RÉPRESSION ET SOUTIEN : l’histoire de Marie-Athée

La répression contre les sans-papiers et toutes celles et ceux qui agissent contre cette logique d’exclusion capitaliste et xénophobe reprend de plus belle depuis quelques mois (voir la lutte des étudiants sans-papiers à la fac de Saint-Denis et des sans-papiers de Lille, expulsés successivement de divers lieux - un grand merci au passage aux collabos de la CGT locale qui leur ont fait comprendre, en accord avec les autres syndicats - FO et CFDT -, qu’ils ne voulaient pas les voir rester dans la Bourse du Travail parce que ça allait désorganiser leurs foutues réunions). C’est en effet aussi dans les facs que se joue la politique de sélection de la main d’oeuvre nationale. La discussion qui suit avec une copine du Collectif Anti-Expulsion (CAE) de Paris témoigne aussi bien de la répression qui s’abat sur les tentatives de solidarité à ces luttes que de leurs limites.

- B. : Peux-tu rappeler à la suite de quelle action tu es passée en procès ?
- Marie-Athée : C’était une action organisée par le Collectif anti-expulsion (CAE) de Paris le 6 juin 1999 contre le groupe Accor dont des hôtels Ibis servent de centres de rétention et qui réserve, par sa filiale Carlson-Wagon-lits, les billets pour les sans-papiers en instance d’expulsion, donc qui bosse directement pour l’Etat. Je veux juste rappeler que pour chaque Malien déporté, cette société empoche plus de 300 balles par expulsion. L’idée était d’aller voir les gens d’une agence pour les sensibiliser (diff’ de tracts) et parler avec eux puisqu’il y en a encore qui ne sont pas au courant de tout ça. Evidemment, il y en a qui sont sincères et d’autres pas. En tous cas, on essaie de leur dire qu’ils devraient demander une sorte de «clause de conscience» leur permettant de pouvoir refuser de faire un certain nombre d’actes sans qu’ils ne se fassent virer ou qu’ils ne subissent de pression.

- Comment ont réagi les gens dans cette agence ?
- Plutôt mal, en particulier le gérant de l’agence : «Oui, moi j’ai galéré pour monter la boutique, vous allez pas me faire chier...». Du coup, il y a eu un peu de grabuge, des meubles ont volé...Au début j’étais pas dans l’action, mais comme j’ai vu que c’était pour les sans-papiers, j’y suis allée directement. J’ai foutu un présentoir par terre. Tout ça s’est passé très vite. J’ai couru, mais pas assez vite. Le mec de l’agence, un petit, est sorti fou furieux et criant «je vais me faire les meufs !». Il a commencé à frapper une fille qui était là, je me suis arrêtée et il m’a attrapée et m’a frappée, avant que deux CRS ne débarquent pour lui dire d’arrêter !

- Tu as été la seule arrêtée et ensuite, tu as été relâchée ?
- Oui, la seule. J’ai quand même fait 19 heures de garde à vue dans deux commissariats différents. Ils m’ont fait chier pour avoir les médicaments dont j’ai besoin et n’ont pas voulu me filer à manger alors que j’avais le fric pour. Ils m’ont libérée avant la 20e heure vu qu’après je peux appeler un avocat. Je n’ai rien signé, pas de convocation. Des amis m’ont dit que ce serait sans suite... tu parles ! Le lendemain, j’ai été confrontée au mec de l’agence qui m’a «formellement» reconnue ( c’est pas dur, j’ai les cheveux rouges !) et a déposé une plainte contre moi. Les autres leur avaient échappé, donc j’étais la seule qu’ils tenaient. Mais ils en ont profité pour m’accuser de dégradation «en réunion», ce qui aggrave mon cas. J’ai reçu la convocation au tribunal courant octobre. Après plusieurs reports, l’histoire est passée au tribunal le 8 mars dernier, la journée des femmes... Il y avait une quarantaine de personnes en soutien, c’était pas mal, même si, comme d’habitude, ils font ça dans une petite salle pour éviter que les soutiens ne puissent tous pénétrer...

- Qu’est-ce que tu as plaidé ?
- Mon avocate m’a conseillée de dire que je participais à l’action car trois personnes m’ont formellement reconnue : les deux larbins de l’agence, plus un «agent de sécurité» qui traînait par là. L’agence réclamait 15 000 F de préjudices matériels, 40 000 F de préjudices financiers, parce que pendant 2 jours, ils ont fermé l’agence... comme par hasard ! En plus, ils avaient déjà été remboursés par leur assurance pour la perte de bénéfices. Par contre, j’ai eu dans la pomme 3 000 F d’amende au pénal et encore 3 000 F pour les frais de justice. Finalement, en tout, je suis sommée de payer 31 000 F en sachant qu’ils demandaient beaucoup plus.

- Comment s’est enclenché le soutien, en particulier des autres membres du CAE ?
- Comme j’avais soutenu que je ne les connaissais pas, ils m’ont dit que c’était peut-être mieux officiellement de faire appel à la Fédération Anarchiste (F.A.), ce qui n’était pas vraiment une bonne idée.

- Pourquoi ?
- Parce que la F.A. n’aime pas trop ce genre d’actions. Pour eux a priori, ce n’était pas un acte militant et j’avais qu’à me débrouiller toute seule... Alors une personne du CAE a proposé de constituer un comité de soutien assez large (CAE, F.A., C.N.T., O.C.L., Scalp-Reflex, AC!, CGT Salpétrière, ...). Au procès, il y avait même Gaillot qui disait être envoyé par Droits Devant ! alors que je ne le savais pas, je me sentais un peu mal... Et je suis retournée aux réunions du CAE, même si des gens de la F.A. m’ont dit que j’allais trop loin après cette histoire. Les bibliothèques, les livres, les journaux, c’est bien, mais faut l’appliquer dans la réalité des fois, non ? Les rendez-vous à Roissy 1, c’est pas le bout du monde, mais si on peut éviter des expulsions, même que 3 ou 4 par jour, c’est important et il faut continuer à y être. Et ça commence à être efficace puisque la Police de l’Air et des Frontières (PAF) nous a dit qu’elle en avait marre et qu’on ferait bien d’aller voir à Orly si elle y était... donc, on continue.

- Qu’est-ce qui gêne certains militants de la F.A. là-dedans ?
- Pas les luttes contre les expulsions mais les actions qu’ils jugent trop violentes et illégales !! Mais on peut pas faire des actions «gentilles». Alors certains m’ont dit que les anarchistes étaient non violents, ça m’a surprise mais bon... On a qu’à tous devenir écolos pacifistes, alors !

- Comment s’organise le soutien pour t’aider à payer l’amende ?
- Je crois que l’info circule déjà pas mal sur internet. L’idée est d’appeler à des «dons» (on ne peut pas dire que c’est pour payer une amende) à déposer sur le compte du Claaaaaash, le groupe de la F.A. du 11e arrondissement de Paris. Je crois aussi que le Scalp a proposé de faire un concert de soutien en septembre ou octobre prochain pour récolter un peu d’argent. C’est bien tout ça, parce que je suis aux Assedics quand même !

- Qu’est-ce que tu tires de toute cette histoire ?
- C’est intéressant de voir les réactions de soutien de ci, de là, voir comment les gens et les organisations réagissent. Ca me fait réfléchir aussi personnellement sur les gens avec qui j’ai envie de faire des trucs...C’est aussi intéressant de voir que des luttes sont moins à la mode que d’autres à certains moments... En ce moment, les sans-papiers, c’est pas le top !

- Justement, qu’est-ce que tu penses du mouvement (si on peut parler de mouvement...) des sans-papiers aujourd’hui ?
- Je pense que les formes de luttes sont limitées. Je ne vois pas ce qu’on peut faire de plus pour le moment que d’aller emmerder les collabos de l’Etat et tenter d’empêcher des expulsions. Je crois que le mouvement se médiatise au fur et à mesure (Libé 2, France 2, plusieurs émissions sur France Culture...).

- Tu crois que cela sert la lutte ?
- Je crois que oui, un peu, sinon, tout passe inaperçu. Et puis, il y a pas mal de procès, les gens commencent à s’essouffler. Je sais qu’il y a des gens qui ne veulent pas des médias, mais ils ne proposent rien à la place. Pas d’actions «violentes», pas de médias..., mais on fait quoi alors ? On peut pas rester toujours sans bouger, non ?

- Mais à ton avis, qu’est-ce qui les intéresse les médias pour qu’ils se ramènent à un moment comme ça ?
- C’est parce que le CAE fait quelques vagues, que des gens se font repérer par la PAF. Nous on lutte à la fois pour la liberté de circulation, l’ouverture des frontières et contre le capitalisme. Le fait que des sans-papiers soient obligés de travailler au noir pour ne pas crever de faim, que des groupes privés fassent du blé sur leur dos et avec leur expulsion, tout ça fait marcher le capitalisme. Et c’est la précarité imposée à plein de gens qui fait aussi qu’ils ferment leur gueule. L’exemple de la construction du grand stade, c’est 500 sans-papiers qui ont été embauchés et régularisés pour 6 mois, et ensuite, hop on les «relâche», à dégager.
Pour revenir sur les médias, on est très méfiants par rapport à la télé, ils sont vraiment pourris. France Culture (radio d’Etat, NDLR...), c’est quand même pas tout à fait la même chose.

- Ca me rappelle l’action sur le toit de l’hôtel Ibis. On était que des gens «avec papiers». Quand les journaleux de la télé (France 3 je crois) sont arrivés, il y avait quelque chose qui n’allait pas. Des copains qui étaient restés en bas se sont renseignés : on leur a dit que ce n’était pas «télégéniques» parce qu’il n’y avait pas de blacks sur le toit et que les gens n’allaient pas comprendre ces images sensées montrer une action pour les sans-papiers... ça donne une idée du niveau de connerie.
- Oui, et puis je crois qu’il y a aussi un effet de surenchère. Si tel ou tel média est intervenu, alors les autres vont se sentir en décalage et vont venir faire leur petit reportage...

- En plus, je pense que la présence des médias n’est pas une «assurance» pour éviter une répression trop dure. La preuve, c’est que depuis quelques mois, il y a plus de médias sur le coup, mais en parallèle, la répression n’a jamais été aussi forte (cf Lille, la fac de St Denis,...) et les expulsions aussi nombreuses...
- Oui, c’est vrai. Je voulais dire aussi qu’il y a eu une action mercredi au siège des Aéroports de Paris, boulevard Raspail. On était quand même une cinquantaine. Dans ces bureaux, ce sont des cadres de haut niveau. Et on a eu droit au discours habituel : «Mais nous on ne peut rien faire... blablabla», ça nous a fait rire.
L’idée était encore une fois de demander l’établissement d’une clause de conscience pour tous les salariés qui s’opposeraient aux expulsions 3. Quand on est à Roissy, on voit bien qu’il y a des agents qui se foutent des expulsions et d’autres qui sont prêts à nous aider concrètement ou en nous filant des infos. Il y a des personnels de nettoyage qui nous parlent aussi. Il est arrivé qu’une femme travaillant à Roissy commence à nous parler dans le RER de l’horreur qu’elle vit quand elle voit les sans-papiers traînés par terre pour être expulsés et qu’elle ne peut rien faire. Cette femme n’aurait jamais osé nous parler directement à Roissy même, c’est dire la pression permanente exercée sur les gens.

Propos recueillis par Borbala, le 30 mars 2000

1 Depuis 1998, les membres du CAE et d’autres interviennent régulièrement sur les aéroports, dont Roissy, pour «s’opposer» aux expulsions. Ils informent les passagers et le personnel que des expulsés se trouvent à bord de l’avion. Ces derniers peuvent alors s’opposer à sa présence, ce qui conduit à sa non-expulsion.
2 Voir par exemple Libération du 28/2/00, p16. A l’inverse de Marie-Athée, nous pensons que les journalistes sont toujours les malvenus sur quelque action que ce soit et qu’il faut les en virer. Dans cet article de Libé, d’ailleurs, il n’était nullement question des objectifs du CAE (carte de 10 ans pour tous, fermeture des centres de rétention,...) mais uniquement de bonnes âmes pas résignées ! Quel intérêt ? (NDLR)
3 Cette clause s’applique-t-elle aussi au PDG d’Air France ? Le 16 février, les militants du CAE ont en effet diffusé devant le domicile de ce dernier un tract précisant «nous sommes venus interpeller Monsieur Spinetta aujourd’hui, désireux de lui faire prendre conscience de ses responsabilités, lorsqu’il choisit de collaborer avec le Ministère de l’Intérieur...». Et le même tract de préciser ensuite à propos des violences liées aux expulsions : «La peur a remplacé la conscience citoyenne» et «nous sommes pourtant dans un état de droit». Récemment, le CAE a signé un tract avec le PC, les Verts et le SNJ (syndicat national des journalistes)...

Pour le soutien à Marie-Athée...
Claaaaaash c/o Publico, 145 rue Amelot 75 011 Paris
Numéro de compte pour les dépôts en liquide : RIP n° 8999 45 G PARIS. Pour les chèques : les adresser au nom du « Claaaaaash» en précisant «soutien Marie-Athée».

[Texte paru dans Cette Semaine n°80, mai/juin 2000, pp. 6-7]