Compte-rendu de la journée d'action du 20 avril à Québec


Québec, le 20 avril 2001. Contre toute attente, la plus importante opération de sécurité de l'histoire du Canada accompagnée d'une vaste campagne d'intimidation, s'est révélée impuissante à étouffer l'opposition de rue au Sommet des Amériques !!!

Malgré leurs 6500 flics (incluant 1500 affectés à l'anti-émeute), leurs 1200 militaires, leurs dépenses d'au moins 70 millions $ en mesures de sécurité, il n'aura fallu qu'un seul manifestant bien déterminé, épaulé par une poignée de camarades, pour faire chuter un pan complet de la clôture sur la rue René Lévesque !!! Depuis le milieu de l'après-midi, la clôture de 4 km qui ceinture le périmètre de sécurité a été attaquée sur quatre fronts, soit sur le boulevard René-Lévesque, la côte d'Abraham, la rue Dufrain et la Grande Allée. C'est ainsi plus de 100 mètres de distance de la clôture qui furent abattus par les opposantEs à quelques pas du Centre des congrès.

Sur la rue Dufrain, des manifestantEs réussirent à provoquer l'écroulement d'une portion de la clôture à l'aide de cordes mais décidèrent de ne pas pénétrer dans le périmètre vu leur manque d'équipement pour affronter des forces policières armées jusqu'aux dents. Environ 300 protestataires se sont relayéEs pour lancer des vagues d'assauts contre les lignes de l'escouade anti-émeute. Des projectiles, surtout légers, mais incluant aussi d'occasionnels cocktails Molotov, furent lancés contre les escouades anti-émeute de la SQ (Sûreté du Québec). Des stations de radio telles que CHRC et CHOI ont permis de suivre à la minute près le déroulement des manifestations de la journée.

Devant tant de grabuge, la cérémonie officielle d'ouverture du Sommet des Amériques, qui devait débuter à 18h30 , a dû être retardée d'au moins une heure !! D'autres activités prévues dans le cadre du Sommet, telle que la rencontre entre le premier ministre canadien Jean Chrétien et le président du Chili Ricardo Lagos, ont été carrément annulées. Les nuages de gaz lacrymogènes ont enveloppé la haute-ville, empoisonnant les dignitaires et obligeant les autorités à verrouiller et sceller les édifices où se déroulaient les travaux du Sommet, de même qu'à interdire l'accès au périmètre à tout véhicule.

Sur l'heure du souper, les journalistes accrédités étaient devenus carrément prisonnierEs du Centre des congrès, où se déroule le Sommet des Amériques, les policiers leur refusant l'accès à l'extérieur, donc, à leur salle de presse. En effet, vue la débandade complète de l'opération ultrasécuritaire, il est clair que les flics et le gouvernement n'ont pas du tout intérêt à ce que ces événements puissent être rapportés à temps pour les dates de tombées des bulletins d'information des grands réseaux de télévision.

Sur l'heure du souper, l'exaspération des journalistes est à un point tel qu'ils ont tenu une manif improvisée, à l'intérieur du périmètre de sécurité, en bloquant temporairement un convoi de véhicules de la GRC (Gendarmerie Royale du Canada) ! Parallèlement à cela, plusieurs véhicules des réseaux de télévision furent aussi vandalisés par des manifestantEs et un journaliste de TVA a été blessé à la tête par le jet d'une bouteille.

Déroulement du Carnaval contre le capitalisme

Environs 5000 personnes étaient présentes au rendez-vous, à l'Université Laval, à Sainte-Foy, sur l'heure du midi, pour participer au Carnaval contre le capitalisme organisé conjointement par la CLAC (Convergence des Luttes Anti-Capitalisme), de Montréal, et la CASA (Comité d'Accueil du Sommet des Amériques), de Québec. La CLAC et la CASA sont des organisations à tendance anti-autoritaires favorables à la diversité des tactiques. Ainsi, la journée d'action du 20 avril a prévu trois différentes zones verte-jaune-rouge, selon le degré de risque des actions (vert étant les manifs à risque minimal, jaune à risques à niveau intermédiaire, rouge à hauts risques).

La foule était très diversifiée, comprenant à la fois des jeunes et des moins jeunes, des anarchistes parfois bien équipés (casques, boucliers, masque à gaz, etc.) parfois non, des maoïstes avec leurs drapeaux rouge, des contestataires sans allégeance politique définie, des étudiantEs, un groupe de cheerleaders radicales, etc. Les éléments combatifs, toutes tendances confondues sont estimés à 200, 300 personnes. Parmi les attractions les plus populaires du Carnaval, mentionnons une magnifique catapulte (grandeur nature !). Pour vous donner une idée de la grosseur de la foule, celle-ci s'allongeait sur distance de 15 coins de rues.

Aussi présent sur les lieux, le GOMM (Groupe Opposé à la Mondialisation des Marchés), une coalition d'associations étudiantes et de syndicats apparemment sous l'influence du PDS (Parti de la Démocratie Socialiste, ex-NPD-Québec). Peu après le départ de la marche, les militantEs du GOMM ont tentéEs de détourner le Carnaval pour lui imposer leur propre parcours, une tentative qui a finalement échouée lorsque les activistes de la CLAC et de la CASA ont découvert le coup fourré, donnant ainsi lieu à une confrontation verbale qui aurait pu, mais n'a pas, dégénérée en bagarre.

Sur la route, la présence policière se limite à diriger le trafic. Des manifestantEs s'en sont parfois pris aux auto-patrouilles : un activiste a été vu en train de dégonfler un pneu, un autre véhicule policier a été décoré d'un graffiti (" fuck you", classique, mais efficace). L'incident le plus sérieux a été lorsqu'un flic a reçu un coup de poing en pleine sale gueule par ce qui semblait être un anarchiste cagoulé, vers 15h00. Le flic a sorti son arme à feu mais ne l'a pas dégainée, lorsqu'il s'est aperçu que la scène faisait l'objet de l'attention de photographes.

À un moment au cours de la marche, les participantes se sont vus offrir la possibilité de soit tourner à gauche pour se rendre à l'îlot Fleuri, pour une fête de rue avec DJ (zone verte), ou encore continuer tout droit sur René-Lévesque pour aller manifester devant le périmètre (zone jaune). Quant aux zones rouges, elles n'avaient pas d'endroits précis, mais on pouvait supposer que les actions rouges se dérouleraient à l'intérieur de la zone jaune. La majorité des participantEs, environs 4000 personnes, ont opté pour continuer jusqu'au périmètre.

Rendu là, un manifestant est monté sur la clôture, sur René-Lévesque, et s'est mis à la faire balancer. Avec l'aide d'une poignée d'autres camarades, un pan entier de la clôture a foutu le camp dans le temps de le dire sous les hurlements triomphalistes de la foule en délire. Il est environ 15h30. Une trentaine de flics anti-émeute sont présents de l'autre côté et répliquent en tirant des grenades lacrymogènes, qui sont aussitôt relancés dans leur direction. D'ailleurs, le vent pousse dans la direction de la flicaille, limitant ainsi l'efficacité de leurs gaz. Des manifestantEs pénètrent à l'intérieur du périmètre sur une distance d'environs dix mètres et sont suivis par la catapulte qui bombarde l'escouade anti-émeute d'oursons en peluche !!!

Durant environ une heure et demie, des projectiles surtout légers, mais aussi quelques pavés, volent en direction des flics, qui eux, font parfois semblant de charger la foule, provoquant certains mouvements de panique, mais s'arrêtent pas loin. La stratégie policière consiste essentiellement à regagner mètre par mètre le territoire aux mains du Carnaval.

Un des événements les plus déterminants sera l'apparition de deux monstrueux camions équipés de canons à eau. Il s'agit de véhicules gigantesques que l'on retrouve habituellement sur les aéroports et sur lesquels le mot "POLICE" a été inscrit en grosses lettres. Les deux mastodontes se sont mis à avancer parmi les manifestantEs et, après un court moment d'hésitation incrédule, la réplique ne s'est pas fait attendre.

Un manifestant a commencé par installer une banderole sur le canon, situé au devant du véhicule. Puis, d'autres protestataires se sont mis à assaillir le camion de coups de bâtons. La fenêtre côté conducteur a rapidement été fracassée, ce qui a entraîné automatiquement l'envoi d'un puissant jet d'eau en direction de la foule. Encore là, ce fut la débandade totale pour la SQ, les mastodontes ont fui honteusement sous les huées hostiles aussi vite qu'ils étaient apparut. Hourra !

Fête populaire sur la rue Saint-Jean

À un coin de rue au sud du champ de bataille se déroulait une fête populaire organisée par le Comité Populaire Saint-Jean Baptiste. Débutant à midi, avec la présence de quelques centaines de personnes sur place, l'affluence a grossi pour atteindre plusieurs milliers de personnes répandues sur une distance de 9 coins de rue dans le courant de l'après-midi.

De nombreux commerces décorèrent leurs vitrines avec des posters annonçant la création d'une "Zone de Libre-Expression". Quant à la clôture, elle fut aussi décorée de pancartes, tissus colorés, au point où il restait peu d'espace où accrocher des trucs dessus. Plusieurs messages à la craie furent inscrits un peu partout sur les trottoirs et des pierres tombales signifiant la mort (?) de la liberté d'expression étaient disposées à plusieurs endroits.

Vers 15h00, le Collectif de résistance ludique a organisé une action rigolote consistant à lancer trois tonnes de rouleaux de papier de toilettes au-dessus de la clôture à l'intérieur du périmètre de sécurité, afin de permettre aux dignitaires du Sommet des Amériques de ramasser toute la marde qu'ils vont faire avec leur ZLÉA. Certains flics, visiblement blasés, ont répliqué en relançant quelques rouleaux aux participantEs à la fête populaire.

Bien que la présence policière sur la rue Saint-Jean soit demeurée quasiment inexistante tout le long de l'après-midi, les responsables du Comité conseillèrent aux parents accompagnant leurs enfants de commencer à quitter les lieux. C'est que le vent risquait de repousser les vapeurs de lacrymos dans la zone verte et ainsi incommoder les personnes en bas âges. À ce moment-là, un gros nuage de lacrymos était visible à partir de la rue Saint-jean. D'ailleurs, plusieurs combattantEs usèrent de la zone verte comme une aire de repos, relaxant une demi-heure le temps de reprendre pour retourner sur le front pour résister aux flics.

Répression

C'est peu après cette annonce qu'une équipe de cinq agents en civil déguisés en manifestants procédèrent à l'arrestation, qui ressemblait en fait à un kidnapping, de l'organisateur le plus connu, et le plus criminalisé de la CLAC, Jaggi Singh. Les gros porcs lui ont sauté dessus sans aucun avertissement en frappant Jaggi juste en face des locaux du Comité populaire Saint-Jean Baptiste devant des dizaines de témoins. Une poignée de camarades eurent le réflexe de lui venir en aide, frappant les flics et tentant de libérer Jaggi de leurs sales pattes. Débordés, les agents crièrent qu'ils étaient de la police et sortirent de leurs manteaux des matraques télescopiques en menaçant physiquement les camarades impliqués dans la mêlée.

Les agents créèrent un effet de surprise dont ils profitèrent pour prendre la fuite, avec leur prisonnier qu'ils jetèrent brutalement à l'intérieur de leur véhicule banalisé, qui lui fut la cible de plusieurs projectiles avant de disparaître définitivement de la rue Saint-Jean. Il s'en fallu de peu pour que les camarades parviennent à libérer Jaggi, tout ce qu'il manquait c'était davantage de monde pour jouer des bras avec cette bande de brutes.

Lors d'une conférence de presse, les flics présentèrent Jaggi Singh comme étant un "leader du Black Bloc", ce qui est évidemment un grossier mensonge. Il est à craindre que Jaggi connaisse des difficultés pour être remis liberté [qui fut obtenue plusieurs jours après, ndlr], puisqu'il fait déjà l'objet de sévères conditions suite à son arrestation lors de la manifestation du 23 octobre 2000, à Montréal, contre la réunion du G-20.

Ces conditions lui stipulent qu'en cas d'arrestation dans le futur il devra débourser pas moins de 4000$ (soit 1000$ pour chacune de ses accusations) pour être remis en liberté. De plus, une camarade s'était portée garante de la bonne conduite de Jaggi en signant un engagement lui contraignant de payer 1000$ en cas de non-respect de ses conditions. (plus d'info sur ce cas particulier suivra bientôt).

Lors de leur point de presse, les flics ont aussi précisé qu'ils en étaient rendus à 24 arrestations (ce nombre a grimpé à 28 au moment d'écrire ces lignes). Ce chiffre comprend l'arrestation de deux personnes à l'intérieur d'une automobile en matinée, à Sainte-Foy. Les flics prétendent avoir saisi dans le véhicule des tiges de métal, des casques, des balles de granit, des batteries, etc. L'un des individus est accusé de "complot", tandis que l'autre a été libéré par la police sans aucunes accusations.

En fin de journée, les flics revendiquaient cinq blessés dans leurs rangs. Du côté des manifestantEs, nous avons connaissance de quatre cas de blesséEs, qui n'incluent pas les personnes affectées par les effets des gaz. Cela comprend une personne ayant reçu six points de suture sur la tête et un cas d'hémorragie sérieuse.

La répression a été dénoncée par la CLAC et la CASA au cours d'un point de presse, de même que par la coalition non-violente OQP-2001 (Opération Québec-Printemps), qui revendiqua elle aussi la libération immédiate de toutes les personnes arrêtées par le biais d'un communiqué. Ce n'est pas une surprise qu'on ne puisse pas en dire autant des dirigeantEs collabos-réformistes du Sommet des peuples, qui se sont empressés de dénoncer la "violence" à la fois des flics et des opposantEs, qu'ils et elles ont mit sur un même pied d'égalité.

Françoise David, la présidente de la FFQ (Fédération des Femmes du Québec) et Claudette Charbonneau, la vice-présidente de la centrale CSN (Confédération des Syndicats Nationaux) pointèrent du doigt "un très petit groupe bien organisé depuis longtemps" comme étant à l'origine des troubles alors que leur teach-in sur la ZLÉA qui était offert plus tôt dans la journée par l'Alliance continentale des peuples n'a pas attiré un chat !

Les échauffourées entre flics et manifestantEs se sont poursuivies jusqu'à tard en soirée alors que des vans remplis d'agents en civil ratissaient les rues à la recherche de proies à embarquer. Et pendant ce temps, le bruit des hélicoptères de police donnait un caractère de ville assiégé à la vieille capitale…

À suivre!

Bubuv, en direct de Québec

Texte posté le 22 avril 2001sur a-infos


[Texte publié dans Cette Semaine n°83, sept/oct 2001, pp. 13-15]