POUR UNE DÉSOBÉISSANCE INCIVILE

« Ne me parlez pas des tyrans, moi je ne vois que des esclaves :
là où personne n’obéit, personne ne commande. »

Insoumis et déserteurs de différents pays, nous avons refusé le service militaire ainsi que son prolongement citoyen nommé service civil. Sans nous, ça c’est clair. Mais pourquoi ?

Est-il suffisant de revendiquer juste une égalité de traitement par rapport au service national ? Est-il nécessaire de vérifier sa propre date de naissance pour décider de ne pas partir ? Est-ce cela, l’insoumission ?

A une époque, lorsque le service militaire était obligatoire pour tous les citoyens et que la machine de guerre étatique et capitaliste avait besoin d’enrôler les pauvres dans ses armées, le refus de tout uniforme possédait une véritable force subversive. Pendant au moins un siècle, la pensée et l’action antimilitaristes ont représenté le terrain où se sont réalisées les plus sublimes insurrections (de mutineries en sabotages, de défaitisme subversif en fraternisations armées) ainsi que les pires abdications nationalistes. Il n’y avait, encore au milieu des années 80, que les amants de la liberté pour se solidariser avec tous les gestes d’insoumission et de désertion. Du côté citoyen - la « citoyenneté », cette idéologie typique de la classe moyenne -, la servilité était partout. Pour les uns, c’était un devoir sacré de défendre la « Patrie » (c’est ainsi que l’Etat se fait appeler lorsqu’il se prépare à massacrer) ; pour les autres, c’était l’idéologie de l’armée populaire « révolutionnaire ». En somme, il n’y avait guère d’intellectuels, en ces temps-là, pour défendre les réfractaires à tous les ordres, et c’était tant mieux. Les temps ont changé.

Aujourd’hui, l’armée a ses assassins de profession ; ses casernes se font plus « discrètes », ses appareils de recherche et de contrôle se confondent avec l’ensemble de la production marchande et étatique, ses massacres s’appellent « opérations humanitaires ». Des prisons aux centres de rétentions, du nucléaire à la surveillance informatique des populations, des narcotiques électroniques aux manipulations génétiques, cette société et sa propagande sont une immense machine de guerre. Cependant, aujourd’hui encore, ce sont ses esclaves qui la font tourner.

Qui paye ses impôts ? Qui construit toutes ses cages où l’on enferme les pauvres ? Qui produit ses mille poisons industriels ? Qui élit ses députés, ses administrateurs, ses syndicalistes ? Qui conduit les trains de l’abjection sur lesquels on embarque ses clandestins ? Qui permet à ses troupes de se déplacer ?

Refuser sa propre participation à cette entreprise de domestication nommée « société civile » : voilà l’insoumission, que l’on soit né avant comme après 1979, et quelles que soient les lois en vigueur. Seulement après ce refus on se rendra compte que ne pas participer (« sans nous ») ne suffit pas, puisque toutes les soumissions qui s’incarnaient en bloc dans l’armée se sont désormais autonomisées sous forme de technologies, appareils de contrôle, savoir répressif, cages... et qu’il faudra bien passer à l’attaque. Leur machine de mort marche déjà sans nous.

L’armée, d’ici peu, n’aura plus besoin de nous dérober dix mois de notre vie pour nous faire accepter l’autorité. Et alors ? L’école, le travail, la foire aux divertissements de masse se sont déjà chargés de prendre la relève. Les soumissions quotidiennes ne sont-elles pas un « oui, chef ! » continuel ? Les rejetons de la bourgeoisie qui ne veulent pas perdre dix mois de plus avant de passer aux affaires le savent bien. Les prolétaires récalcitrants à l’armée comme au salariat, aussi.


Si la non-collaboration ralentit le sablier, il n’y a que la subversion pour le détruire.
Comment s’y prendre ? Pour l’instant, on ne sait qu’une chose. Dans une société d’arrivistes, l’important, c’est de ne pas partir.

Des insoumis sans patrie

[Texte paru dans Cette Semaine n°81, oct/nov 2000, p. 2]