Je ne voulais pas tuer d’autres Yougoslaves


Quatre ans, plus de quatre ans déjà que j’ai quitté mon pays, la Yougoslavie, pour arriver « Serbe déserteur » au pays des droits de l’homme. Quand vous manifestiez pour la Bosnie, vous autres intellectuels français, moi « le Serbe » soumis au régime de Milosevic, j’ai décidé de quitter mon pays, ma famille, mes amis, le Danube et de demander l’asile politique en France.

Je ne voulais pas tuer, je ne voulais pas être militaire dans un pays en guerre et tuer d’autres Yougoslaves. Après avoir été arrêté et « tabassé » par la police militaire, j’ai finalement été relâché en raison des graves problèmes de santé de ma mère et j’ai obtenu un sursis de trois mois. C’est à ce moment là que j’ai décidé de partir.

À vingt ans je suis parti. Depuis quatre ans, de démarche en démarche, je tente en vain d’obtenir le statut de réfugié politique que l’OFPRA me refuse. Pendant que vous criiez au scandale pour les exactions commises « à deux heures de Paris », moi j’arrivais dans un pays à deux heures de Belgrade, qui forcément, me comprendrait et m’aiderait à retrouver une dignité d’être humain.

Pourtant, aujourd’hui, je suis toujours sans papiers et sans autorisation de travail. Votre pays a condamné la guerre en Bosnie puis au Kosovo mais refuse protection à ceux-là même qui ont lutté pour ne pas la faire. Sans-papiers en France, sans liberté en Yougoslavie, où reconquérir une dignité d’homme fier de ses choix, fier de s’être battu et de se battre encore pour ne pas participer à l’infamie ?

Au début du mois de mars, l’OFPRA a rejeté ma demande d’asile politique pour la deuxième fois. J’ai donc engagé un recours contre cette décision. Si ce recours n’aboutit pas, je devrai soit fuir, soir devenir clandestin en espérant que la police française ne me mettra pas dans un train à destination des prisons serbes.

Aujourd’hui, j’ai décidé de sortir du silence et de faire connaître ma situation, je lutte, pour ne pas perdre tout espoir de retrouver un jour une vie à peu près « normale » mais j’ai besoin de soutien et c’est la raison pour laquelle j’ai décidé de vous interpeller.

Si j’en crois un article du journal Le Monde en date des 18-19 avril 1999, le gouvernement français n’est pas du tout prêt à reconnaître le statut de réfugié politique pour les jeunes serbes déserteurs. Alors, voilà la réalité de ma situation en France : je suis toléré à condition de me contenter de conditions de survie. Je ne peux ni travailler ni étudier. J’appartiens à l’immense cohorte des « sans » : sans-papiers, sans travail, sans domicile, difficile alors de garder l’espoir ! Les petites humiliations quotidiennes s’accumulent au fil des années et j’ai l’impression que ma vie se « bousille » un peu plus de jour en jour.

Que faire ? Prouver que ma vie est en danger si je retourne dans mon pays ? Comment ? En retournant là-bas ? Alors oui dans ce cas j’aurai fait la preuve que je suis réellement en danger mais je ne serais plus là pour en témoigner ! Formidable, non ?

Je paye cher la guerre civile que je n’ai pas voulu faire. Alors quand je parcours les journaux français des dernières années, qui unanimement condamnent la Serbie, j’avoue que j’ai le sentiment de payer deux fois pour une « faute » que je n’ai pas commise : exilé de mon pays et de mes proches, je paye par la souffrance de l’absence, par la rupture cruelle de tous les liens ; sans statut en France, je paye pour mon identité de serbe déserteur !

Voilà pourquoi je vous écris : je ne veux plus me taire parce que je n’en peux plus d’attendre et de me sentir constamment rejeté de la société.
David R
Comité de soutien à David R.
c/o J-L Pfimlin, 10 rue Homberg,
68510 Koetzingue.


[Texte paru dans Cette Semaine n°81, oct/nov 2000, p. 2]