Aux sources du FIES

A la fin des années 70, en Espagne, naît la COPEL (Coordination des Prisonniers en Lutte), issue de l’auto-organisation des détenus et basée sur l’assemblée. Une vague d’émeutes s’étend à plusieurs prisons (prises d’otages, destructions, affrontements avec la police qui vient remplacer les surveillants, etc.), tandis qu’à l’extérieur des actions de solidarité sont menées contre les tribunaux, les autres édifices de l’administration judiciaire et contre les structures carcérales. Dans ces actions de solidarité, on peut distinguer en particulier les libertaires des Groupes Autonomes.

La COPEL n’échappe pas au phénomène d’émergence de leaders, ce qui fini par la diviser. D’une part, les leaders réformistes qui se limitent à demander une prison plus humaine et qui négocient pour une des améliorations pénitentiaires. D’autre part, une minorité plus radicale qui se bat pour la destruction totale des prisons.

La riposte de l’Etat est, comme toujours, double : d’un côté, les négociations, de l’autre la répression. C’est ainsi que le directeur général des prisons, Carlos Garcia Valdès, professeur en droit et défenseur acharné de la peine de mort, promet une réforme tandis qu’il s’occupe d’infiltrer la COPEL et de construire, pour tous les mutinés, la prison spéciale de Herrera de la Mancha (1979). Valdès, père de l’actuel règlement pénitentiaire et député socialiste, déclare à cette époque : « Laissez que les prisonniers se pendent avec leur propre corde ». Observer et diviser les détenus – voilà la logique de la nouvelle prison de Herrera de la Mancha, constuite non plus avec les blocs liés par une structure centrale, mais avec des macro-prisons cloisonnées en divisions indépendantes l’une de l’autre. Des prisons dans la prison, où sont enfermés les détenus considérés comme les plus dangereux, afin de pouvoir les « travailler ». De cette expérimentation, sortent les différents degrés d’isolement qui composeront plus tard (1991) le F.I.E.S.

Une fois arrivé à Herrera de la Mancha, le prisonnier est placé en observation dans le premier degré (isolement total). Si, pendant une période de trois mois, il ne commet pas d’infractions, il passe au deuxième degré, où les différences de traitement sont minimales (un petit peu plus de « promenade » par jour, partagée avec quelques autres détenus). Au bout de tous les degrés traversés sans infractions, le détenu est transféré dans une autre prison. À tout cela, le F.I.E.S. n’a fait qu’ajouter les moyens fournis par les nouvelles technologies.

Même dans la prison de Herrera de la Mancha, toutefois, les révoltes ne manquent pas. La pratique habituelle de l’administration pénitentiaire consiste à lâcher les chiens contres les prisonniers insoumis. La gestion de la prison est assurée par la Guardia Civil. Passages à tabac, destruction de tous les objets personnels et humiliations sont le lot quotidien du détenu. À l’entrée, le prisonnier, nu dans une cellule vide, trouve une feuille blanche sur laquelle on l’invite à moucharder les autres détenus. Pour ceux qui refusent, la répression est brutale.

D’autres prisons sont en révolte. En particulier, à Meco (Madrid), les prisonniers créent la APRE® (Association de Prisonniers en Régime spécial reconstituée). Ils n’acceptent aucune forme de dialogue avec leurs geôliers. C’est une lutte à couteaux tirés, où la minorité radicale n’a qu’un but : tuer les surveillants et les policiers, prendre les armes et lutter jusqu’à la mort. La répression est féroce et couvre de son ombre les années 80.

Ce n’est qu’avec la mutinerie à Puerto de Santa Maria, le 27 juin 1989, que les révoltes collectives font leur retour. Les mutins sont transférés à Herrera de la Mancha et placés en isolement. Le 14 février 1990, des gardiens sont séquestrés par des détenus à Alcala Meco. Il revendiquent la sortie d’isolement de Juan Redondo Fernandez ainsi que celle des prisonniers de Herrera de la Mancha. D’autres mutineries suiveront.

Le 18 mars 1991, une nouvelle émeute éclate à Herrera de la Mancha soutenant la APRE (et 15 revendications précises), suivie d’une autre le 11 juillet de la même année. De toute riposte, l’Etat instaure le F.I.E.S. Après la mutinerie à Daroca, le 11 septembre 1992, les luttes replient ainsi que l’action solidaire à l’extérieur.

Depuis des années, c’est surtout autour de l’abolition du F.I.E.S que les hostilités reprennent.

(extrait du dossier sur les FIES publié par Tout le monde dehors !)

[Texte paru dans Cette Semaine n°80, mai/juin 2000, p. 29]