Histoire et actualités lusitaniennes


C’est peut-être dans un pays européen comme le Portugal que les affres de la modernité et du capitalisme sont les plus flagrants. De la révolution des Œillets à l’entrée dans l’Union Européenne, le pays a changé de visage. Des subventions européennes en passant par l’immigration récente de pauvres des pays de l’Est jusqu’à l’endettement massif de la population afin d’arborer téléphone portable et voiture individuelle, les changements sont rapides. Les résistances à ce ratissage en règle sont pourtant visibles, même si elles ne sont que minimes. En juillet dernier, profitant d’une balade au Portugal, on a rencontré un libertaire investi dans une bibliotèque un peu particulière, située dans un local au centre de Lisbonne. Il s’agit d’un lieu (Biblioteca dos Operarios e Impregados da Sociedade Geral : bibliothèque des ouvriers et employés de la Société générale, une société maritime) fondé par un syndicat communiste de marins à l’époque où existaient encore des compagnies maritimes portugaises. Les marins l’avaient créé pour pouvoir emprunter des livres pendant leurs voyages... Aujourd’hui que la société maritime n’existe plus et qu’il n’en reste que quelques retraités, des anars ont décidé de reprendre le lieu, de poursuivre le projet de la bibliothèque et d’en faire un espace de débats, rencontres, projections, bouffe... Un peu d’air frais dans une Lisbonne qui change de visage d’une année à l’autre, pas toujours pour le meilleur. Tour d’horizon rapide des groupes politiques, des squats et quelques adresses utiles.

- B. : Peux-tu nous présenter rapidement ce qu’est la Biblioteca dos Operarios e Impregados da Sociedade Geral ?
- J.L. : La Bibliotèque a été fondée il y a 53 ans par des travailleurs majoritairement communistes d’une compagnie de transport maritime qui a fermé il y a longtemps comme toutes les autres. Les travailleurs ont fondé cette bibliothèque pour pouvoir apprendre à lire et avoir accès à des livres, pour organiser des réunions entre eux. Après la chute du fascisme, cela s’est développé mais quelques années après, les gens l’ont peu à peu délaissée et elle a failli disparaître. Il y a deux ans, un de mes amis m’a informé de l’existence de ce lieu au centre de Lisbonne. Il reste un retraité de la compagnie qui a 80 ans et qui s’en occupe pas mal. Le loyer est resté assez faible et la propriétaire nous laisse tranquille. La bibliothèque compte plus de 60 membres même si on n’a pas encore informatisé les références. On prévoit d’acquérir encore des livres, on fait des expos, des projections, des débats, des séances de yoga et de jonglage, des fêtes... On ouvre le lieu pour des réunions d’autres groupes, c’est le cas par exemple pour organiser la manif de Prague du 26 septembre. Les gens des squats passent aussi ici, ainsi que ceux d’Almada (un lieu autogéré depuis plus de 20 ans où sont organisés des débats et des manifs).
J’ai l’impression que la mouvance anar est plus importante qu’il y a quelques années, surtout parmi les jeunes et le milieu des squats. Certains sont anars, d’autres sont sensibles à la défense des animaux (par exemple des manifs contre la corrida qui peuvent être violentes lors d’affrontements avec ceux qui défendent le maintien de la tradition) et l’écologie radicale. Il y a aussi des gens qui se regroupent pour former des petits syndicats anarcho-syndicalistes, c’est le cas notamment de plusieurs profs que je connais. Et puis il y a des anciens marxistes-léninistes qui ont quitté leur organisation. Ce sont eux qui ont édité en portugais un Manifeste contre le travail qui a été écrit par des gens du groupe Krisis de Nüremberg au départ.

- Tu parlais d’une éventuelle école libertaire à Lisbonne, c’est quoi ce projet exactement ?
- Nous avons à plusieurs ce projet depuis plus d’un an maintenant et nous avons pris des contacts avec des gens de la CNT en France et des gens au Brésil aussi, mais les conditions matérielles ne sont pas réunies pour le moment. L’idée est de réfléchir à ce que serait une éducation libertaire aujourd’hui, pas seulement pour les enfants, mais pour tout le monde. Il y a déjà eu une école libertaire à Lisbonne qui s’appelait «l’Ecole n°1» mais elle ne fonctionne plus depuis des décennies (1). Cependant, l’association qui gérait cette école existe encore, il y a encore un bâtiment en bon état, avec trois étages en plein centre-ville qui a été loué ces dernières années pour faire de la formation professionnelle. Le directeur de l’association est intéressé par notre projet. Le but, dans un futur proche, serait de faire une école libertaire pour des enfants jusqu’à 10-11 ans avec des gens qui ont envie de s’y investir. Comme il ne semble pas possible de baser l’école sur le volontariat, elle serait payante en fonction des revenus des familles (mais moins cher que les écoles privées bien sûr), en sachant que les profs seront payés puisque ce serait leur boulot principal.

- Quel est ton regard sur le mouvement anarchiste depuis la révolution des Œillets ?
- Je ne pourrai pas t’en parler en détail. Je n’ai pas toujours été anar, mais il y a quand même 20 ans que je me réclame de ces idées ! Quand j’étais jeune, j’étais dans un mouvement contre le fascisme, puis pendant 11 mois j’ai été dans un petit parti (Mouvement de la Gauche Socialiste). En fait, je me suis rendu compte que leur but était le pouvoir, comme les autres. Puis, avec d’autres copains, on a parlé, lu et on s’est reconnu dans les idées anars.
Un ami m’a parlé du groupe A Batalha il y a 18 ans, j’ai rencontré des vieux militants anars puis j’y ai milité. Il y a 6 ans, avec des amis, nous avons monté la revue Utopia. Je suis parti de A Batalha parce que les gens qui menaient le groupe (et toujours encore) sont très rigides, imposent des règles, sont assez fermés. Pourtant, beaucoup de jeunes sont passés les voir, ce groupe est toujours très connu ici mais il y a trop de différences entre les jeunes et les anciens. Ils n’ont plus d’énergie et le journal n’est pas assez diffusé. A Batalha, journal anarcho-syndicaliste, était le 3ème journal vendu au Portugal dans les années 20, c’était vraiment le journal des travailleurs et lu par les travailleurs. Le syndicalisme aujourd’hui, c’est vraiment problèmatique.

- Quels sont les syndicats au Portugal aujourd’hui ?
- Les plus puissants sont liés au PC et au PS (la CGTP : Confédération Générale des Travailleurs Portugais) (2). Un autre existe, proche d’un parti qui se dit social-démocrate, mais qui est en fait un parti libéral. Il y a aussi un petit groupe de gauchistes et un groupe de chrétiens.

- Et l’AIT au Portugal ?
- Elle existe depuis 2 ans, mais ce sont seulement 4 ou 5 personnes qui représentent l’AIT ici... (3)

- Il y a quelques squats à Lisbonne en ce moment, non ? Déjà, on connaît la vieille poste de Queluz qui existe depuis plus de 2 ans maintenant, en banlieue proche (cf Cette Semaine n°76, janvier-février 1999).
- Il y en a eu un sur la Place d’Espagne et il y a la Vieille Poste occupée à Queluz. Un autre existe depuis quelques mois et qui est installé dans un bâtiment de la Misericordia. C’est une grosse institution très ancienne en charge d’œuvres de charité. Ils ont beaucoup d’argent, des propriétés immobilières et sont restés très puissants. Beaucoup de leurs bâtiments sont vides. Des jeunes ont occupé l’un d’entre eux au centre de Lisbonne et le quartier est complètement solidaire avec eux. La Misericordia a décidé de les virer, alors ils se sont battus et ont organisé une manif pour défendre le lieu où il y a eu près de 400 personnes. Et ils y sont toujours [depuis cet entretien, ils ont été expulsés]. Misericordia a tenté autre chose : intervenir auprès des parents des jeunes pour faire pression, ce qui n’a pas marché évidemment.

- J’ai entendu parler de Politica Operaria, c’est quoi ce groupe ?
- Ce sont des marxistes-léninistes qui publient une revue du même nom. Ils disent qu’ils sont un nouveau type de ML... mais en fait, ils sont d’un très vieux type !!! Leur chef est Francisco Martins Rodrigues. Il était membre du PC dans la clandestinité. Il a été enfermé dans une prison avec les autres chefs du Parti dont Cunhal, le leader du PC pendant 20 ans. Ils se sont échappés. Il a été reconnu comme le fils « spirituel » de Cunhal puis il a découvert le maoïsme - ah la Chine !!! - et il a été exclu de son organisation. C’est lui qui a fondé un groupe maoïste ici puis un parti qui existe encore, l’Union Démocratique Populaire (UDP), mais il a été exclu du mouvement qu’il avait créé. Ensuite, il a fondé Politica Operaria (Politique ouvrière). Ils sont 4 ou 5. Je l’ai rencontré et même s’il est sympathique, c’est vraiment très dur de parler avec lui ! Ils ont rejeté Staline, c’est un progrès... mais pas Lénine et l’idée d’un parti, faut pas pousser ! Proche d’eux, il y a un mec qui publie des livres, l’édition s’appelle Dinosaure (nom tout à fait approprié) (4).

- Quelle est l’audience des syndicats parmi les salariés ?
- Ils ont encore pas mal d’audience, beaucoup de gens sont encore adhérents à des syndicats, plus de 50 %. Il y a toujours des grèves et des luttes assez dures. En octobre, il y aura sûrement quelque chose car l’Etat va proposer une augmentation des salaires des fonctionnaires moins forte que l’inflation. C’est la même chose qu’en France : discussions entre les chefs syndicaux et l’Etat – entre gens du même monde ! – pour quelques pourcents, les syndicats fonctionnant sur la logique du corporatisme (ils sont ennemis, excepté de rares fois comme ce fut le cas il y a peu lors d’une grève des transports à Lisbonne).

Propos recueillis par Borbala en juillet 2000

NOTES
(1) La tradition d’éducation populaire était très forte dans le mouvement libertaire et anarcho-syndicaliste portugais, sous la forme d’associations et de coopératives.
(2) La CGTP est liée au PC. L’UGT (Union Générale des Travailleurs) est liée au PS.
(3) Il existe aussi un journal animé par un groupe anarcho-syndicaliste, Acçao Directa (Action Directe). Voir la « Chronologie succinte de l’anarcho-syndicalisme portugais » ci-après.
(4) Ce groupe semblerait se rapprocher des idées de la Gauche Allemande.

[Entretien paru dans Cette Semaine n°82, jan/fév 2001, pp. 2-3]

Suite à cet entretien, nous avons reçu du Portugal le 15 février 2001 une réponse d'un membre de l'AIT-SP (bientôt en ligne, et dans le prochain numéro)