Nous avons traduit ci-dessous plusieurs textes de prisonniers portugais. Les deux premiers sont écrits par des “ longues peines “ et furent publiés dans le journal Sos Prisões. Ce dernier regroupe des personnes favorables à un aménagement des geôles et reçoit des financements aussi bien de catholiques que d’un député conservateur (dont le fils a purgé une peine de prison). Cependant, il publie également des lettres de prisonniers et c’est dans ces dernières que nous avons puisé. Sos Prisões laisse ainsi parfois passer des lettres sensiblement différentes des autres. Ainsi, même si nous ne partageons pas tout, la première ébauche la question de l’abolition des prisons [nous lui préférons la destruction] suite à la description des cellules disciplinaires et la seconde est une attaque violente contre les détenus qui reproduisent le système carcéral et/ou autoritaire. C’est donc dans ce contexte d’un journal droit-de-l’hommiste et de lettres publiées qui circulent dans les taules qu’on lira ces textes. Enfin, la dernière traduction est issue d’une revue anarchiste, Anatopia, qui fut presque la seule à publier ce texte signé collectivement par les détenus de la prison de Linhó en 1996.


Humanisme inquisitorial


La cellule disciplinaire n’existe plus dans certains pays d’Europe depuis plusieurs dizaines d’années. La plus grande punition appliquée au prisonnier rebelle ou qui refuse le règlement est le transfert dans une autre prison. Ici, au pays des douces coutumes, on peut trouver des cellules disciplinaires – cages cruelles et expertes dans l’art de châtier, presque toujours remplies de chair humaine, pour une période qui va jusqu’à trente jours pour la satisfaction de l’humanisme inquisitorial. Parfois, il y a même des files de détenus qui se forment en attendant que les cellules disciplinaires se vident, pour accomplir les peines que l’arsenal de l’horreur de la pratique quotidienne de la pénalité a engendrées.

La cellule disciplinaire, appelée “segredo” ou “manco” par les prisonniers, est une cage lugubre, insalubre, humide, glacée en hiver, dont le sol est en béton, sans mobilier, sans ventilation suffisante, sans la lumière nécessaire du jour et avec une lumière artificielle trop faible pour que les prisonniers puissent lire ou étudier. Le lit est composé d’une base en ciment avec un matelas en mousse dessus, saturé de toute la sueur qui s’accumule en quelques jours. L’unique endroit pour poser la nourriture et les vêtements est le sol. Le prisonnier est obligé de manger debout avec la casserole dans les mains, sur le lit ou par terre comme les animaux. Le seau de merde et d’urine est vidé toutes les vingt-quatre heures.

Cellule disciplinaire, cage dans la cage, la technique pour infliger des supplices sans laisser de marque extérieure, l’art de conserver une vie de souffrances en la subdivisant en “mille petites morts”, avec un pouvoir punitif qui s’empare de l’individu jusque dans les recoins de son entendement.

Le reclus est écrasé dans un espace/temps – vingt-trois heures par jour avec une heure de promenade à ciel ouvert et isolé du reste de la population pénale –, dans un procédé d’anéantissement sensoriel sans possibilité de discuter avec quiconque, à avoir pour seuls compagnons les puces et les mouches, ces dernières attirées par le seau de déjections et par la casserole de bouffe inconsistante et souvent immangeable ; à parler avec les murs ; emmuré vivant, hébété, en train de dépérir, dans un processus de végétalisation juste suffisant pour passer du purgatoire aux limbes. Quelle torture physique, psychique et morale doit-on souffrir ? De combien de troubles et de traumatismes sont-ils la cause ? Combien de violences institutionnelles ! Combien de terrorismes psychologiques et physiques ! C’est un système qui tente délibérément de détruire la personnalité et l’identité de l’individu. Combien de sentiments de haine ont été fomentés par ces peines cruelles ?! Combien de désirs de vengeances a-t-elle alimentés ?

“ Il faut que quelqu’un paie pour ça... “ est une expression de vengeance qu’on entend constamment dans l’ambiance d’agonie dégradante et d’extermination des prisons. Ensuite, on voit les médias annoncer des actes de délinquance pour appuyer la politique d’alarmisme social, en exigeant des peines plus dures, et on voit la liturgie des supplices proférés par les charlatans politiciens qui sont à la pêche aux voix, mais qui ne regardent jamais la cause des actes en question, et bien entendu sans interroger ce qui fabrique ces délinquants capables de tels actes.

Les prisons, les cellules disciplinaires, l’atrocité de l’expiation, les têtes et les corps manipulés par l’horrible arsenal des peines et du pouvoir carcéral – l’oppression à son pouvoir le plus élevé –, le monde carcéral sans sa brutalité et sa corruption. Souffrance, douleur, extermination ! Au final, pourquoi tant de cruautés et de malheurs ? Pour la discipline ? Pour la resocialisation ? Mais les statistiques en matière de récidive ne sont-elles pas assez claires ? Jamais le fouet de la vengeance ne sera suffisant contre les fièvres sociales dont les origines viennent de la structure inique d’une société basée sur les inégalités sociales (donc sur les privilèges !). S’il n’y avait pas de privilèges, il n’y aurait pas de délits !

“ Les prisons n’empêchent pas que se produisent des actes anti-sociaux. Elles en multiplient le nombre. Elles n’atteignent pas leur propre objectif. Elles dégradent (encore plus) la société. Elles doivent disparaître ”. A la prison, nous opposons la liberté, l’égalité sociale, la fraternité et la justice sociale !

De ceux qui nomment humain l’inhumain, on ne pouvait rien attendre d’autre de leur insensibilité de législateurs qui perpétuent les inégalités sociales et les privilèges et, par conséquent, le martyre des dépossédés expropriateurs ! Pour eux, la guerre se nomme la paix, l’horreur se nomme amour et l’injustice se nomme justice.

Quel cynisme et irrationalité, évidemment pour la défense de leurs intérêts acquis sur le dos des producteurs de ces intérêts !

Comme si la barbarie de la prison ne suffisait pas pour provoquer des séquelles irréversibles à l’individu – quand par un heureux hasard il parvient à échapper à l’extermination à laquelle il est soumis – et à sa famille et ses amis, le prisonnier se voit en plus sujet à des peines abominables en cellule disciplinaire, sans motif justifié par rapport à ce qui est indiqué dans les lois, sur simple caprice des hauts fonctionnaires de la prison. Les peines extra-officielles non codifiées existent pourtant. A la prison Vale de Judeus par exemple, les prisonniers protestent dans une lettre ouverte contre les peines de cellules disciplinaires distribuées “ à tort et à travers “ [sic] et contre des conditions inhumaines. Dans la prison de Linhó, surpeuplée majoritairement de jeunes, ils retirent le matelas pendant la journée au prisonnier condamné à la cellule disciplinaire et lui donnent une seule cigarette après chaque “repas”, lorsqu’il fume. Les aberrations ne sont jamais codifiées. Ce sont donc des peines secrètes, un reste de la répression antérieure – celle du fascisme ! Dans la prison de Pinheiro de Cruz, le prisonnier est puni, lorsqu’il ne se présente pas à l’heure pile à la fin de sa permission, d’une peine de cellule disciplinaire qui n’est jamais inférieure à trente jours de pourrissement, emmuré vivant entre murs et toits de peinture blanche, barreaux, porte de la geôle fermée par un énorme cadenas et, comme si cela ne suffisait pas, encore une porte renforcée de plaques de fer fermée par deux loquets et une serrure à plusieurs tours, avec pour finir une grille fermée d’un nouveau cadenas pour éviter tout contact avec des compagnons solidaires ; malgré le paragraphe quatre de l’article 53 du décret de la loi 44/80 du 22 mars 1... De ce fait, toutes les peines qui vont au-delà de ces mesures constituent un pur abus de pouvoir. Tout ceci, ce n’est qu’un petit nombre des abus de pouvoir qui arrivent quotidiennement dans les prisons – lieux par excellence de l’arbitraire systématique. C’est une des preuves de la fiction d’un “ Etat de droit “ appliquant des peines “ justes et proportionnées “ et c’est au contraire souvent une incitation au suicide !

Le droit à la sexualité, à la liberté d’association et d’expression, et le droit à l’inviolabilité de la correspondance n’existent pas. La prison est un baîllon total !! Ce n’est pas par hasard que le nombre de prisonniers actifs n’augmente pas beaucoup. Et que ceux qui brisent le silence reçoivent en général plus d’années de prison. Le peur et le chantage règnent dans les prisons. Les représailles de la part du système sont féroces. C’est la loi du silence de la mafia étatique. Le travail et l’esclavage. La maladie et la contagion se répandent à grande vitesse. Les morts de prisonniers augmentent. La politique d’extermination continue.

Après des millénaires d’oppression et des siècles de cérémoniaux de châtiments publics ; après les discours enflammés et la déclaration des “ droits de l’homme “ – le massacre continue.

La punition n’est pas une solution
Prison ? Abolition !
Amnistie totale !

Manuel Oliveira

1 Ce pauvre paragraphe stipule qu’en cas de retard de permission, on ne peut en obtenir de nouvelle pendant un an et enlève le temps passé à l’extérieur du temps effectué – ce qui constitue un rallongement de la peine.

extrait de Sos Prisões n°33, février 2000, pp. 6-7


[Texte publié dans Cette Semaine n°83, sept/oct 2001, pp. 2-3]