L'attaque de la prison de Frosinone


L'ample mouvement de luttes sociales né dans les années 60 en Italie, se répandit à l'intérieur des usines et des écoles. A la fin de 1969, la répression augmenta avec la stratégie de la tension, des attentats perpétrés par les services secrets italiens (bombe de la place Fontana, le train Italicus, etc.) dans une vaine tentative de provoquer un coup d'état pour restaurer le fascisme. Ce contexte poussa quelques formations extraparlementaires et des secteurs compromis dans la lutte à se questionner sur l'opportunité d'utiliser la lutte armée et à se questionner sur la violence comme moyen d'autodéfense. De ce débat naquirent, de 1969 à 1989, plus de cent organisations armées, pour être plus exact, cent-quatorze. Fin 1977, sous l'impulsion d'un fort mouvement autonome qui s'était développé cette année-là à travers le pays, et face à la nouvelle réalité des prisons spéciales, se formèrent les P.A.C. (Prolétaires Armés pour le Communisme) soutenus par la revue Senza Galeres (Sans Prisons). Je fus l'un de ses fondateurs. Parmi les membres de ce groupe il y avait Cesare, compagnon issu du monde de la pègre qui s'était conscientisé chaque fois plus, jusqu'à prendre une des positions les plus avancées de cette époque, parce qu'il avait développé une forte composante anarchiste au cours de sa trajectoire. Cesare était mon ami. Sa sympathie débordante, sa spontanéité, son implication totale dans la lutte et ses points de folie m’en faisaient le plus cher des compagn(e/on)s.

Au cours des années suivantes, les P.A.C. augmentèrent en nombre tout comme les actions contre le monde carcéral, avec entre autre l'exécution, le 6 juin 1978, d'un adepte connu de la torture (Antonio Santoro), chef de sécurité de la prison d'Udine au nord de l'Italie, d’Andrea Campana, agent de la DIGOS (police politique), et quelques autres visites à des personnages du monde carcéral.

Au début du printemps 1979, un bon nombre de compagn(e/on)s, Cesare et moi, sommes prisonnier(e)s... Les PA.C. se dissolvent. Six mois après mon incarcération, j'eus la chance de sortir pour fautes de preuves, tandis que les autres restaient enfermé(e)s, dont Cesare, avec la perspective de beaucoup d'années de prison, trente étant le minimum. Ma libération ne fut pas si joyeuse qu'on peut l'imaginer, du fait que beaucoup de mes compagn(e/on)s restaient en taule dans cette angoissante prison de San Vittore à Milan. Je me souviens que lorsque j'ai vu l'avocat m'annoncer ma remise en liberté, j'eus une expression de tristesse qu'il ne comprit pas. Il n'avait jamais vu pareille réaction durant toutes ses années d'avocat défenseur. Quand je descendis dans la cour de promenade et annonçai ma libération, j'exprimai aux autres qu'avec eux je laissais mes meilleurs compagnons de lutte, leur promettant, les larmes aux yeux, que je reviendrais sortir de là ou de quelque autre lieu toutes les personnes qu'il serait humainement possible.

Je sortis de la prison début 1980. C'était l'hiver et il faisait très froid dans les rues de Milan. Cependant, le froid qui se répandait en moi du fait de cette solitude imprévue était bien supérieur.

En 1981, un groupe de militant(e)s provenant de diverses organisations combattantes formèrent la C. O. L. P. (Communistes Organisés pour la Libération Prolétaire), avec la proposition de réaliser un réseau d'aide aux militant(e)s clandestin(e)s et pour la libération des prisonnier(e)s. Le point de départ furent quelques réflexions communes, comme le partage d'opinions qui amplifiait le champ de vision, vu que le système menaçait chaque jour avec la prison toute forme de dissidence. Une autre raison à partir de laquelle est née la volonté de renforcer notre pratique d'attaque, où primait la libération des prisonnier(e)s comme point crucial de la confrontation, fut le fait qu'ils isolaient les prisonnier(e)s les plus combati(f/ve)s dans des modalités de régime “ spécial ” qui à la longue signifient anéantissement, pour retrouver le contrôle sur les prisons, qui avaient été une authentique poudrière de révoltes et de protestations.

De cette façon, avec les compagn(e/on)s qui formaient ce groupe particulier, on décida que la première libération qui serait menée à bien serait celle de Cesare.

Cesare se trouvait dans une prison du sud. La prison de Frosinone était située quasi dans le centre de la ville. Vue de dehors elle présentait un aspect lugubre accentué par ses quatre guérites, dans lesquelles surveillaient des fonctionnaires armés. Les hauts murs qui l'entouraient cachaient la souffrance des prisonnier(e)s et rendaient difficile à deviner quoi que ce soit de l'extérieur. Le lieu ne permettait pas de rester beaucoup de temps stationné(e)s, car le risque d'être contrôlé(e)s par les forces de sécurité était constant On faisait le tour continuellement pour recueillir des informations sur les mouvements autour de la prison.

Au bout de six mois de longue préparation, on mis au point le plan d'attaque. Nous nous répartîmes le travail. Il me revenait celui de la couverture depuis l'extérieur, qui consistait à la protection de mes ami(e)s. Ce rôle me revenait car j'étais celui qui avait le plus d'expérience dans l'usage et le maniement des armes à feu, en cette occasion là un fusil d'assaut.

Le temps passa et arriva le moment où on ne pouvait pas attendre plus longtemps. Le compagnero prisonnier courrait le risque d'être transféré d'un moment à l'autre à cause de la politique de dispersion instaurée par les institutions pénitentiaires dans le but de compliquer toute tentative d'évasion. Ce qui était sûr, c'est qu'il ne manquait pas de prisons de sécurité où on pouvait les transférer, ce qui rendait quasiment impossible une quelconque libération. De plus, l'action prévue n'était pas facile. Il s'agissait de passer par la porte de communication et, de là, à travers une petite porte qui se trouvait dans la salle où les familles remettaient les paquets de fringues et de nourriture, accéder aux dépendances intérieures. Le salle d'attente serait probablement pleine de gens : hommes, femmes et enfants, les familles et ami(e)s des prisonnier(e)s. Quatre hommes et une femme se présenteront fortement armé(e)s sous les murs de la prison. Je resterai dehors, près de la voiture volée, pour assurer la sortie une fois l'opération finie. Le principal danger pouvait se présenter sous la forme d'une patrouille en voiture qui, normalement, stationnait très près de l'entrée. Nous avions aussi localisé trois individus en civil, avec des gueules de flic, tranquillement assis dans une alfa roméo de grosse cylindrée, utilisée habituellement dans ce genre de surveillance. Ils vivaient des temps difficiles dus aux vagues d'attaques armées envers les structures et individus de l'appareil politique et pénitentiaire, pour lesquelles les mercenaires de l'état étaient entraînés pour tuer et étaient armés de mitraillettes M. 12, de pistolets et de gilets pare-balles. La possibilité d'un affrontement avec eux nous angoissait, supposant un danger mortel La chose se présentait sous un aspect lugubre.

Enfin arriva le moment de l'action.

Le quatre décembre le jour s'était levé froid Le soleil se leva au cours de la matinée, atténuant un peu notre état d'âme perturbé. C'était une sensation étrange. On pourrait difficilement décrire le monde intérieur de mes compagn(e/on)s, bien que je ne crois pas qu'il fut très différent du mien. Je me demandais plusieurs fois... Et si le maton n'ouvre pas la porte ? On aura à utiliser des explosifs pour la faire sauter et alors, avec le bruit fait, aurons-nous assez de temps pour rentrer et sortir le compagnon prisonnier ? Une infinité de questions se bousculaient dans mon esprit, provocant des peurs insignifiantes qui n'avaient pas de raison d'être et amplifiaient celles qui étaient très réelles.

Nous arrivâmes autour de neuf heures du matin, dans une voiture soustraite une semaine avant. Nous nous sommes approchés de la prison, je descendis du véhicule pour continuer à m'approcher à pied, tandis que mes compagn(e/on)s se dirigeaient vers le parking qui était situé face à l'entrée de la prison avec de nombreuses voitures parquées. Les visites avaient commencé et les familles qui n'étaient pas encore entrées et ceux qui accompagnaient les visiteu(r/se)s se trouvaient dans ou hors des voitures, tuant le temps comme ils/elles pouvaient En apparence, tout était tranquille. Le mouvement des gens et des autos rendait très difficile la localisation de la flicaille, qui avait l'habitude de se mélanger avec le reste des passants. Cependant, nous pûmes identifier la voiture des carabiniers, arrêtée dans un coin de la prison, à la hauteur de la guérite. Là et comme on l'avait prévu, il y avait trois civils. Pendant que mes compagn(e/on)s se garaient, je me plaçai à un endroit préalablement choisi d'où on pouvait avoir une vision globale de la scène où allaient se dérouler les faits. Je portais à la ceinture un revolver et, pendu à l'épaule, un sac dans lequel était caché le fusil.

La peur finissait par disparaître et tout était un peu irréel. Sans efforts, les sens s'aiguisaient devant l'imminence de l'action.

Mes quatre compagn(e/on)s sortirent de la voiture. Traversèrent la rue et se dirigèrent jusqu'à l'entrée. Tout se déroula très vite. On ne pouvait se permettre aucune hésitation par peur d'être identifié(e)s. La compagne et un compagnon se rapprochèrent du responsable et lui remirent un paquet avec un faux nom de prisonnier. Attentant, les autres deux se mélangèrent avec les visiteu(r/se)s... L'action avait commencé.

Profitant d'une négligence momentanée du responsable des paquets, la compagne sortit rapidement une mitraillette et la pointa à travers les barreaux. Stupéfait, le maton n'arrivait pas à croire ce qui était entrain de se passer. “ Ouvrez la porte ou vous allez tous mourir ”, cria un de mes compagnons aux autres gardiens. Débordés par la situation, il ne leur restait pas d'autre choix que d'ouvrir la porte d'accès à l’intérieur. Une fois ouverte, et sans nécessité de le leur ordonner, les matons se jetèrent au sol avec les mains sur la tête. Comme les gens des familles étaient pantois, un autre compagnon se chargea de les tranquilliser et, après ces instants un peu tumultueux, les autres pénétrèrent à l'intérieur même de la prison, où nous avions décidé de nous frayer un chemin avec les fonctionnaires, lesquels, au début, refusèrent d’avancer et reçurent chacun quelques coups.

Dans la rue, les minutes s'écoulaient. Je ne perdais pas de vue les guérites ni la voiture des carabiniers. Stationnée sur le parking, à une vingtaine de mètres, je détectai la présence d'une voiture avec un conducteur qui me regardait plus ou moins. Je m'inquiétai, et après avoir réfléchi quelques secondes, je décidai d'aller m'assurer qu'il ne s'agissait pas d'un policier. Si c'était le cas, il me serait impossible de les contrôler tous à la fois. Dès que je l'eu rejoint, je sortis le revolver et une carte en plastique, feignant d'être moi-même un flic et faisant attention à ce que personne ne voit ce qui se passait. Je lui dis “police! on ne bouge pas ! ”. L'homme fut surpris. L'interrogé était timide. Il se trouvait être l'un de ceux/celles des familles qui attendent leur tour de visite. Bien que je fus convaincu je m'assurai qu'il ne portait pas d'armes et lui pris les clefs de la voiture. Entre-temps, les compagn(e/on)s avançaient dans les couloirs, prenant chaque fois plus d'otages parmi les matons qui, effrayés et surpris, ouvraient les portillons sans problèmes. Un empâté, chef de service, à la vue des armes se jeta si vite par terre que son énorme barrique ondula pendant un bon moment, ce qui plus tard provoqua de fréquents éclats de rire parmi nous. En moins de deux minutes, une grande partie de la prison était entre nos mains et une trentaine de matons s'étaient convertis en otages, expérimentant pour la première fois le sans-défense du prisonnier. Les compagn(e/on)s avançaient, réduisant chaque fois plus de matons, jusqu'à atteindre la cour où se trouvait Cesare.

Cesare ne nous attendait pas. L'évasion avait été retardée plusieurs fois et, bien que mon ami connaissait la possibilité de nous voir arriver, il ne pouvait pas s'imaginer que d'ici peu il serait libre.

La surprise fut énorme.

Quand la porte s'ouvrit, Cesare était entrain de fumer une sèche. Il fut sur pied en un bond et la première chose qu'il demanda fût s’il y avait de la place pour une amitié qu'il s'était forgée dans ce trou... Evidement, il y avait de la place pour tous. Les portes étaient ouvertes et la liberté à la portée de tous. Il y avait d'autres prisonniers dans la cour. C'étaient des gens en second et troisième degré. Ils étaient pétrifiés par la peur et, étant peu condamnés, refusèrent de s'enfuir. Personne ne se bougea. Tous rejetèrent la proposition en restant dans le fond de la cour. Les plus “ dangereux ” qui étaient à ce moment dans la cour étaient Cesare et notre nouvel ami.

On réunit tous les matons dans la cour. C'était curieux et, en même temps, impressionnant, de les voir obéir sans sourciller. Tant d'hommes qui passent leur vie à donner des ordres et, des fois, torturent des personnes, de soudain affronter une situation dans laquelle leur uniforme et leur profession ne servent à rien. A un moment déterminé, on demanda verbalement aux prisonniers lequel ou lesquels les torturaient ouvertement. Notre présence à l'intérieur des murs nous permettait de prendre une certaine liberté. Personne ne contesta.

Au moment de sortir, il ne restait seulement qu'à faire le chemin inverse, mais cette fois accompagné(e)s de Cesare et d'un nouveau compagnero.

Entre temps, je continuai dans la rue à quelques mètres de la voiture que j'avais abordée quelques instants avant. Les carabiniers restaient dans leur coin. Les mouvements dans le parking étaient normaux et tout paraissait se dérouler comme prevu.

Subitement les compagner@s apparurent. Toute l'action n'avait pas duré plus de cinq minutes, cinq minutes qui passèrent à bon train ou, au moins, c'était l'impression que j'en eu. Les compagner@s étaient ensemble, Cesare au milieu du groupe, à côté d'une personne que je ne connaissais pas. Je supposai qu'il s'agissait d'un nouveau compagnero.

Ils traversèrent la rue à un pas accéléré, se dirigeant vers la voiture. Je fis de même. Bien que le danger n'était pas passé, dès ce moment nous sûmes que l'opération était un succès.

Les trois carabiniers postés dans le coin de la prison ne s'étaient pas encore rendus compte de ce qui se passait Dans la rue, tout continuait apparement tranquillement, pareil qu'à notre arrivée. Nous montâmes rapidement dans la voiture et démarrâmes à toute vitesse, prenant la retraite préalablement étudiée. Avec sept personnes, le véhicule était chargé à fond. Nous n'avions pas prévu la fuite d'un septième compagnero et il ne nous était pas venu à l'esprit d'emprunter la voiture dont j'avais pris la clef à son conducteur. Derrière, ils étaient si serrés que, en cas de fusillade, nous n'avions pas la moindre possiblité de nous défendre. Par chance, il ne se passa rien et nous continuâmes à nous éloigner de la zone. Plus de trois mille carabiniers, appuyés par deux hélicoptères, essaieront de nous donner la chasse dans les heures et les jours qui suivirent, mais ils ne parvinrent pas à nous attraper.

La nouvelle se répandit, ce souffle de liberté, dans toutes les prisons de l'état provocant des cris de joie, d'authentiques fêtes et, dans quelques cas, de véritables mutineries. Il y eu des pétitions au parlement italien pour que démissionne le ministre de la justice et le responsable des institutions pénitentiaires, puis le scandale fut énorme et les forces de l'ordre de l'état restèrent humiliées. Nous autres, dans un lieu sûr, nous nous offrions de la bière, savourant la liberté et la chaleur d'être entre compagner@s en laissant échapper des éclats de joie.

Claudio

Il y avait en Italie des organisations armées communistes, et quelques unes d'orientation anarchiste, qui prendront à cette époque, comme référence, l'élaboration culturelle du situationisme provenant de la R.A.F (Fraction Année Rouge, Allemagne) [??].

[Texte tiré de “résistance(s) au carcéral / pour en finir avec toutes les prisons”, mai 2002, 92 p. Nous avons un peu amélioré la traduction]


Publié dans "Cette Semaine" #85, août/septembre 2002, pp. 24-25