Joseph Déjacque (1822–1864)

Extrait de A bas les chefs !, Champ Libre, 1971, 285 p.
On a reproduit ici les notes (C) et (E) à La question révolutionnaire. Déjacque lut le texte complet en juin 1854 à New York devant des républicains en exil. Scandale et polémiques. Sa publication en brochure date de juillet 1854 dans cette même ville.


(C) Que tout révolutionnaire choisisse, parmi ceux sur lesquels il croit pouvoir le mieux compter, un ou deux autres prolétaires comme lui. Et que tous – par groupes de trois ou quatre n’étant pas reliés entre eux et fonctionnant isolément, afin que la découverte de l’un des groupes n’amène pas l’arrestation des autres – agissent dans un but commun de destruction de la vieille société, et mettent si bien et à tant d’instants du jour le privilégié en péril, que celui-ci soit obligé, afin d’échapper à la ruine et à la mort, de faire cause commune avec les prolétaires pour réclamer l’égalité ; qu’il n’y ait pour lui et qu’il ne puisse plus voir de salut que dans l’anéantissement de son privilège, et que son intérêt, enfin, lui fasse une loi de désirer rentrer dans le droit commun.

Que, par exemple, chaque groupe procède ainsi : que, sur les trois ou quatre membres du groupe, s’il y a ouvrier du bâtiment, il prenne l’empreinte des serrures dans les riches appartements où il pourra être appelé à travailler, qu’il en inspecte bien les issues, qu’il interroge adroitement les domestiques, afin d’avoir tous les renseignements indispensables, et puis que, toutes ses mesures prises, il prévienne les autres membres de son groupe – ses complices, si vous voulez – et qu’à un moment donné, ils pénètrent de nuit dans l’appartement de ce riche, forcent, brisent ou ouvrent à l’aide de fausses clés les meubles où peuvent se trouver argenterie, bijoux et argent monnayé ; qu’ils emportent tout ce qui peut s’emporter, et qu’en s’en allant ils mettent le feu à la maison. Mais surtout qu’ils n’emploient pas à améliorer leur sort le produit de leur butin, ce serait leur perte : un changement dans leur position les trahirait en les signalant à la police. Qu’ils tuent et qu’ils pillent pour détruire. Seulement qu’ils enfouissent sous terre tout l’or qu’ils auront pu recueillir, afin que si eux ou l’un d’eux venait à être soupçonné ou découvert, cet or pût servir à la fuite. Que le groupe qui, avec le produit de ses conquêtes de nuit chez les riches, pourra se procurer une imprimerie clandestine, le fasse, et que des bulletins, proclamant le but et les moyens de la terrible société, révèle chaque jour au public que tous les assassinats, les vols, les empoisonnements, les incendies qui se commettent par la ville et la campagne sont l’oeuvre des révolutionnaires, des nouveaux Jacques, et qu’il en sera ainsi tant que l’égalité n’aura pas détrôné le privilège.

Que dans un autre groupe où il y aura un ouvrier confiseur, cet ouvrier fasse tous ses efforts pour être employé dans une des grandes maisons qui fournissent l’aristocratie, et qu’au jour de l’an, je suppose, la veille ou l’avant-veille, il empoisonne une ou dix ou vingt bassines de bonbons, le plus qu’il pourra, et que le lendemain cent ou mille aristocrates aient cessé de vivre. Que la société secrète, par ses imprimeries clandestines, en revendique alors la responsabilité, et que le stoïque empoisonneur disparaisse, échappant par la fuite à une arrestation.

Que, chez un parfumeur, on en fasse autant. Qu’on empoisonne également les vins de champagne, si l’on peut, les vins fins, les gants, les gâteaux, les glaces et sorbets. Que, dans les campagnes, on incendie les moissons des riches, les maisons des riches, les églises ; que dans les villes on en fasse autant pour les maisons, les églises, les ministères, les mairies, tous les bureaux du commerce et du gouvernement. Que le fer de Damoclès soit constamment suspendu sur la tête des privilégiés ; que les serpents de la terreur, comme ceux de Némésis, sifflent jour et nuit à leurs oreilles et les fassent trembler dans leur or et dans leur vie ; que leur position ne soit plus tenable et que, las de tant d’angoisses, ils soient forcés de tomber à genoux et de demander grâce et de supplier le prolétariat de leur accorder la vie en échange de leur privilège et le bonheur commun en échange du malheur général.

(E) Que l’individu ou le groupe comparaissant aux assises y porte le front haut, qu’il s’y pose non en accusé mais en ennemi, et en ennemi toujours redoutable quoi qu’il en soit ou en puisse être, prisonnier ou libre, mort ou vivant, car l’homme de principe vaincu dans la lutte ne meurt jamais tout entier et c’est là sa consolation et sa force, ses pareils lui survivent. – Qu’il dise donc à ceux qui sont là pour le condamner : “Demain, si vous ne m’acquittez, vous serez morts. J’appelle à haute voix sur vous les poignards des sociétés secrètes dont je suis un des membres, et cette invocation, sachez-le bien, c’est pour eux tous un ordre !... Et maintenant frappez-moi, si vous l’osez !”. Et que le lendemain, si ce révolutionnaire est condamné, les sociétés secrètes fassent périr, à tout prix et quelque péril qu’il y ait à le faire, les jurés et les juges qui auront trempé dans la sentence. – Ah ! messieurs de la famille et de la propriété, de la religion et du gouvernement, vous voulez du privilège, eh bien ! subissez-en les conséquences... Croyez-vous que votre vie, votre monde, votre société vermoulue tiendrait longtemps contre un tel moyen révolutionnaire, dites, ô fils de Malthus ? Mais, malheureusement, les énergies sont molles, aujourd’hui, et ce n’est guère qu’au lendemain d’une autre révolution encore étouffée, à la suite de nouvelles journées de juin [1848], que cette idée pourra porter ses fruits. En attendant, j’en jette la semence au coeur de tous les souffreteux, et, allez ! vous n’échapperez pas à cette nouvelle jacquerie. Puisse-t-elle commencer sur l’heure !


[Extrait publié dans Cette Semaine n°83, sept/oct 2001, p. 42]