"Ils ne savent pas qu'on a des ailes"

Le 7 juillet 2001, un relais de télévision est détruit à Bergame (Italie). Quelques mois après, Silvia, une jeune anarchiste de 18 ans très active dans la ville, est mise aux arrestations domiciliaires. Le 3 juin dernier avait lieu le procès qui la condamnera à 3 ans de prison. On lira ci-dessous le texte qu’elle a écrit peu après.

Le 3 juin, un procès rapide a eu lieu contre moi pour une action du 7 juillet (2001) contre une antenne mobile de télévision [un relais] à Bergame. Accusation : incendie d’une installation d’utilité publique, fabrication de substance explosive, possession d’armes et d’explosifs dans un lieu public. Le juge de l’audience préliminaire : Vito Di Vita. J’étais aux arrestations domiciliaires depuis le 22 octobre (2001). Les “lourdes preuves circonstancielles de culpabilité” sont : 3 boulons trouvés dans ma maison après une recherche et qui étaient les mêmes que ceux trouvés lors de la seconde inspection sous l’antenne (oh, quelle coïncidence, je me demande pourquoi ils ne les ont pas trouvés au cours de leur première inspection, mais uniquement après avoir vu les miens...), une bombe de peinture qui se trouve être la même que celle trouvée près de l’antenne et le fait que je sois anarchiste. Ils ont refusé le sursis parce qu’ils me trouvent “naïve, dangereuse, et susceptible de commettre des actes illégaux”, pour ça et aussi pour mon “comportement irréfléchi et mon absence de retenue sur mon hostilité contre la DIGOS (département spécial du système italien d’investigation)”. Mais si le verdict est inférieur à deux ans et demi je pourrais avoir de toute façon la suspension de la sentence puisque j’ai seulement vingt ans (cette chose s’applique jusqu’à ce qu’on ait 21 ans).

verdict : COUPABLE, 3 ANS, LIBRE JUSQU’à l’appel

Coupable ? Et de quoi ? Je refuse la logique coupable-innocent, mais si je devais utiliser cette logique alors je reconnais que ceux qui sont vraiment coupables ce sont eux. Ceux qui oppressent, gouvernent, exploitent et tuent chaque jour : tous les industriels, les capitalistes, les politiciens, chaque Etat, pouvoir et autorité ! Celui qui joue le jeu du pouvoir avec des choix modérés et réformistes en perpétuant l’état des choses actuel, celui qui accepte la soumission, celui qui est indifférent et apathique, celui qui est un consommateur et mange des animaux (et ses dérivés). Alors moi aussi je prononce mon verdict.

verdict : coupable
condamné à mort. sans pitié.

Vous voulez nous détruire, mais vous n’y parviendrez jamais, vous pouvez nous réprimer, incarcérer, massacrer, mais vous ne réussirez pas pour la simple raison que nous n’avons rien à perdre. Parce que tout ce que nous avons c’est notre rage, notre mépris, notre liberté, dans nos rêves et dans notre lutte. Il est trop tard pour reculer, vous avez produit beaucoup trop de pourriture, mais ceci ne nous tiendra pas tranquilles, nous ne trouverons pas la paix jusqu’à ce que vous soyez tous morts. Nous n’avons pas de pitié et de compassion et simplement comme un juge avec sa robe nous pointons notre doigt en vociférant le verdict : coupables. Condamnés à mort. Sans pitié, sans respect, intolérance totale pour ceux qui nient la vie et tuent tous les jours. Coupables. Condamnés à mort. On m’a dit que juger est une erreur, qu’on ne doit pas s’ériger en juge, qu’on doit toujours et à chaque fois respecter la personne, qu’on doit uniquement condamner la fonction : mais quelqu’un a choisi de porter cet uniforme et quelqu’un est d’accord pour se soumettre afin que quelqu’un d’autre puisse le porter, du respect pour chacun et pour chaque chose c’est seulement hypocrite et faux et quant au jugement, essayez seulement d’imaginer être en cage dans l’intention d’être abattus pour devenir un steack, essayez d’imaginer votre corps coupé en pièces, sectionné, convoité, imaginez que vous devez travailler 15 heures dans un sous-sol et être violés après, imaginez que vous crachez du sang et que votre sœur a une leucémie, imaginez que vous étouffez à cause du ciment et du béton bouillant pour devenir une route, essayez d’imaginer tout ceci et alors on verra si vous ne jugerez pas ceux qui sont coupables de tout ça. Après avoir vu/goûté la souffrance, le désespoir, la mort, les bons sentiments sont perdus. Coupables. Condamnés à mort. Pas de pitié. Attendez, c’est seulement une question de temps, à la fin quelqu’un ira dancer sur vos têtes dans l’obscurité. Coupables. Condamnés à mort. Pas de pitié du tout.
Celui qui nie la vie ne la mérite pas.

“Je suis un anarchiste-individualiste. Mon idéal est le libre développement de la personnalité individuelle dans le sens le plus complet du mot, et le renversement de l’esclavage sous toutes ses formes... Nous marcherons à la potence avec fierté et bravoure, en vous lançant un coup d’œil plein de défi. Notre mort, comme une flamme, éclairera de nombreux cœurs. Nous mourerons victorieux. Allons maintenant de l’avant ! Notre mort est notre triomphe !”
(Derniers mots de Matrena après sa condamnation à mort en 1905 en Russie pour un raid contre une usine de sucre, le meurtre d’un prêtre et la tentative de meurtre sur un officier de police)

Vous ne m’aurez jamais
Silvia


Texte publié dans "Cette Semaine" #85, août/septembre 2002, p.23