Nous avons décidé de publier des textes de Marco Camenisch pour plusieurs raisons. Tout d’abord parce qu’il vient d’être extradé d’Italie vers la Suisse après avoir purgé douze années de prison, où il doit en purger de nombreuses autres. Depuis sa condamnation initiale en 1981 à dix ans dans ce dernier pays pour des attentats antinucléaires, il est accusé en plus d’évasion et de meurtre de maton (1981), puis d’avoir tué un douanier en 1989 ! Les deux premiers textes présentent toute cela, l’un est signé de compagnons italiens (il a passé dix années de clandestinité dans ce pays) et le second d’extraits d’une lettre adressée à un de ses correspondants. Les autres textes, des plus anciens au dernier (juin 2002), sont là pour rappeler la vision du monde de Marco. Derrière ses actes — et la solidarité avec son auteur fait aussi partie des raisons de lui consacrer quelques pages ici —, il exprime non seulement une révolte (“celui qui refuse d’être un maître ne sera jamais un esclave”, déclaration au procès de 1981) qui nous est commune mais aussi une conscience de la dégradation qui touche tout le vivant. Nous ne partageons pas tout ce qu’il écrit, notamment son côté mystique et réificateur du passé, mais nous avons tout de même tenu à publier sa déclaration en entier lors de son jugement de 1992.

Il y a quelques années, Daniel Von Aarburg et Silvio Hounder, deux cinéastes suisses, contactent Marco Camenisch en prison en Italie pour l'informer d'un projet de documentaire sur sa vie et sur son parcours de lutte dans les années 70/80. Après des années de collaboration avec un travail que le compagnon pensait plutôt impartial, un hebdomadaire suisse publie un documentaire indigne. A ce propos, l'interview donnée alors et les considérations de Marco a posteriori sont très claires. La déformation opérée par les auteurs ne suffit pas à effacer l'importance que ses actions et ses écrits ont eu en Suisse, en Italie et ailleurs. La tentative de le faire passer comme un individu isolé au-delà de l'affection de sa famille et de quelques amis s'oppose à une réalité faite d'un vaste réseau de contacts solidaires que Marco continue de maintenir et promouvoir au fil des années. Le 13 novembre 1979, un pilône d'une ligne à haute-tension de la compagnie électrique Rheintal-West est dynamité aux environs de la frontière entre la Suisse et le Liechtenstein sur le canton des Grisons, commune de Flasch. Quelques semaines plus tard, à 4h36, le jour de Noël 1979, une autre déflagration détruit un pilône de ciment et les transformateurs de la centrale hydroélectrique de la Kraftwerke Sargaserland AG à Sarelli. L'explosion provoque une interruption de courant et une partie du liquide de refroidissement sort des transformateurs en brûlant. Le 18 février de la même année, l' " Initiative antiatomique " avait fait l'objet de strictes mesures de surveillance. Le jour suivant, un attentat détruisait le " Pavillon du mensonge " construit pour des raisons de propagande en faveur de la centrale nucléaire du chantier de Kaiseraugt. Il n'y a pas de victimes, mais les dégâts sont évalués à plus d'un million de francs suisses. Après l'attentat contre la centrale de Sarelli, plusieurs personnes sont arrêtées à Coira et une prime de 10 000 francs suisses est offerte pour la capture des auteurs de l'attentat. Suite à une délation, le parquet de la Confédération émet des mandats d'arrêt contre Marco Camenisch et René Moser. Ils sont arrêtés le 8 janvier 1980. Le 30 janvier 1981, le tribunal du canton des Grisons rend son verdict : Marco est condamné à 10 ans de prison. En solidarité avec les inculpés, alors que Marco était détenu, des inconnus dynamitent le même pilône de la NOK qui avait été endommagé deux ans auparavant. Cela se passe à la même époque et à la même heure.

Le 17 décembre 1981, six détenus dont Marco s'évadent de la prison de Regensdorf. Au cours de leur fuite, se produit un échange de coups de feu au cours duquel un gardien est tué. Après l'évasion, Marco reste clandestin pendant dix ans. Pendant ces années, beaucoup de compagnons ont eu la chance de le rencontrer sous un faux nom, il se faisait appeler Martino en Italie. Sa force et son honnêteté révolutionnaire ont beaucoup apporté au mouvement, peut-être même plus que ce qu'en pense Martino. Son père meurt au cours de l'automne 1989. Lors de son enterrement, la police encercle la zone, convaincue de la présence du fils. Deux mois plus tard, le 3 décembre 1989, à 7h45, un douanier est tué par arme à feu. L'homicide est naturellement collé à Camenisch. Le 5 novembre 1991, Marco et un autre compagnon sont arrêtés par des carabiniers alors qu'ils se promènent à Cinquale di Montignoso. Des coups de feu sont échangés, un carabinier et Marco sont blessés. Il est condamné à 12 ans de prison l'année suivante. Les sbires suisses attendent la fin de sa peine italienne pour obtenir son extradition et le condamner pour l'homicide de la garde-frontalière et l'évasion ; en réalité, ils veulent lui faire payer son irréductibilité, sa force et sa cohérence. Ils sont décidés, afin qu'il ne sorte pas, à lui faire payer les actions dont les deux homicides qu'il n'a pas commis. Sa détention dans les prisons italiennes n'a pas manqué d'attaques répressives et d'un acharnement indescriptible : il est aujourd'hui encore inculpé au titre de l'article 270bis [association subversive] par plusieurs magistrats, en plus de la farce de Marini. Son courrier est toujours censuré.

[Traduit de l'italien, extrait de Pagine in Rivolta #14, janvier 2002, p. 26]