Communiqué de prisonniers détenus à Linho


“ Communiqué destiné à l’opinion publique en général à propos des choses horribles qui arrivent dans les bas-fonds du pouvoir à la prison de Linhó.

Moi, Artur Manuel Dias Baptista Carrajota, malheureusement prisonnier pour la seconde fois, je suis entré en prison pour la première fois en mai 1988 à l’âge de 19 ans et j’ai été remis en “ liberté “ (en société) le 23 mai 1993. Pendant les cinq années où j’étais dans cette prison, j’ai observé un peu de tout. Et je dénonce librement et spontanément tous ces événements, dignes d’une société hypocrite qui préfère balayer ses problèmes sous un énorme tapis et les laisser s’accumuler.

Après un an de détention, plusieurs gardes ont tabassé jusqu’à la mort un prisonnier dont le nom est Màrio da Luz (n°27), cap-verdien, qui se trouvait dans le pavillon de sécurité. Des années après, les gardiens en cause et le directeur d’alors (Assis Texeira) ont été jugés au tribunal de Cascais où – logiquement – ils ont été acquittés.

Encore en 1989, un prisonnier nommé Jorge qui souffrait d’une bronchite asthmatique certaines nuits, vers 21 heures a commencé à suffoquer ; son compagnon de cellule a frappé à la porte (dans cette prison, l’unique moyen d’appeler le maton de service est de frapper à la porte) et quand les matons sont arrivés, on leur a demandé une bouteille d’oxygène. Ils ont ouvert la porte et l’ont emmené dans le patio à ciel ouvert, là ils l’ont précédé en le frappant avec leurs bâtons en s’amusant de leur perversité. Résultat, Jorge est mort cette nuit. Un des gardes, José Malveira, qui participait à cette oeuvre est encore en exercice à Linhó.

Il y a eu plusieurs changements de directeurs mais le règlement n’a pas changé.

Une nuit, quand j’ai demandé un comprimé vers 20 heures pour une rage de dents, un garde m’a répondu que la douleur faisait partie de la peine. Je suis resté toute la nuit avec des douleurs. Le garde sadique s’appelle Carnido et exerce toujours son métier dans cette prison.

En 1992, j’ai frappé à la porte de la cellule pour aider un compagnon séropositif qui se sentait assez mal. Après avoir cogné 45 minutes, les matons sont arrivés. Deux d’entre eux, “ Bras et Costa “ (ce dernier est toujours en exercice ici) sont entrés dans la cellule avec les casse-tête en main et l’ont tabassé de façon barbare, m’ont cassé deux dents, seulement pour avoir frappé à la porte au secours d’un compagnon. Après, ils m’ont amené au pavillon de sécurité où ils m’ont gardé toute la nuit avec les menottes et les mains derrière le dos, m’empêchant de dormir cette nuit-là. Le lendemain, j’ai réussi à ouvrir une brèche et à parler au directeur (dans cette prison, pour arriver à lui parler, il faut beaucoup de demandes écrites qui atterrissent d’habitude à la poubelle). A cette époque, “capitaine Oliveira“ a affrété une voiture pour me transporter au tribunal de Cascais afin de porter plainte contre les gardes incriminés. J’ai fait des déclarations au Ministère Public, mais jusqu’à aujourd’hui le jugement n’a pas eu lieu et, ce qui est certain, c’est qu’il n’y en aura jamais. Actuellement, je suis en train d’effectuer ma deuxième peine de prison. Je suis entré ici le 4 novembre 1994 et me suis rendu compte que rien n’a changé, tout est identique. Voyons :

Le prisonnier Antonio Manuel Varela de Matos (n°35), le 4 février 1995, pour avoir demandé à cantiner comme il en avait le droit, a été brutalement agressé par le garde Mario Gonçalves et soumis à une peine de pavillon de sécurité avec 21 jours d’isolement pour éviter que les compagnons voient les marques de mauvais traitements auxquels il a été soumis. Ensuite, pour le faire taire, ils l’ont acheté avec sa cantine dans le pavillon de sécurité au sein duquel il est interdit de fumer plus de trois cigarettes par jour (une à chaque repas). Cette fois-ci, ils lui ont rendu tout son tabac et un briquet.

Il y a plusieurs compagnons emprisonnés ici qui ont été retrouvés morts. Ils ont dit qu’il s’agissait de suicide. Quelques uns éventuellement pour des motifs inconnus, d’autres certainement pour échapper à l’oppression incommensurable de la prison ; d’autres, simplement, ont été trouvés pendus de façon étrange. J’affirme – et j’ai des preuves – qu’ici, dans cet enfer, s’exerce le terrorisme psychologique sur les prisonniers. Et les prisonniers, “ exceptés les collabos et les privilégiés “, qui ont des problèmes d’ordre personnel, sentimental, familial ou autres, au lieu de leur donner l’attention qu’ils méritent [sic], reçoivent précisément le contraire : ils les assujettissent à un ostracisme total et dans certains cas, ils les isolent et ils leurs appliquent des médicaments précis mélangés à la nourriture. J’ai déjà connu ici plusieurs compagnons qui ont perdu toute notion de la réalité (ils sont passés de l’autre côté) à cause de doses de narcotiques et de “Largotil“, qui constitue un véritable laboratoire chimique.

Ici suit une liste de quelques compagnons qui ont été soumis à la peine capitale (non légalisée) :

Le 28 mai 1995, Paulo Jorge Cardoso Cerrano, a été trouvé pendu dans “sa“ cellule alors qu’il lui restait à peine un mois avant sa mise en “liberté“. Son compagnon de cellule a frappé plus de deux heures à la porte après s’être réveillé au milieu de la nuit et avoir trouvé le corps de son compagnon pendu aux barreaux de la fenêtre avec une corde au cou.

Le 21 décembre 1995, un autre compagnon a été trouvé mort à cause d’un arrêt cardiaque engendré par la négligence médicale, d’après nos informations (à l’époque les journaux ont parlé de ce cas).

Encore en 1995, José Manuel Guerreiro Rodrigues (n°203), a été trouvé pendu dans une salle de bain au cours d’une visite effectuée dans le zoo humain par une commission des droits de l’homme.

Le 12 avril 1996, Paulo Jorge (n°334), de nationalité brésilienne, a été trouvé pendu dans “ sa “ cellule, alors qu’il était à deux mois de la “ libération “.

Le 4 juin 1996, Luis “da Quinta do Louro“ ( “careca” de surnom), a été trouvé pendu en pavillon de sécurité. Avant, il avait frappé à la porte de la cellule pendant environ une heure. Un garde, Pardal, qui est venu à sa porte l’a injurié verbalement et menacé en lui disant que s’il continuait ce bruit il lui parlerait d’une autre manière. Il était 23h30 quand Luis a été trouvé pendu dans la cellule. Le lendemain, les compagnons du pavillon, pour protester, ne se sont pas laissés enfermer en exigeant la présence du directeur auquel ils ont manifesté leur indignation.

Le 17 avril 1996, vers 9h50 dans le pavillon de sécurité, le compagnon Bemvindo (n°559), l’ “africain”, détruit physiquement et mentalement par l’oppression de la prison, a agressé un gardien à coups de poings et a été bastonné de façon barbare – coups de pieds et de poings – par différents gardes.

En juillet 1996, João Mendoça (n°211), après un conflit qu’il a eu avec un gardien, a été emmené du PBX [salle commune] par le couloir jusqu’au pavillon de sécurité, frappé par des poings et des pieds. Et je veux qu’il reste clair que le conflit avec le garde qui est l’origine de tout ce sadisme a été uniquement verbal. Beaucoup d’autres tabassages ont eu lieu, mais par peur des représailles draconiennes, ses victimes préfèrent se taire.

Dans cette prison règne l’arbitraire, l’abus de pouvoir et la discrimination. Chaque fonctionnaire dicte et exécute sa propre loi. La prison est un authentique milieu propice aux maladies. Rare est la semaine où ne meurent pas des jeunes prisonniers dans la prison et l’hôpital de Caxias. D’autres souffrent de l’op-pression extrême créée par “l’institution” prison, basculent psychologiquement et ne récupèrent jamais ; d’autres encore préfèrent le suicide au lieu de subir tous ces traitements inhumains.

On se trouve, nous, prisonniers, pour avoir enfreint la loi “selon les juges”. Par contre, dans la prison se passent des crimes plus graves que ceux pour lesquels on a été jugés sans que ses auteurs soient jugés ou punis [sic]. Au nom d’une dangerosité abstraite, les prisonniers accomplissent des condamnations à perpétuité (physiques et psychologiques), risquent leur vie en permanence et subissent la négation des droits basiques de l’être humain, quel qu’il soit. Sous le déguisement de la mauvaise foi, des traitements, de la réinsertion, de la réhabilitation et de la resocialisation, on souffre de façon incommensurable de ce chancre mis en place par les “honnêtes gens”.

Est-ce qu’on sortira un jour de cet enfer réhabilités ou révoltés ?
Nous exigeons l’abolition de la politique d’extermination !

centre d’extermination de Linhó, 6 octobre 1996.P.E.L. (prisonniers en lutte, suivent 28 noms) ”


Extrait d’Anatopia n°1, avril-juin 1997, p. 23. Ce texte a été traduit du portugais par I. et CS


[Texte publié dans Cette Semaine n°83, sept/oct 2001, p. 4]