Premier mai agité à Nüremberg

Une vingtaine de jeunes anars / punks avaient décidé d’ouvrir un squat la veille du 1er mai, dans le quartier de Gostenhof, à Nüremberg, en Bavière. Certes, rien d’exceptionnel à l’ouverture d’un squat, qui se produisent un peu partout en Europe, dans des conditions cependant très différentes. En l’occurrence, cette histoire bavaroise montre qu’en Allemagne, les occupations de lieux vides pour habitation ou autres projets ne sont pas accueillies de la même manière au Sud et au Nord. En Bavière, la situation est particulière : le gouvernement du land (qu’il soit successivement de droite ou social-démocrate) a déclaré il y a maintenant plus de 10 ans qu’aucun squat ne devrait tenir plus de 24 heures dans cette région qui travaille dur pour préserver la quiétude et l’environnement des bons citoyens. Cela faisait donc près de 10 ans qu’aucune tentative de squat n’avait eu lieu dans la ville de Nüremberg.

Cette longue période a donc été brisée la veille du 1er mai au 11 de la Seitenstrasse, dans le quartier le plus populaire (encore très loin de Belleville !) de cette ville. A cette adresse, une maison vide attendait toute seule une destruction programmée mais tardant à se réaliser. Vers minuit, après un concert punk dans un lieu occupé non loin de là (mais non squatté) du nom de Keim Zelle («la molécule»), une bonne trentaine de personnes l’ont investie, de façon ouverte, sans la discrétion qui règne habituellement dans le quartier. Musique, lumière, banderoles accrochées dans sur le mur et au travers de la rue, dont une portait l’inscription : «Ennemi de votre sécurité intérieure de merde».Douze personnes étaient encore à l’intérieur quand les flics de la ville ont débarqué, prévenus par un voisin-citoyen. 7 ont été arrêtés puis relâchés après un contrôle. D’autres ont réussi à «s’évader» par la cour de derrière et 2 sont restés bloqués à l’intérieur, les flics ayant vite repéré le passage emprunté. Les deux «rescapés» sont restés sur le toit de la maison jusqu’à 4h du matin, les chiens de garde n’osant pas brusquer les choses de peur de se retrouver avec un suicide sur les bras, ce qui ne fait pas particulièrement bonne impression.

Le chef de la police (du quartier ouest de la ville) s’est ridiculisé en prime en criant aux récalcitrants sur le toit : «Si vous ne descendez pas vite et calmement, vous ne pourrez pas aller à la manif du 1er mai demain !!». Ah ! Ah ! très drôle. Inutile de dire que les deux copains sur le toit et nous tous en bas, on se foutait bien de la manif à ce moment là. Puisque le squat ne pourrait pas exister, on allait leur tenir tête un peu, histoire de les emmerder gentiment. Une dizaine d’entre nous est restée en bas de la maison, dont la cour donnait sur une autre rue que celle de l’entrée principale, impossible à atteindre puisque les flics avaient barré la rue et empêchaient quiconque d’y pénétrer. On a même eu droit au camion des pompiers, prévenus sans doute par erreur, croyant qu’un suicide allait se produire. Si on décide de se suicider, on ne va pas leur faire le plaisir de le faire devant eux et en tout cas pas à ce moment là ! Les autres chiens de garde - alias les journaleux -débarquent aussi vers 2h du matin, avec caméras et appareils photos, histoire de se rendre utiles une fois de plus au pouvoir tout en espérant un scoop : chouette, un squat à Nüremberg, ça faisait tellement longtemps !! Et un suicide en prime... non, vous voulez pas, vraiment ?

Le plus compliqué dans cette affaire était sûrement le fait que les deux copains sur le toit ne pouvaient pas vraiment se comprendre puisqu’il s’agissait d’un allemand et d’un français ! Les téléphones portables aidant (ces pourritures servent au moins à ça) et un copain avocat ayant assez vite rappliqué, ils décident de descendre du toit et donc de se faire cueillir. Le plus drôle de tout ça était sans doute le fait que nous n’étions pas très tendus (pas assez sans doute... pour virer les flics quand on était encore une trentaine et eux pas très nombreux...) et que le copain français sur le toit s’est mis à chanter...en français évidemment, à la barbe des flics qui attendaient sagement en bas du toit. Deux d’entre nous parlions cette satanée langue, alors on s’y est mises aussi, avec une préférence évidente pour «La java des Bons-Enfants».

Cette tentative de squat présente sans aucun doute plein de défauts, notamment un manque de préparation et celui d’avoir choisi une occupation ouverte avec bruits et fracas. L’idée était bien d’habiter le lieu, mais il s’agissait aussi sans doute de tester le rapport de force avec les flics. C’est-à-dire voir comment - et à quelle vitesse - ils allaient réagir. Dans tous les cas, il est presque certain qu’ils seraient intervenus à un moment ou à un autre, au détour d’une ronde ou sur une délicatesse d’un voisin zélé. D’autres lieux existent à Nüremberg qui ne sont pas des squats, dont l’autonomie est partielle et qui entretiennent des rapports plutôt tendus avec la municipalité. Une partie d’une ancienne caserne de soldats américains est notamment occupée par un groupe de personnes, mais elles sont expulsables à tout moment et doivent respecter des règles minimums (du genre, prévenir avant de faire un concert... total, un concert prévu la veille a été annulé... parce que l’autorisation n’avait pas été accordée par la mairie...). Le rapport de force est clairement inégal au point qu’aucun squat ne peut tenir ne serait-ce que quelques heures. C’est une réalité à laquelle vont continuer à se confronter toutes celles et tous ceux qui veulent occuper des lieux vides pour y habiter et / ou y organiser des luttes.

Rapport de force d’autant plus inégal quand on voit le comportement des autorités et des entreprises publiques face aux fachos, dont un bon millier avait décidé de manifester aussi ce 1er mai à Fürth, une ville attenante à Nüremberg. Un cortège soudé de fachos de toute tendance (des skin-heads, aux citoyens BCBG, en passant par des jeunes filles et garçons...) a donc paradé fièrement dans les rues, scrupuleusement protégés par la police (les BAC version allemande). Ces derniers étaient aussi venus en force. De même, l’entreprise de transport public qui gère le métro avait décidé d’assister les fachos dans l’organisation de leur manif : d’une part, la ligne avait été bloquée plusieurs stations avant le lieu de départ de la manif pour empêcher les contre-manifestants de venir ; d’autre part, l’entreprise avait affrété des rames spéciales pour les nazillons, afin qu’ils puissent venir à leur défilé rapidement et sans encombre et repartir de même, échappant une fois de plus aux anti-fascistes présents.

Concernant ces derniers, le cortège était aussi très diversifié : des antifa, des autonomes, des anars, des punks, des verts, des jeunes socialos,... un mélange assez indigeste et peu soudé, ce peut expliquer, entre autres, une certaine désorganisation (assez peu courante en Allemagne pour qu’on la souligne !) dans la résistance. Le cortège a tenté de barrer la route aux fachos à plusieurs reprises en s’interposant devant eux, ou plutôt devant les flics qui guidaient la manif. Ces derniers ont enfoncé le «front» pour le moins hétéroclite, et ce, d’autant plus violemment lorsque des jets de bouteilles et de pierres ont commencé à fuser de la part des contre-manifestants. La manif des fachos s’est finalement arrêtée à l’endroit prévu, sur la place de la gare, tentant, sous les huées les cris et les slogans, de discourir, de passer de la musique bavaroise pure souche ou de chanter l’hymne national... en n’oubliant pas les deux premiers couplets de cette infâme chanson, couplets officiellement interdits par l’Etat (sic) puisqu’ils datent d’une certaine époque pas si lointaine. Le reste de la chanson étant tout aussi abjecte, on ne voulait de toute manière en entendre aucun mot !

Se confronter à ce genre de manif facho peut paraître inutile, vain, une énième répétition du combat classique entre «forces d’extrême-droite» et «forces d’extrême gauche». La satisfaction de crier et d’insulter les fachos défilant en rang serré reste de l’ordre de l’éphémère et politiquement peu constructif. Mais laisser ces ordures se ballader au soleil sous la protection de la police sans entrave d’aucune sorte est aussi peu satisfaisant. Reste l’impression diffuse que ce genre de manif, pour être un tant soit peu efficace, se prépare un minimum. On en ressort aussi avec un regard plus compréhensif vis-à-vis des nombreux groupes antifa existant en Allemagne, en particulier ceux constitués de jeunes, qui y vivent une première forme d’engagement politique concret. Se limiter à une lutte uniquement anti-fasciste demeure néanmoins de courte vue..., non ?

B.

[Texte paru dans Cette Semaine n°80, mai/juin 2000, p. 24]