Marche citoyenne à Québec : les pieds dans le plat


La manifestation du 21 avril est appelée, dans le cadre du "Sommet des peuples", par tous les organismes de sous-traitance de l'encadrement social que constituent les syndicats, Ong, groupes communautaires, groupes de femmes, asso-étudiantes, etc., bref ceux et celles qui se définissent comme la "société civile". Cette initiative, qui est du même type que la "Marche mondiale des femmes" ou le forum social de Porto-Alegre, vise à asseoir le mouvement citoyenniste comme alternative et partenaire social dans le système capitaliste.

A Québec, cette manifestation est sous le contrôle absolu de ces organismes tant par ses buts clairement affichés de régulation et d'aménagement du capitalisme que par son déroulement et son encadrement socio-flic.
Il nous semble pour le moins étrange que, dans un tel contexte, une fédération se réclamant de l'anarchisme-communisme et prônant un anticapitalisme radical ait lancé un appel à former un contingent libertaire (voir note 2). Plus troublant encore est le libellé même de l'appel qui qualifie cette manifestation d'"unitaire", ce qui ne serait vrai qu'en autant qu'on ait admis bêtement qu'il faille tous s'unir derrière ces capitalistes syndicaux et sociaux sans se poser ces questions élémentaires : unité, avec qui ? et sur quoi ? De plus, devons-nous préciser que même les organismes consensuels et confusionnistes que sont la CLAC et le CASA(1) se sont vus imposer toute une série de conditions pour participer à la table de concertation qui, entre autres, organise cette marche. La CLAC, en particulier, a été fermement tenue à l'écart de l'organisation. Au sein de la CLAC du moins, on sait que des débats ont eu lieu sur la pertinence de participer à cette parade, ce que, conformément à leur nature (voir note 1), ils ont naturellement accepté…
Unitaire, cette marche ne l'est donc que pour ceux et celles qui se prennent pour des citoyens et citoyennes responsables et s'opposent seulement à la "mondialisation". Plus déconcertant et paradoxal encore est l'appel de la NEFAC(2) lorsqu'elle donne à l'avance des garanties aux capitalistes syndicaux et sociaux qui contrôlent cette marche, en affirmant : "Nous respecterons l'esprit des paramètres de cette manifestation… à moins d'une attaque de la part des policiers ou des services d'ordre qui nous obligeraient à nous défendre, nous resterons non-violents lors de cet événement".

Nous pensons qu'il s'agit là d'un dangereux précédent : offrir à l'ennemi la respectabilité qu'il nous réclame pour faire parti de "son mouvement". Et nous restons persuadés qu'il n'est point besoin de rappeler à nos camarades fédérés que la rue ne se marchande pas, que ceux et celles qui se disent libertaires et/ou anarchistes ou simplement révolutionnaires n'ont rien en commun avec ces marches citoyennes et qu'ils n'ont surtout pas à payer de ticket d'entrée pour prendre la rue.

Dernières remarques. Lorsque cet appel ajoute : "Lors de la journée du 21 avril, l'idée pour nous n'est pas de diviser le mouvement, ni de le provoquer mais bien que les tendances libertaires se déploient et se rendent le plus visible possible. (…) directement visible pour le peuple, avec nous dans la rue (ou, à la rigueur visible pour les quelques scribouilleurs réellement alternatifs)" il y a quelques questions à se poser. De quel mouvement s'agit-il, celui qui veut l'abolition des conditions existantes, qui se positionne en tant que classe sociale antagoniste, bref avons-nous affaire à un mouvement s'inscrivant dans la lutte de classes, même avec des buts mystifiés ? Nous ne le croyons pas, et avec nous beaucoup de gens non plus. Et enfin dites-nous donc en quoi consiste ce "peuple" pour qui il faudrait être "directement visible" ? Comme le disait un aïeul : "quand j'entends le mot "peuple", je me demande toujours quel mauvais coup on prépare contre les prolétaires". Cette logique du vouloir-être-visible-pour-le-peuple peut nous conduire bien loin…

Pour finir, souvenons-nous qu'il y a à peine quelques mois beaucoup, disons des "anarchistes lutte de classes" qualifiait tout ce cirque anti-mondialisation de piège à rats où il n'était pas question de s'investir en priorité sinon avec une stratégie autonome et pour s'en démarquer. On n'en était pas encore à tricoter la queue de la comète du citoyennisme…

Il n'en tient encore qu'à nous de ne pas se laisser circonscrire. Et de riposter.

des libertaires

Contact : C.P.266, Succ. " C ", Montréal, Québec Canada H2L 4K1

(1) La CLAC (Convergences des Luttes Anti-Capitalistes) et le CASA (Comité d'Accueil du Sommet des Amériques) affirment haut et fort dans leurs chartes un anti-capitalisme qu'ils disent radical et une autonomie qu'ils affirment sans faille… En réalité, leur principale caractéristique tient dans leur volonté de démocratisme à tout crin, en fait on veut jusqu'à… démocratiser le capital. Aile gauche du citoyennisme, beaucoup de bonnes volontés et de réelles combativités s'y perdent dans l'activisme à court terme et les déclarations de principes.
(2) La NEFAC (North-Eastern Federation of Anarchists-Communists) est une récente fédération de groupes se réclamant de l'anarcho-communisme. L'appel dont il est question est paru sur Ainfos du 29 mars 2001.

Texte posté le 10 avril 2001 sur a-infos


[Publié dans Cette Semaine n°83, sept/oct 2001, p. 15]