Déclaration de Luca Bertola devant les juges

Trois anarchistes italiens (Luca Bertola, Andrea Macchieraldo, Arturo Fazio) sont passés en procès pour avoir cassé la gueule à un journaliste lors de l’enterrement -à Brosso (Turin)- d’Edoardo Massari, dit Baleno, le compagnon mort à Turin le 28 mars 1998. Ce journaliste, Daniele Genco, calomniateur d’Edoardo et indicateur, a passé 3 mois à l’hôpital et quelques mois avec un corset orthopédique. Après avoir reçu, l’été 1998, un colis explosif qui n’a pas explosé, il vit sous escorte des carabiniers. Des trois compagnons inculpés, deux comparaissaient libres (l’un après une assignation à résidence de deux semaines, l’autre après dix mois de cavale), tandis que troisième est toujours recherché. Bonne chance à lui ! Luca a été condamné le 20 mars 2000 à 3 ans et 2 mois de prison, Arturo à 3 ans et 5 mois. Voici la déclaration faite par Luca devant le tribunal d’Ivrea (Turin) le 22 décembre 1999.

DEVANT LES JUGES

- aux femmes et aux hommes de coeur et de courage -

Plus d'un an et demi est passé depuis que cette affaire a commencé. On a dit et écrit beaucoup - surtout des mensonges - à propos de mes compagnons et de moi : je crois le moment venu de commencer à exprimer moi-même ce que je pense. J'ai eu pas mal de doutes sur le bien fondé de faire une déclaration dans cette salle d'audience. Aux juges je n'ai rien à dire, mais vu la tournure prise par ce procès, je ne me sens pas de me taire. La mise en scène médiatique, l'acharnement policier et toute la farce judiciaire qui a commencé dès le jour de mon arrestation, m'ont poussé à tirer quelques conclusions.

Donc, messieurs qui vous arrogez le droit de me juger, que devrais-je vous dire ?

Que je me proclame innocent ou coupable, cela n'a aucun sens. Vous avez déjà décidé depuis le début.

Vous vous êtes servis des témoins fantoches, qui plus est, carrément myopes ; vous avez utilisé votre police afin d'exercer des pressions continues et vos amis journalistes pour nous criminaliser, mes compagnons et moi ; Maintenant, je viens dans cette salle et j'attends ma condamnation. Mais même si vous réussissez à nouveau à m'enlever ma liberté, vous ne réussirez jamais à m'enlever ma dignité ni la conviction de lutter du bon côté de la barricade.

Je suis ici non pas pour me défendre, mais pour vous attaquer ; je suis ici pour réaffirmer une fois de plus que Genco est une charogne ; je suis ici pour dévoiler aux gens qui ont encore un cerveau et un coeur votre honte ; pour montrer à tout le monde que la magistrature, les forces de l'ordre et les médias sont responsables de la mort des compagnons Edoardo et Soledad, ainsi que de celle de millions d'autres exploités, à l'extérieur comme à l'intérieur des prisons.
Tous les jours les journalistes nous montrent une réalité falsifiée, pour le seul intérêt des patrons et des puissants. Ils nous éduquent à l'acceptation d'un monde bâti sur la misère et l'oppression en nous le présentant comme le seul possible. Ils fomentent la haine entre les exploités et justifient toutes sortes de vexations et de violences accomplies par leurs puissants maîtres (les exemples sont sous les yeux de tout le monde). Ces pisse-copies, ces faiseurs d'opinions détruisent pour leur carrière l'existence de millions d'êtres humains auxquels il n'est point permis d'avoir une voix.

Voilà, Genco est tout cela, et plus encore. Genco a versé plus d'encre que quiconque pour calomnier les anarchistes et notamment "Baleno". Ce nécrophile n'a même pas eu la pudeur de rester chez lui le jour de l'enterrement de l'une de ses victimes. Ce vautour est arrivé à Brosso pour nous provoquer, se fichant de la douleur des amis, camarades et proches ; il a obtenu pour prix de son insulte une riposte prompte, digne et collective. Genco n'a eu que ce qu'il méritait.
Si je ne peux pas me vanter d'avoir fait payer quelques dettes à ce personnage immonde, je peux au moins dire que j'ai participé à son éloignement. J'affirme mon plein soutien et ma solidarité totale avec ce qui s'est passé à Brosso.

De plus, je pense que ce qui s'est passé à l'enterrement d'Edoardo, même si c'est une petite chose, peut servir de démonstration pour tous les exclus qui subissent chaque jour les supercheries des puissants ou de leurs émissaires ; la démonstration qu'il est possible de se révolter - ne fût-ce qu'avec de petits gestes comme celui-ci - pour se réapproprier la dignité qu'ils essayent de nous arracher quotidiennement, entre mille violences et mille obligations. A vous, messieurs les juges, vous qui prétendez me condamner et qui, cela est presque certain, me condamnerez ; à vous qui tous les jours allez dîner après avoir ruiné une, deux ou dix vies sans jamais penser un seul instant d'être vous-mêmes du côté du tort, du côté de l'injustice ; à vous qui êtes partie intégrante de cette société infâme et qui défendez et perpétuez cette horreur sociale à travers votre rôle ; à vous qui réprimez tout élan légitime de révolte en vous assujettissant toujours au plus fort : à vous je veux dire que je ne vous reconnais aucun droit de me juger et que je continuerai à lutter - bien que le rapport de force entre nous soit inégal et que vous gagnerez probablement cette fois encore - afin que vous soyez écrasés, vous et le triste monde que vous défendez, sous le poid de vos victimes, par la main de tous les gens qui doivent subir et se soumettre jour après jour.

Pour conclure : vue l'activité acharnée des journalistes afin de nous diviser, je vous fait remarquer que mes co-inculpés, camarades et moi, nous n'avons aucune intention d'accepter les séparations que l'on a cherché à créer entre nous par le biais d'une campagne continue de criminalisation. Nous vous montrerons encore une fois que la solidarité est plus forte que toutes vos lois et tous vos tribunaux.

Pour la destruction de ce misérable ordre social.

Pour l'Egalité et pour la Liberté

Luca Bertola

[Texte paru dans Cette Semaine n°80, mai/juin 2000, p. 5]