Nous avons traduit ci-dessous plusieurs textes de prisonniers portugais. Les deux premiers sont écrits par des “ longues peines “ et furent publiés dans le journal Sos Prisões. Ce dernier regroupe des personnes favorables à un aménagement des geôles et reçoit des financements aussi bien de catholiques que d’un député conservateur (dont le fils a purgé une peine de prison). Cependant, il publie également des lettres de prisonniers et c’est dans ces dernières que nous avons puisé. Sos Prisões laisse ainsi parfois passer des lettres sensiblement différentes des autres. Ainsi, même si nous ne partageons pas tout, la première ébauche la question de l’abolition des prisons [nous lui préférons la destruction] suite à la description des cellules disciplinaires et la seconde est une attaque violente contre les détenus qui reproduisent le système carcéral et/ou autoritaire. C’est donc dans ce contexte d’un journal droit-de-l’hommiste et de lettres publiées qui circulent dans les taules qu’on lira ces textes. Enfin, la dernière traduction est issue d’une revue anarchiste, Anatopia, qui fut presque la seule à publier ce texte signé collectivement par les détenus de la prison de Linhó en 1996.


Lettre ouverte aux "clones" du système


(...) Tu es sublime dans la servitude. Ta vanité est d’être un laquais. Tu fais même les corvées de tes compagnons. Tu te soumets à l’esclavage. Tu te laisses dégrader par le système. Tu absorbes la sous-culture carcérale jusque dans les replis de ton cerveau. Tu dépenses tes énergies en bagatelles et dans l’aliénation de la propagande narcotique du système ; dans la télévangélisation des germes de la domination et des discours charlatanesques du système. Tu penses comme eux. Tu tiens leur discours. Tu as leur point de vue. Tu portes leurs valeurs. Tu es le centre du pouvoir et non l’exclu du pouvoir. Tu es un produit et le producteur du système. Tu penses avec leur cerveau. Tu fais leur jeu. Tu as un policier dans ta tête, tu es leur reflet, soumis à la culture séculaire de la domination. Tu survis avec le désir d’être un jour donneur d’ordres. Ton imaginaire est de vouloir être comme eux. Tu as aujourd’hui le fouet sur toi et tu rêves de fouetter les autres demain. Quand ils te donnent la clé d’une remise, des WC, du bar, de l’école, de l’infirmerie, de la bibliothèque, tu te crois superbe, tu deviens arrogant, despote et policier. Tu reproduis en permanence le système. Jusqu’à ressembler à un clone du système, tu te vends. Tu cèdes à leur chantage. Tu te transformes en balance. Ils t’agitent la carotte – qu’ils appellent la flexibilité des peines (permissions, RAVI, RAVE 1, liberté conditionnelle) – devant tes yeux en échange de la perte de ta dignité. Ils te proposent de collaborer avec eux. Tu acceptes. Tu commences à faire la police de tes compagnons. Tu te laisses manipuler, corrompre et instrumentaliser par eux. Ils font de toi une marionnette. Tu commences à exercer le pouvoir sur tes compagnons. Tu véhicules les rumeurs que la direction de l’administration pénitentiaire chargée de l’extermination désire. Tu sers de courroie de transmission. Tu dénonces ce que tu vois et surtout ce que tu ne vois pas. Tu inventes des dénonciations [chibadelas]. Tu fais même de la compétition dans la dénonciation. Tu es présomptueux à propos de tes dénonciations. Tu prétends être le meilleur délateur. Balance, tu te vantes de “ vivre ” dans l’abjection ? C’est toi qui fais le grand contrôle de la prison. Tu donnes des conseils à la direction pour savoir si les compagnons x ou y méritent une mesure de flexibilité. Tu es une ordure !

Et même quand tu n’es pas une balance, tu as des positions en faveur du système, et tu critiques de façon négative les compagnons actifs qui dénoncent avec courage l’abus de pouvoir et les monstruosités du système, révélant parfois des idées d’inquisiteur. A des types comme toi qui ne sont pas des balances mais qui pensent comme (et même pire que) le système, le compagnon décédé et estimé Juvénal 2 les appelait des “ têtes cassées “. C’est vrai, y a pas de doutes, tu es une “ tête cassée “. Tu es révolté mais tu ne fais rien, tu passes ta vie à te vautrer de médisances sur les compagnons actifs qui luttent contre les monstruosités des pratiques du système (et pour des conditions qui rendent la vie moins cruelle dans la prison). Ca donne même l’idée que tu travailles pour le système. Mais, quand les fruits de ces luttes critiquées apparaissent, tu es généralement le premier à vouloir bénéficier de ces mesures, oubliant ou ignorant qu’elles sont dûes à ces luttes.
Avec ta posture réactionnaire, rétrograde, imbécile, tu fais plus que perpétuer le système.

Quand est-ce que tu cesseras de penser avec leur cerveau ? Quand cesseras-tu de voir les problèmes sociaux avec leurs yeux ? Quand est-ce que tu cesseras de penser que tu ne peux rien faire ? Où est ta dignité ? Tu n’as pas encore vu que tu transportes l’ennemi dans ta tête ? Tu n’as pas encore vu que ton ennemi ce sont les idées autoritaires que tu as dans la tête et qui nous rendent la vie sombre ? Tu ne vois pas que tu es complice du système ? Tu ne vois pas que ta pensée est colonisée ?

Réfléchis, pense avec ta propre tête, sois toi-même, défends la dignité de l’individu, la dignité humaine !

Résistance à la dégradation
Du fond des cachots du pouvoir

José Alberto

1 RAVI : permet de voir la famille à l’extérieur de la prison ; RAVE : permet de vivre dans de petites maisons à l’extérieur de la prison mais dans le périmètre pénitentiaire, et de travailler dehors.
2 Juvénal : célèbre prisonnier révolté assassiné par l’administration pénitentiaire dans les années 90.

[Texte publié dans Cette Semaine n°83, sept/oct 2001, p. 3. Extrait de Sos Prisões n°25, 15 mai 99, p. 4]