Le texte ci-dessous est la déclaration de Marco du 5 juin 1992 au tribunal de Massa. Le verdict du 4 avril 1993 le condamnera à 12 années de prison et 250 millions de lires de dommages-intérêts.

Je suis ici pour deux raisons : pour ne pas poser un lapin aux personnes qui m’aiment, qui sont venues ici et pour réaffirmer mon entité et les raisons de mon désaccord irrémédiable avec cette société dictatoriale et consommo-fasciste.

Je rejette fermement toutes les accusations formulées contre moi ici, je reconfirme que mort ami Giancarlo et les autres amis ou amies de cet endroit ne savaient rien de ma clandestinité, de rebelle social, encore moins du matériel d’autodéfense que l'on a retrouvé sur moi, dans mes bagages et dans les lieux que je fréquentais. Je ne suis sûrement pas ici pour dialoguer avec l'injustice bourgeoise et de classes, avec une loi qui est notoirement plus égale pour certaines personnes que pour d'autres. Je ne reconnais à ce Tribunal ni la légitimité ni la vertu de me juger ou de juger qui que ce soit. Je le considère comme un instrument de répression et de vengeance, asservi aux exigences des gouvernements des patrons de la mort, c'est-à-dire au capital colonial et impérialiste, à ses Etats et à ses multinationales.

Je suis un berger, un paysan et un chasseur des Alpes romanches, résidu d’un génocide consommé produit par le même ennemi qui, durant des siècles, a détruit presque complètement ma terre. Cet ennemi avec la protection des multinationales de l’atome et de l'exploitation hydroélectrique, touristique, avec le militarisme et ses polygones [épigones ?], avec la pollution radioactive, chimique, les carburants industriels et métropolitains, supranational et par voie aérienne, l'hyper-exploitation forestière et agricole, est le responsable historique du pillage de mon identité ethnique, de ma terre et de mon travail.

Prenant conscience d'être exploité, esclave et exproprié, je suis simplement allé jusqu’au bout pour tenter de me libérer et pour contribuer avec toute mon âme à la libération et à la défense de la terre qui a accueilli et nourri mes ancêtres et moi -même. J'ai été capturé par l’ennemi et je me suis libéré ; j’ai été chassé de ma terre, de chassé je suis devenu chasseur, proie et nomade, hôte de nombreuses terres et multiples personnes. Ma conscience solidaire, conscience de la globalité de l’ennemi et de sa guerre d’exploitation et d’extermination totale, ne pouvait que me pousser à lutter contre lui, sur et pour chaque terre qui m’accueille. Ce n’est que de cette façon que je réaffirme dans tout les cas ma dignité quotidienne et humaine, ma responsabilité, ma solidarité et mon affinité avec mes frères et sœurs de toutes les races et de toutes les langues, opprimés et opprimées, exploités et exploitées ; ce n'est que de cette façon que j'affirme ma solidarité avec ceux qui luttent par tous les moyens ; ce n’est que de cette façon que j'affirme ma responsabilité, l'amour naturel [sic] pour nos enfants et pour tous les vivants de cette merveilleuse planète.

Il y quelques années déjà, j'affirmais que celui qui comprend le fonctionnement du capitalisme, et qui comprend que ses exigences sont totales, qui sait ou veut réaliser qu'avec ce système il n'y a pas d'avenir, et qui ne veut pas être contraint d'être le complice, l'esclave et la victime de cette dictature consommo-fasciste délirante, doit forcement s'y opposer, la combattre avec corps et âme. Je disais aussi qu'il s'agissait d'une lutte pour la survie. Il ne s'agit plus, depuis des années maintenant, d'une lutte individuelle, de classes ou de groupes qu'elle soit ethnique, idéale ou autre, pour la sauvegarde de la liberté, de la dignité, de la terre et par conséquent du pain. On ne peut plus concevoir et dissocier les luttes contre l'exploitation, la guerre du pillage, l'esclavagisme et le massacre. Non, il s'agit aujourd'hui de la sauvegarde de la planète entière. Il ne s'agit pas d'une crise écologique, mais des derniers instants avant la fin d'une course démentielle et criminelle vers l'anéantissement total.

Le moteur et la cause de cette course sont l'exploitation de l'homme et de la nature par l'homme. C'est l'histoire millénaire du soi-disant progrès et de la soi-disante civilisation, qui s'est répandue comme un cancer, avec ses horreurs croissantes de violences et de guerres pour la domination et entre dominateurs, qui débouche aujourd'hui sur la dictature planétaire des patrons de la mort, de leur capital, de leurs multinationales et de leurs Etats. Face à ces évidences, il n'est pas certain que ce soit moi le plus coupable.

Non, je ne suis pas un criminel, je ne suis pas un danger pour la société, ni un écoterroriste, mais tout ceci est dramatiquement vrai pour l’Etat et ses patrons, ses esclaves et ses apparats divers. Je n'ai pas besoin de mensonges, de dénigrations [?] mass-médiatico-policières et scientifiques, de leurs tribunaux et de leurs prisons d’anéantissement pour le prouver. Nous tous, les vivantes et tous les vivants de cette planète, en chaque lieu, dans l'eau, sur la terre et dans le ciel, nous le savons, nous le voyons nous le respirons, nous le buvons, le mangeons et le vivons, si on peut encore parler de vie.

Il ne me reste donc qu'à revendiquer la justesse et la pressante nécessité de lutte et de rébellion, même violente et totale, contre la violence des maîtres de l'anéantissement. Afin de donner un peu d'espoir à nous et à nos enfants, cette lutte doit être socialement, culturellement et écologiquement radicale et révolutionnaire. Et c'est une lutte qui doit partir du quotidien, contre nos mille complicités, idéales et réelles, avec la domination diffuse du consommo-fascisme.

Il est nécessaire et pressant de s'opposer et de s'organiser et cela doit venir de nous. Il est nécessaire et pressant de contribuer, individuellement ou en groupes, à la neutralisation du consommo-fascisme, de ses métropoles, de ses fabriques, prisons, produits, infrastructures, de ses moyens de communications, de ses pseudo-sciences, de ses forces armées, de ses formes sociales, familières et sexuelles, de les mettre en rapport et, par conséquent, contribuer aussi à la neutralisation des autorités des gouvernements nationaux et mondiaux. C'est par la pensée globale et solidaire, par l'action directe locale et immédiate, que nous devons réaffirmer notre autodétermination, notre pouvoir sur notre travail et sur nos consommations, sur notre corps, notre esprit et santé, sur nos rapports sociaux et nos rapports avec le territoire, la terre qui nous accueille et nous nourrit, qui appartient à nos enfants et aux enfants de nos enfants.

Ce qui m’est reproché ici ne peut que m’honorer. Je n’ai ni tiré sur la Croix Rouge [sic], ni empoché des pots de vin, ni exploité quelqu’un, ni fait de carnages sur des personnes sans défense, ni torturé, ni violé des femmes ou des enfants...Résignation et peur, c’est être complice !Contre la résignation, il faut penser l’impensable,Contre la peur ? Apprendre le courage !

Publié dans "Cette Semaine" #85, août/septembre 2002, p.32