Un bilan critique du Collectif Anti-expulsions d'Ile-de-france


Créé officiellement le 7 avril 1998, le CAE Ile-de-France est au départ le regroupement de collectifs (dont la CNT-Vignoles, 13Actif, le C19 et des membres de l’ex-collectif des Papiers pour Tous 1) qui luttent déjà sur le terrain de l’immigration et d’individus qui arrivent sur des pratiques qui commencent à se développer : l’intervention directe contre la machine à expulser.

Des aéroports et des gares...

Les premiers modes d’intervention se situent dans les aéroports et les gares. Suite à l’expulsion de deux églises du XIIIe arrondissement, des personnes se rendent quotidiennement dans les aéroports afin d’inciter les passagers à se solidariser (en restant debout ou en protestant de diverses manières) avec les expulsés embarqués sur les avions. La conséquence directe pouvant être le débarquement des expulsés si le commandant de bord estime que l’avion ne peut décoller dans ces conditions ; le délai de rétention étant de 10 jours (à l’époque), les expulsés pouvaient à l’expiration de ce terme déjà entamé lors de leur tentative d’embarquement, être relâchés. La parade de l’Etat a été de les condamner pour “refus d’embarquement” de 3 mois jusqu’à un an ferme, l’enjeu est alors que ce soient les passagers qui empêchent l’expulsion ! En mars 1998, ce sont près de 100 sans-papiers du 6e collectif qui ont été arrêtés suite à ces deux occupations d’églises, et l’intervention sur les aéroports a permis d’en faire redescendre quelques uns (mais Diawara Siriné s’est pris un an ferme lors de l’appel en novembre 98 pour “refus d’embarquement”). Il est à noter que les individus qui contactent les passagers ne font que reprendre une pratique des immigrés déjà en usage lorsqu’ils voient des “compatriotes” se faire expulser.

A partir du 15 avril 98, c’est le train de “21h03” à gare de Lyon que le CAE tente d’empêcher de partir. C’est notamment celui qui transporte les expulsés algériens jusqu’à Marseille où ils prendront le bateau à destination d’Alger. Ce train sera bloqué cinq fois, ces interventions étant coordonnées avec Lyon et Marseille où d’autres personnes tentent de bloquer le train, voire plongent dans le port de Marseille et tournent autour du bateau. Au total, ce train accumulera jusqu’à deux heures de retard. Parallèlement, de plus en plus de personnes viennent à ce rendez-vous de “21h03” et jusqu’à 200 individus tentent d’accéder au train, courent sur les voies et... se prennent des coups de matraque. Le CAE de Paris travaille d’emblée avec le syndicat Sud-Rail qui assumera bien peu l’état de la gare après ces confrontations musclées. La Cimade, association humanitaire qui cogère les camps de rétention est également présente.

...aux occupations

Sans refaire toute l’histoire du CAE, ce collectif a maintenu un peu plus longtemps sa logique d’intervention directe en occupant les locaux de la Police des Frontières qui abritent aussi un centre de rétention à la gare du Nord, le 12 juin 98. Les flics prennent très mal l’occupation de leur quartier général et arrêtent 66 des 200 personnes présentes. Trois passeront en procès, l’une pour “outrage, rébellion, dégradation de véhicule de police” prendra le 12 septembre 98 une amende, l’autre sera condamnée à 10 mois de prison dont 4 ferme le 17 décembre 99, la dernière sera relaxée (2). De la même façon, 200 personnes occupent le 24 janvier 99 l’hôtel Ibis de Roissy (dont sa terrasse) qui sert de centre de rétention, tandis qu’en Belgique la maison du ministre de l’Intérieur est entourée de barbelés et qu’à Lille l’autoroute qui mène au centre de rétention est murée. Des manifestations ont lieu à Lyon (dans l’aéroport), Toulouse et Reims (devant le commissariat qui sert de centre de rétention), Nantes 3. Enfin, une manifestation d’une centaine de personne se rend le 27 juin 99 au centre de rétention de Vincennes.

On notera que les interventions dans les aéroports ont continué durant toute cette période, notamment en bloquant les comptoirs de compagnies aériennes (Air france, Air Afrique,...) ou en occupant des agences d’Air france comme le 27 mars 99 où 369 personnes seront interpellées. Suite à cette dernière action qui concluait une manifestation de sans-papiers, l’auteur de cet article, dégoûté par bien des choses au CAE et là précisément par le fait que près de 400 personnes se laissent arrêter, n’a plus eu de rapports avec ce collectif. L’objectif de cette occupation semblait bien être de ramener du monde autour du CAE suite à la manif, sans autre fin que celle de rester dans l’Agence en attendant les flics : une action totalement symbolique qui jouait sur l’aspect consommateur des participants. Une dernière action, enfin, qui a pu être intéressante après cette date : l’occupation le 16 décembre 2000 de la nouvelle zone d’attente “Zapi 3” de Roissy.

Des limites de plus en plus prégnantes

Les limites politiques du CAE ne se restreignent pas à une période précise de son histoire et la résumer comme un chemin qui mène des actions directes contre les expulsions à du lobbying ou une collaboration plus accrue avec le pouvoir et ses relais serait partiellement faux. Car le CAE n’a dès le début jamais été clair ni sur ses objectifs pratiques (et les moyens à se donner pour les obtenir) pour faire avancer ses revendications, ni surtout sur son rapport aux médiations du pouvoir — journalistes, autres associations investies sur les luttes de l’immigration, syndicats ; voire même sur son rapport avec les immigrés en lutte. Ceci reflète en partie les individus qui dès le début l’ont composé, mais témoigne aussi des rapports de force internes qui ont su imposer des pratiques de plus en plus ambiguës. Enfin, il serait également intéressant de connecter les interventions du CAE aux fluctuations internes du mouvement des sans-papiers (ce que nous ne ferons pas ici), tant il est vrai qu’une des spécificités française est que les immigrés ont une longue pratique des luttes, et ce de façon souvent autonome.

Objectifs pratiques :

On a vu que les membres du CAE avaient commencé en se rendant directement et physiquement sur les lieux de la machine à expulser pour tenter de la bloquer. Ceci s’est fait malgré les coups et parfois les procès. Cependant, agir contre ces rouages peut également s’entendre d’autres manières. Et le CAE n’a pas hésité à les utiliser. A partir de début 1999, il s’est lancé dans une campagne de lobbying contre le groupe Accor qui, par le biais des hôtels Ibis et du voyagiste Carlson Wagons-lits Travel, collabore aux expulsions (l’un est partiellement un centre de rétention à Roissy et l’autre réserve les places de train pour les expulsés). Alors qu’attaquer directement la machine à expulser suppose des modes d’interventions qui ne posent d’autres limites que la volonté des participants, la campagne de lobbying [harceler, boycotter] restera dans les limites qu’elle s’est donnée : “occupons les agences, diffusons des tracts aux clients et employés, redécorons les façades...” (4). Et lorsque par malheur un groupe d’individus — dont des membres du CAE — saccage le 6 juin 99 une agence de Carlson à Paris, il n’en est fait mention nulle part dans les nombreuses chronologies ou comme exemple d’action intéressante. La personne qui est passée en procès pour ce fait n’a elle pas cachée ce lien (5). De la même façon, le CAE organise le 8 mai 99 un... simple rassemblement devant l’hôtel Ibis de Montreuil. A l’inverse, suite à l’occupation de la terrasse de l’Ibis de Roissy le 24 janvier 99 et pour faire relâcher les sept personnes interpellées, une petite centaine de personnes s’est invitée dans trois hôtels de suite pour allègrement piller bar et buffet et continuer ainsi jusqu’à leur libération (ce qui fut fait). Tout ceci pour illustrer que passer d’une perspective d’attaques contre la machine à expulser à celle d’un boycott/harcèlement contre un de ces rouages, si cela permet peut-être de “ratisser plus large”, est peu porteur en terme d’offensive puisqu’on passe ainsi au terrain symbolique (le harcèlement avec exemples à la clé dans les tracts) et à la passivité (le boycott).

Si ceci n’empêchera pas ponctuellement le CAE d’être plus radical, comme ce fut le cas à Strasbourg lors du camping NoBorder en juillet 2002, ce n’est jamais comme stratégie définie, et toujours à côté de pratiques qui acceptent toutes les médiations. Il navigue ainsi dans toutes les eaux troubles de la tactique, avec s’il le faut plusieurs niveaux d’action, tout en ne faisant jamais la publicité des pratiques intéressantes (sabotage de l’aéroport de Francfort, émeutes en centres de rétention australiens, attaques contre ces centres en Belgique, saccage d’une agence Accor à Paris,...) voire en s’en servant pour justifier un niveau public élargi qui comporte des pratiques totalement incompatibles avec les attaques directes (accueil de journalistes, signature de tract avec des partis, réunions avec des associations qui vivent de la misère des immigrés, dialogue “conflictuel” avec des maires). A moins que ces différents modes ne soient pas antagonistes mais complémentaires !

Le boycott d’Accor comme nouvelle perspective : mais pour obtenir quoi, au fait ? Que cette entreprise ne se fasse plus de fric sur les expulsions ! On demande donc aux “citoyens” de boycotter les hôtels d’Accor, sa compagnie de réservation de voitures, ses cantines d’entreprise, etc. Poussant à fond cette nouvelle logique de lobbying, que fit le CAE après avoir localisé le domicile personnel du PDG d’Air France (autre entreprise impliquée dans les expulsions) ? Ils l’ont réveillé tôt le matin en précisant dans leur tract “nous sommes venus interpeller Monsieur Spinetta aujourd’hui, désireux de lui faire prendre conscience de ses responsabilités, lorsqu’il choisit de collaborer avec le Ministère de l’Intérieur...”. Conscientiser la mauvaise conscience des PDG, voilà une méthode bien singulière pour intervenir contre les expulsions. De même, le 6 mai 98, le CAE est parvenu à pénétrer au 27e étage de la tour Montparnasse, siège d’Accor, pour tomber en pleine réunion au sommet de la branche loisirs/tourisme : et là, ils ont “dénoncé” à toutes ces belles ordures la “collaboration des entreprises publiques et privées à la politique de contrôle et d’expulsion du gouvernement” en distribuant tranquillement leur tract contre Accor. Enfin, le comble de cette campagne fut peut-être atteint le 1er mai 99 avec la lettre envoyée aux comités d’entreprise (organe de cogestion par excellence entre syndicats et patrons) pour “agir, avec nous, en refusant les propositions d’accueil de congrès, forums, séminaires, ou autres conférences dans les hôtels du groupe Accor” en “informant vos adhérents, le personnel des entreprises et des comités d’entreprise...”. Ecrire aux syndicats pour toucher les travailleurs le 1er mai, il fallait y penser, et bouffer des petits-fours lors d’un cocktail chez x plutôt que chez y, voilà un grand pas contre les expulsions !

Toute cette campagne de lobbying contre Accor nous permet de nous interroger sur les moyens que s’est donné ce collectif. Il nous semble que la logique du CAE est, fondamentalement, non pas de s’opposer aux expulsions mais de “faire quelque chose” contre elles. S’il y a moins de volontés pour s’attaquer à la machine à expulser — suite à l’épuisement, la répression ou une quelconque analyse sur l’“état du mouvement” par exemple —, au lieu d’accepter cette donnée et d’adapter ses actions (ne pas revendiquer par exemple), il faut tout de même “continuer à bouger”. Il y a au CAE comme un refus permanent de se penser comme un groupe peu nombreux mais sur des bases claires, ce qui s’exprime par le fait de changer régulièrement de tactique, toujours chercher à s’élargir afin de pas demeurer en marge, soit une volonté continuelle de rassembler le plus de personnes possibles autour du fait d’agir, ce qui ressemble fort à de l’activisme gauchiste. A la fois pour des raisons de confort interne, rester ensemble, et de confort politique, demeurer visible, le niveau d’action du CAE a donc au contraire été revu à la baisse sans que la question de la cohérence politique ne se soit posée. Il n’y a pourtant à notre sens aucun rapport entre d’une part des individus qui s’opposent directement aux expulsions au nom d’oppressions et d’une liberté qu’ils défendent en commun avec les sans-papiers (“de circulation et d’installation” par exemple), c’est-à-dire se défendre soi en attaquant ainsi des rouages de la domination ; et, d’autre part, en tentant d’organiser un boycott passif de ces mêmes ennemis, c’est-à-dire en jouant sur la consommation de ce qui devient de “mauvais produits”. Ce n’est plus intervenir en individus porteurs de liberté par des actions directes, mais c’est apitoyer la masse (les citoyens, les consommateurs, au choix) pour qu’ils aient l’impression de participer à un combat commun. L’optique n’est plus l’association pour porter des coups à l’ennemi mais la délégation (le boycott c’est demander à d’autres d’ “agir”), ce n’est plus l’attaque directe contre les structures mais un moyen passif (l’achat de produits) contre un grand méchant désigné. Cela change tout en termes de réappropriation de la lutte et de ses moyens par chacunE. Ce type de campagne se méprend, enfin, sur le rôle entre l’Etat et les entreprises, et donc sur celui du système capitaliste : il y a comme une volonté, en dénonçant la collaboration entre entreprises et Etat, de dire “laissez l’Etat assumer seul sa politique et contentez-vous de faire du fric” (“nous dénonçons les complicités entre l’Etat et les entreprises publiques ou privées”). Comme si ces deux pôles n’étaient pas économiquement et politiquement étroitement imbriqués depuis toujours, comme si ce n’était pas la même classe qui présidait aux destinées des deux. C’est une banalité de rappeler que tout ce qui peut rapporter du fric est exploité, les expulsions comme le reste, et qu’il n’y a aucun sens à “faire prendre conscience de ses responsabilités” à un patron, sinon en l’éliminant — mais pour d’autres raisons cette fois comme la vengeance, puisqu’il est à son poste précisément pour ce qu’il fait. “Nous dénonçons les complicités...” revient donc à dire “nous dénonçons le fonctionnement du système capitaliste”, ce qui devient pour le moins cocasse ! A l’inverse, de vouloir faire cesser par le boycott une collaboration rentable qui a structurellement toutes les raisons d’exister, les attaques directes n’ont comme ambition que de gêner ou d’empêcher momentanément ces expulsions, ce qui peut déjà être conséquent. A moins que le CAE souhaite que le commerce des expulsions soit nationalisé ou directement exécuté par les sbires de l’Etat ? Comme on est bien loin des attaques contre les trains, lorsqu’en en arrive à vouloir (illusoirement, en plus) jouer un rouage contre un autre... Une dernière chose : dans un monde où tout est colonisé par la marchandise — jusqu’à nos gènes —, appeler à faire des choix éthiques à l’intérieur de celui-ci (l’entreprise x, “garantie 100 % sans expulsions”) plutôt qu’à détruire les marchandises qu’il produit ou ses centres de production, revient bien plus à le consolider qu’à le liquider.

Les différentes médiations :

Dans la continuité de l’exemple de cette campagne de lobbying, le CAE n’a jamais su — cette fois depuis sa création — être clair sur les médiations du pouvoir. Le point commun avec ce qui précède est la question de la “visibilité” en vue de “ramener des gens”. Encore une fois, au lieu d’agir comme un collectif autonome (propres objectifs, propres moyens, indépendant des institutions et de leurs relais), il y a en permanence la volonté d’être partie prenante d’une lutte plus large, “un mouvement social” (ici le mouvement des sans-papiers), avec l’objectif de le radicaliser, c’est à dire de faire venir à soi de nouvelles personnes afin d’élargir la lutte jusqu’à... la révolution peut-être. Le rapport aux différentes médiations est dès lors ambigu : lorsqu’on se sent fort, on les ignore, mais on n’hésite à l’inverse pas à faire appel à elles en cas de faiblesse. Toujours le même mythe d’utiliser ses ennemis sans contrepartie.

— Les journalistes n’ont jamais été exclus des actions du CAE, ils ont même parfois été invités, chaque action faisant en plus l’objet de communi-qués de presse. Lors du procès du 19 septembre 2000 dans lequel une dizaine de personnes étaient accusées d’ “exploitation non conforme d’une zone publique d’un aérodrome” (en fait diffusion de tracts le 22 janvier précédent à Roissy), un copieux dossier de presse a été réalisé. Le CAE n’a pas hésité à y inclure les articles publiés sur lui.

— Les syndicats ont sans cesse été considérés comme des alliés potentiels sinon naturels contre les expulsions. Au-delà de tout de ce qu’on peut penser sur ces collabos par nature, il nous semble évident que les syndicats ne souhaitent pas enrayer la machine à expulsion. Encore moins ceux des entreprises qui ont un rôle direct dans cette dernière. Ils en sont complices, au même titre sinon plus, que les travailleurs qu’ils aimeraient tant représenter. Dès le début du CAE, il y a eu des frictions avec Sud-Rail qui était associé aux interventions à gare de Lyon, parce qu’il ne parvenait pas à gérer la colère des manifestants et qu’il n’appréciait pas les quelques dégradations dans la gare lorsque ceux-ci devaient se replier. Lors d’une autre action conjointe, à Marne-la-Vallée, il a été plus loin en négociant directement avec les flics et ses collègues (la police des chemins-de-fer) la fin du blocage du train dès qu’il devenait plus que symbolique. La lettre aux syndicats évoquée plus avant témoigne également de cette logique de partenariat. La raison politique du CAE est la suivante : ”au-delà des actions, il est important de développer des liens et des échanges d’informations avec les syndicats et les employés de ces entreprises en les appelant à protester et désobéir” et, dans une autre brochure, “il faut avoir en permanence le souci de développer le débat et les prises de position des salariés et syndicats des compagnies aériennes, de la SNCF, de la SNCM. Car au bout du compte les SP [sans-papiers] expulsés sont des travailleurs comme eux, mais plus précaires” (7). Si on les suit, les individus qui permettent à l’Etat de déporter les sans-papiers sont d’abord des travailleurs, ce qui justifie tout. Mais les flics, les juges, les bourreaux, les huissiers, les personnel des arsenaux, les matons le sont également. Les expulsions ne sont pas une machine abstraite qui fonctionne mystérieusement du choix d’un ministre à l’Assemblée à l’arrivée d’un expulsé dans un autre pays : ce sont des lieux, des structures, des technologies et... des hommes. Sans forcer la comparaison, qui a convoyé les trains de déportés vers Auschwitz ? Des travailleurs ! Les exonérer ainsi sous prétexte qu’ils sont “des prolétaires”, c’est rejoindre soi-même ces collaborateurs dans l’abjection.

— Les partis politiques et institutions para-étatiques n’ont pas toujours été traités pour ce qu’ils sont, loin de là. A force de vouloir amener les autres sur ses propres bases au lieu de les considérer comme des ennemis, le CAE a parfois signé des tracts avec eux. En mai 2000, c’est par exemple avec les Verts, le PC (alors tous deux au gouvernement) et le SNJ, syndicat de journalistes. L’erreur individuelle fut alors invoquée à titre d’excuse, mais qu’est-ce cela signifie quant à la clarté des bases politiques au sein du CAE ? Car ce tract ne sortait pas du chapeau mais bien de réunions unitaires au sein desquelles des membres du CAE n’étaient pas gênés de siéger aux côtés de ces crapules. Lors de leur campagne contre la construction d’un centre de rétention à Palaiseau, le collectif n’a pas hésité à fréquenter les meetings électoraux pour interpeller les futurs élus. Il est une chose de saboter un meeting, une autre de dialoguer avec les élus comme n’importe quel citoyen, c’est-à-dire de rentrer dans les règles du débat démocratique. Lors de leur réunion publique du 12 octobre 2000, “le maire PS et un de ses adjoints y sont venus déclarer qu’ils étaient...”, selon un compte-rendu (8). Qu’est-ce que c’est que ce maire PS qui peut déclarer quoi que ce soit dans un rassemblement auquel participe le CAE ? Mais il vrai, à titre d’illustration, que le CAE avait déjà utilisé, comme moyen de s’opposer aux expulsions, la médiation du maire PC de Choisy-le-Roi le 24 octobre 1998 “pour alerter en notre présence toute les instances possibles (...) Il est parfois utile de connaître l’adresse des élus et de leur rendre des visites impromptues”. Pour leur faire payer oui, certainement pas pour les utiliser comme médiateurs, soit encore une fois le coup des ennemis qu’on utilise. Si s’opposer directement aux expulsions c’est utiliser les maires ou être reçus en délégation chez le préfet (après la manif du 10 novembre 2000 à Palaiseau), les positions du CAE ont bien évolué. Il n’est guère étonnant dès lors qu’il ait signé un appel à une réunion publique avec la CGT, la Ligue des droits de l’homme, la LCR et Sud-Education (toujours sur Palaiseau). Un dernier exemple enfin, alors que nous connaissons tous leur fonction et leurs actions, le CAE n’a pas hésité à solliciter Lutte ouvrière, Droits devants!, le Mrap ou la Cimade pour obtenir un communiqué de soutien lors du procès concernant la diffusion de tract à Roissy. Utiliser leur bonne image de crapules démocrates pour se défendre ensuite d’avoir distribué des tracts mais bien plutôt des “notes d’information”, s’est aussi s’associer à eux. Si on inverse l’idée, un CAE plus radical et clair (même s’il dénonce de façon générale dans ses textes le rôle des associations) aurait-il pu avoir le soutien de ce genre d’organisations ? Sa plate-forme précise toutefois depuis le début que “son but premier est de regrouper sur le terrain social, l’ensemble des individus et organisations” (sur la base de la libre circulation et installation de tous). Cette volonté d’unité laissait d’emblée la porte ouverte à toutes sortes de pratiques dont la participation possible d’individus liés aux “organisations” qui vivent du racket des sans-papiers et l’organisation d’événements avec eux. On notera que cette tendance gauchiste du CAE était déjà très présente dans le Collectif papiers pour tous (1996/97) avec l’investissement des mêmes personnes dans le 3e collectif de sans-papiers où elles siégeront dans des réunions unitaires de “soutiens” aux côtés de la LCR ou de la LDH sous prétexte d’avoir des liens directs avec un collectif de sans-papiers.

Notre vision de l’autonomie d’un tel collectif, qui n’a jamais pu s’imposer au sein du CAE, nécessiterait tout d’abord être clair sur le rôle de toutes ces médiations, ce qui signifie en pratique les considérer comme des nuisibles (à l’inverse de signer, de se réunir, de dialoguer avec eux, ou de les solliciter). Cette autonomie signifie également que le collectif s’assigne ses propres objectifs et qu’ils sont indépendants de ceux des collectifs de sans-papiers en lutte. Parfois, ils se trouvent en phase avec eux, d’autres fois c’est l’inverse, mais il est hors de question d’être subordonné à leurs priorités (volonté que les “soutiens” soient unis, utilisation de moyens institutionnels pour être régularisés par exemple). Sans que nous développions ce point ici, il nous a aussi semblé qu’au sein du CAE il y avait une volonté régulière d’obtenir une certaine légitimité de la part des sans-papiers en se raccrochant à des collectifs (le 6e, celui de la MDE, Choisy, Massy, certains délégués de la coordination Ile-de-france), quitte parfois à se mêler de la vie interne de certains collectifs (comme à Choisy le Roi), c’est à dire d’intervenir pour faire gagner la tendance “dure” en leur sein. Si nous luttons, c’est au même titre que les sans-papiers — à partir d’une situation différente — pour nous défendre : leur situation précarise l’ensemble du travail salarié, la répression et le contrôle développé contre eux nous touche également, le durcissement aux frontières est aussi une entrave à notre liberté de circulation, parce que nous sommes aussi étrangers à ce monde et que nous sommes aussi et seront de plus en plus clandestins (par choix mais aussi par nécessité pour vivre nos désirs) au regard des évolutions constantes de la loi et des Etats.

Le CAE a pu montrer parfois qu’il était possible de s’attaquer directement aux expulsions. Le reste découle de son évolution et aussi de sa vision initiale de l’autonomie, sous-tendue par des bases gauchistes (i.e., tout est possible en terme d’utilisation des ennemis, l’inverse serait faire de “la morale” !).En se renforçant, la machine à expulser se diversifie en offrant par là toujours plus de prises. Ce combat pour la liberté de chacunE, celle de tous/tes, n’est pas terminé.


1. “13 Actif” : regroupement de militants du 13e arrondissement.“C19” : regroupement de jeunes trotskistes (JRE) et associés sur le quartier du 19e arrondissement.“Collectif papiers pour tous” : né suite à l’occupation de l’église St Ambroise par les sans-papiers en mars 1996. Est intervenu au cours de la lutte en se rendant dans des administrations où des sans-papiers avaient été balancés (Poste, ANPE) ou en occupant les sièges des partis politiques. A également participé à l’ouverture d’un squat pour les ex-résidents du foyer Nouvelle-france à Montreuil ou organisé le prolongement de la manifestation suivant l’expulsion de St Bernard vers le centre de rétention de Vincennes (3000 personnes de nuit à travers le bois pour finir au seul endroit logique pour une telle manifestation, avec échauffourées devant le centre). On peut lire : Sans-papiers, chronique d’un mouvement, éd. Reflex, mars 1997, 128 p.
2. Voir communiqué publié dans Cette Semaine n°79, février 2000, p.31
3. Voir édito de Cette Semaine n°76, jan/fév 99, p.1
4. Brochure n°4 du CAE, p.25. Voir entretien dans Cette Semaine n°80, mai/juin 2000, pp.6-7
7. Brochure “Libre circulation pour tous”, CAE, septembre 1998, p.3 & “Guide pratique d’intervention dans les aéroports”, CAE, juillet 2000, p.6. C’est nous qui soulignons les termes de la citation. On trouve, dans ce même guide, cette autre phrase étonnante, afin de convaincre à tout prix (quelle démagogie) les passagers à agir : “si certains passagers sont peu sensibles au problème des expulsions, ils peuvent être réceptifs à un argument concernant leur sécurité : un expulsé qui ne veut pas partir peut se débattre en vol en mettre en péril la sécurité de tous les passagers” (p5).
8. “Brochure n°4” du CAE, décembre 2001, p6.


Texte publié dans "Cette Semaine" #85, août/sept 2002, pp. 8-11