Des pratiques de l’Etat portugais


L’augmentation du taux d’incarcération dans les pays européens est particulièrement visible au Portugal où il est passé de 50 prisonniers pour cent mille habitants en 1970, à 140 en 1997, le plus élevé de la communauté et un des plus élevés au monde. En 1998, il y avait dans les prisons portugaises surpeuplées plus de 14 000 détenus pour une population de 9 millions d’habitants, dont une bonne moitié en préventive. De l’époque du régime fasciste à aujourd’hui, le taux d’incarcération a donc pratiquement triplé 1. A chaque régime ses formes de répression, ses méthodes pour assurer la paix sociale. (...)

En mars 1996, une amnistie présidentielle libère les derniers prisonniers politiques du groupe d’action armée FUP/FP 25 2. A l’annonce de cette mesure, un mouvement spontané de protestation éclate parmi les prisonniers de droit commun : ils ne protestent pas contre cette amnistie, mais ils revendiquent l’amélioration des conditions de détention. Ils se considèrent, eux aussi, victimes d’une société injuste. Vingt-deux ans plus tôt, dans les mois qui suivirent le mouvement d’avril 74, quand les prisonniers s’étaient révoltés à Lisbonne pour réclamer une amnistie, les militaires insurgés leur avaient tiré dessus. Nouvelle preuve que la façon dont une révolution traite les prisonniers de l’ancienne société est toujours révélatrice de ses virtualités libératrices.

Le mouvement de 1996 prend vite une ampleur nationale, avec pétitions, grèves du travail et de la faim 3. Les prisonniers créent des Commissions de détenus et dénoncent la généralisation de la drogue en prison, la promiscuité, l’état déplorable des conditions sanitaires et de la santé des prisonniers. Dans un communiqué, une commission de détenus d’une prison de Lisbonne, écrit : “On peut penser que le chômage, l’emploi précaire, la faillite du système d’aide social, le manque de respect des minorités, la création des ghettos urbains (où la qualité de vie est sous-humaine), l’inadaptation des jeunes (qui se traduit par l’augmentation de la toxico-dépendance), sont autant de facteurs de dysfonctionnement social qui contribuent à ce que la vie soit de plus en plus conflictuelle dans notre société”. Devant l’ampleur de cette révolte et ses répercussions, les politiciens montent au créneau pour défendre le système. Le parti socialiste s’oppose à l’élargissement de l’amnistie, qui provoquerait “une augmentation de l’insécurité et de la criminalité dans la rue”, alors que le PC exprime des réserves. Finalement, le 23 mars 1996, les détenus de la prison de Caixas – où l’ancien régime enfermait jadis les opposants dont certains font aujourd’hui partie du personnel politique de l’Etat – se mutinent et refusent de réintégrer les cellules. L’intervention de la police est brutale, provoquant de nombreux blessés. Devant les caméras, les détenus brandissent des panneaux où on peut lire : “La police assassine, les juges sont des criminels et les prisons portugaises sont des camps d’extermination” – “Ici point de démocratie, liberté pour les détenus, les politiciens en prison”. Quatre ans après, les conditions d’enfermement continuent de s’aggraver. Au point que l’idée d’amnistie revient comme solution provisoire, et gagne du terrain, y compris chez ceux qui la réfutaient hier encore.

Qui sont donc ces prisonniers qui s’entassent sous le sommeil lumineux du Sud dans les prisons vétustes de cette périphérie de l’empire européen ? Les laissés-pour-compte de la modernité ! Un cinquième des détenus a moins de 25 ans et 50 % sont des récidivistes, 46 % sont des ouvriers et 10 % des chômeurs. On considère que 70 à 80 % des peines sont liées à des situations de toxico-dépendance, essentiellement le trafic d’héroïne. Comme c’est aujourd’hui le cas dans la plupart des pays, les crimes contre les personnes sont en diminution, alors que les délits pour atteinte à la propriété et aux biens augmentent. (...)

1. Il y a, dans les prisons portugaises, trois à quatre détenus par place.
2. Le groupe clandestin FP 25 (Frente Popular 25 Abril) fut créé en avril 1980 par des activistes révolutionnaires qui, par des actions armées, voulaient s’opposer à la reprise en main capitaliste. Une première amnistie, en 1991, a fait sortir de prison les chefs de l’organisation, dont Otelo.
3. Les informations sur cette révolte ainsi que sur le complexe carcéral portugais sont reprises de : “Desmontar a farça do sisteme prisional, a verdade sobre os protestos de 1996”, Anatopia, Lisboa. [Nous sommes retournés à cette source citée par C. Reeve en vue de la traduire directement, mais elle est manifestement erronée puisque Anatopia ne comporte qu’un numéro dans lequel cet article est absent]

Extrait de Les oeillets sont coupés de Charles Reeve, éd. Paris Méditerranée, avril 1999, pp. 149-154


[Extrait publié dans Cette Semaine n°83, sept/oct 2001, p. 5]