) La Presse, 27 avril 1999
(4) La Presse, 28 mars 1999

[Extrait de Cette Semaine n°79, février 2000, pp. 3-4]