Tiré d'internet et signé Zorry Kid

J'avais demandé à Marco de m'écrire une synthèse des faits qui l'ont amené à passer plusieurs années dans les galères suisses puis italiennes, pour deux raisons. La première, c'est que ses histoires sont connues de plusieurs personnes mais pas de toutes : le nom de Marco Camenisch est familier, surtout pour les plus jeunes, d'un compagnon en prison, sans plus. Ensuite, il est déjà arrivé dans le passé de lire des versions concernant des faits " délicats " de compagnon-es détenuEs qui comportaient des imprécisions ou qui étaient carrément présentés de façon grossière. J'ai donc pensé préférable d'attendre et d'avoir une version assez synthétique pour éviter de diffuser des informations douteuses. Celle qui suit est la réponse de Marco comportant tous les passages significatifs (seules quelques phrases comportant des références personnelles ont été omises).

(...) Il y a plusieurs résumés de " mon " histoire dans la presse du mouvement, mais elles se transforment au fur et à mesure qu'elles sortent. (...) Malheureusement, il ne m'est pas possible d'avoir des archives correctes, car ce serait une entreprise ardue vus les moyens et l'espace dont je dispose.

(...) Je peux tenter tout de suite de faire un résumé rapide pour satisfaire ta demande, car tu n'es pas le seul qui attende et tu crois peut-être que je n'y pense pas. J'y pense sans cesse avec la frustration ne pas arriver à le faire correctement comme il serait correct de le faire pour tous ceux qui me le demandent. Il est infernal et frustrant de ne pouvoir qu'écrire, passer des heures et des heures pour peu de choses pour n'oublier personne. Il y a aussi l'énorme relativité du temps en ce lieu car il est d'un côté insignifiant, arrêté et toujours identique, de l'autre il passe comme un éclair. J'ai été arrêté en Suisse avec un autre compagnon suite à des sabotages, un pylône et une sous-centrale d'une des plus grandes compagnies de l'atome en 1979. Ils nous ont condamnés à 7 ans et demi pour lui et 10 pour moi, un an après. Dans le tribunal, j'ai fait une longue déclaration de revendication et d'accusation contre la société, qui à elle seule m'a valu cette condamnation démesurée à l'époque, compte-tenu des précédents similaires.

Fin 1981, je me suis évadé de la prison de Regensdorf, près de Zürich, avec cinq autres personnes. Un garde a été tué et un autre blessé. Pas par moi, comme il est clairement apparu au cours des jugements des autres évadés, mais ceci suffit pour que je sois maintenant accusé d'homicide pour ces faits et que je sois jugé pour cela à mon " retour " en Suisse. Je suis resté clandestin 10 ans. En 1989, lors d'un échange de coups de feu, un douanier est tué. Après vérification que j'avais été vu dans les parages, ils m'ont aussi inculpé de cet homicide. Inculpé, c'est trop dire, le mieux serait de dire condamné, soit par la presse, soit par les déclarations officielles des services suisses. Je serais aussi jugé pour cela à mon " retour ".

En novembre 1991, après un échange de coups de feu avec les carabiniers, au cours duquel l'un d'eux et moi-même avons été blessés, j'ai été arrêté et le tribunal de Massa m'a condamné, je crois en 1993, à 12 ans pour lésion grave et mis sous enquête pour un des nombreux pylônes tombés et qui ont continué de tomber après mon arrestation. La Suisse demanda immédiatement mon extradition, qui fut acceptée par le tribunal de Gênes. Je revendique à nouveau être anarchiste révolutionnaire, combattant de classe et " écologiste ". J'ai travaillé et habité près de l'imprimerie anarchiste de Carrare, où les compagnons se sont tout de suite déclarés solidaires. Après une demi-année passée à l'hôpital de Pise, je suis arrivé à San Vittore dans une section spéciale de transit. De là, j'ai été transféré en 1993 dans la prison spéciale de Novara. Suite à une grève de la faim de 60 jours pour obtenir un transfert dans un lieu plus vivable, je demandais aussi le rapprochement avec d'autres détenus politiques et dénonçais la situation dans les prisons spéciales, la différenciation et l'invisibilité très poussée. A Novara, j'ai mené une autre grève de 20 jours contre l'invisibilité, l'insanité carcérale, l'absence d'espace de formation et de récréation/socialisation. Maintenant, je suis à la retraite... (...).

Je serais transféré en Suisse dès la fin imminente de ma peine en Italie, c'est-à-dire vers fin 2002 [il est actuellement incarcéré près de Zürich]. La date dépend du fait de demander ou pas une libération conditionnelle. Pendant cinq ans, je les ai demandées et obtenues, soit 90 jours par an donnés par le juge d'application des peines si tu as une " bonne conduite ". Je n'ai plus redemandé ces " jours " car je n'arrive pas à décider ce qui serait le plus opportun entre les différentes situations contradictoires. (...) Maintenant, je vais peut-être demander une mesure alternative à la peine (l'article 21) ou la semi-liberté, vu que des personnes à l'extérieur ont réussi à me trouver un travail dans une coopérative de gestion des espaces verts. Il est peu probable qu'on me l'accorde. Au final, je suis sur le point de m'en aller en Suisse. J'avais demandé il y a quelques temps à être transféré selon la modalité de " purger une peine étrangère dans son pays ", mais en Suisse on dit que je voulais seulement " profiter " des meilleures conditions (sic) des prisons suisses... Bien, ce n'est pas beaucoup, mais je suis content de te donner enfin de mes nouvelles. Je te répète que je n'oublie personne, mais pour les raisons sus-mentionnées le temps pour répondre peut aller jusqu'à six mois. Plus je veux approfondir, plus le temps est long. J'ai presque 60-80 adresses " actives ", au total cela doit faire 200, c'est difficile de ne pas se permettre de mourir socialement... (...)

Biella, 11 mars 2001.
Marco

[Traduit de Pagine in Rivolta. Extrait, comme le texte précédent, de la feuille d’infos n°5 de Tout le monde dehors ! — 21ter rue Voltaire — 75011 Paris, pp. 14-16]


Publié dans "Cette Semaine" #85, août/septembre 2002, pp.30-31