Le 21 juin 99, le squat situé 55 rue Ph. de Comines à Lille-Moulins brûlait, faisant un mort. Ouvert le 6 décembre 1998, son propriétaire — la mairie de Lille — était en instance de le vider de ses habitantEs. Ci-dessous un texte daté du 25 juin 99 signé par des squatteur-se-s de cette ville.


"Quand les incendies ne sont pas salutaires"


Nous avions appris depuis longtemps à composer avec lui puisqu'il était tantôt l'expression de nos joies, de nos peines ou de nos révoltes, tantôt l'instrument de notre colère, une revendication visible de nos désirs, notre allié dans la destruction du vieux monde... Aujourd 'hui, un triste événement nous rappelle qu il faut se méfier de lui comme du traître, qu'imprévisible et incontrôlable, il est aussi injuste et que nul n'échappe a sa vindicte. Le squat du 55 rue P. de Comines a péri dans les flammes ; pas celles du coeur de ses habitantEs, nourries de fougue, d'envies et de rancoeurs à l'encontre de ses expulseurs, mais celles du feu aveugle et destructeur. Un jeune homme y a notamment connu la mort.

Ceux et celles qui continuent à nier que toutes ces bâtisses qu'ils dominent sont faites de chairs seront sans aucun doute les premiers à s'attrister de ce décès et peutêtre même a s'en servir pour légitimer leurs actes ignominieux : expulsions, destructions des vieux quartiers, spéculations. Mais qu'ils ne fassent pas parler nos morts car nous ferons taire les rossards... L'incendie qui a conduit à notre arrangeante éviction aurait pu prendre dans n'importe lequel de leurs logements, dans chacune de leurs administrations et les normes de sécurité, qu'ils ne respectent même pas dans leurs propres bâtiments ne sont absolument pas en cause dans ce drame.

Nous nous sentons responsables de cet accident, comme nous étions responsables de l'ensemble des activités qui se déroulaient dans l'enceinte du lieu : sans espace pour y vivre, blésséEs dans notre âme, nous restons cependant au coeur d'un brasier mal éteint, la conscience alourdie d'une mort que personne n'a choisie mais qui en arrange certains : ceuxlà même qui s'accommodent de la mort des sans papiers, des sans domicile, d"excluEs au quotidien ; chez eux, l'affolante circulation des responsabilités, la paperasse anonyme et les intérêts de l'état les dispensent de tout remords. Nous, nous accusons un coup de plus porté à notre engagement.

Cet accident, néanmoins, ne saurait occulter l'expulsion qui menaçait le lieu en relégant l'expérience du squat au simple fait divers ; le spectaculaire ne taira en aucun cas la réalité de la répression qui s'abat sur les initiatives populaires car cellelà ne s'est pas dissipée dans la fumée d'un incendie. Mauroy et ses sbires ont a leur actif la disparition d'un certain nombre d'espaces autogérés, et si le feu a permis à la mairie l'économie d'une expulsion, ce lieu reste et restera comme l'ensemble des autres bâtiments occupés puis expulsés, la preuve tangible de la gestion aveugle et intéressée de l'urbanisme tout puissant et de son corollaire répressif.

Nous continuerons donc malgré nos blessures et vos expulsions, l'exercice de nos désirs et braverons vigiles, flics et incendies pour donner chair a nos rêves.

Les idées, tout comme les fantômes ne s'expulsent pas.

Puissent-ils nous rendre nos vies.

Des squatteurs et squatteuses
Tristes, mais debout.


[Extrait de "Cette Semaine" #81, oct/nov 2000, p.7]