Kante kati gamo to stanio sas ! 1
George Tenet, responsable de la CIA


29 juin 2002, une bombe explose dans les mains d’une personne sur le port du Pyrée, la blessant gravement. Près de l’endroit de l’explosion, la police trouve une arme qui avait été utilisée dans de précédentes actions de l’ “Organisation Révolutionnaire du 17 Novembre”, un groupe de lutte armée active au cours des 27 dernières années, sans aucune arrestation jusque là. Après cet accident, les opérations de terrorisme d’état sont devenues une réalité quotidienne. Des hélicoptères ont survolé la ville, les services grecs, américains et anglais ont enquêté sur des maisons et des personnes, la police et les médias ont demandé aux citoyens de “coopérer” en procédant à des appels téléphoniques pour signaler toute personne suspecte. Après que S. Xiros, le poseur de bombe à l’hôpital, ait récupéré, la police a envahi deux appartements où la plus grande partie des armes du 17N ont été trouvées. Les jours suivants, 14 personnes ont fini à la prison de Koridallos, en “régime spécial”. Certaines d’entre elles ont reconnu être des membres du groupe et aussi parlé des autres, alors que trois ont tout nié. Jusqu’au 5 septembre, la personne la plus recherchée a été D. Koufontinas. Ensuite, il s’est volontairement présenté au quartier général de la police, déclarant qu’il prenait la responsabilité pour toutes les actions du 17N, que ses motivations sont politiques, son objet étant la construction d’un mouvement révolutionnaire et que dans des temps comme ceux-là, un révolutionnaire avait sa dignité... Entre temps, les médias ont présenté chaque jour que les prochaines actions consisteraient en l’arrestation des membres des autres groupes armés (comme l’ELA, 1er Mai), décrivant ces gens comme venant probablement de la mouvance anti-autoritaire et anarchiste.

Le 11 septembre comme point de départ...

Le 11 septembre est devenu une étape dans toute la procédure de souveraineté globale avançant et affrontant des ennemis aux formes diverses. Comme une réponse au choc interne et à l’effet global que la frappe a causé à Manhattan et sur le Pentagone, le 11 septembre est devenu la date où “la guerre contre le terrorisme” a été solennisée comme une priorité principale pour les Etats-Unis et la douzaine d’états alliés, prenant la forme d’une gigantesque campagne à travers le monde.

Une campagne qui, en fonction des endroits où elle est menée, active tout l’arsenal idéologique, politique, légal, économique, militaire et policier que les puissants ont entre leurs mains. La devise présidentielle “ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous” a été très claire sur le caractère obligatoire et urgent de la participation de tous à cette campagne, qui désigne tous les opposants au “nouvel ordre mondial” comme des “terroristes” et a été adressée comme un avertissement menaçant à tous ceux qui ne rejoignent pas le camp des “forces du bien”. Le néo-McCarthisme et la meute hystérique contre “l’ennemi intérieur” aux états-unis, l’intervention militaire sanglante en afghanistan et le camp de concentration pour prisonniers de guerre à Guantanamo, ont marqué l’atmosphère de terreur diffusée par l’ “anti”-terrorisme brutal.

L’état grec, en tant que partie prenante du complexe des états alliés, n’a pas eu besoin d’invitation spéciale pour participer à cette “croisade” internationale, et a fait ce qu’il pouvait, se réjouissant des marques transatlantiques de mérite. Mais il est toujours resté comptable de son inefficacité face aux “ennemis internes”, dans la mesure où il a été placé deuxième, après la colombie, sur la liste des états dépassés par le “terrorisme” (cette définition est utilisée par les patrons d’outre-atlantique non pas uniquement à propos de la lutte armée ou des attaques symboliques sporadiques, mais aussi pour les événements spontanés de violence sociale, comme celle de la nuit de la visite de Clinton à Athènes le 19 novembre 1999 2). Il est vrai qu’avant le 11 septembre, les autorités locales ne montraient pas d’unité et d’accord nécessaires sur la manière d’affronter tous les aspects du phénomène aujourd’hui décrit comme “terrorisme”. Leurs antagonismes internes, qui avaient déjà conduit à l’abolition d’une loi “anti”-terroriste au début des années 90, ont rendu bien difficile le vote d’une nouvelle loi en 2000, qui a été adoptée au dernier moment. Mais malgré toutes ces prédictions de mauvaise augure, même cette nouvelle loi n’a pas été immédiatement et spectaculairement renforcée. Elle restait comme une réserve dans l’arsenal légal jusqu’à la bonne occasion pour ressortir.

Parce que la “guerre contre le terrorisme” avait principalement des causes politiques, excepté ses aspects policiers-juridiques, il a été très décevant pour les puissants locaux et étrangers de se retrouver à nouveau devant une absence de quelconque mobilisation sociale contre le “terrorisme”, malgré tous les efforts de propagande adéquats. En contradiction avec les allégations exprimées par les autorités locales à destination de l’international, toute cette propagande menée tambour battant autour de l’exécution de l’attaché militaire St. Saunders (qui a été le prétexte pour le vote de la nouvelle loi “anti”-terreur) n’a pas créé de consensus social contre le “terrorisme”. Et comment pourrait-il en être autrement alors qu’il est bien difficile de s’identifier socialement avec ce brigadier anglais “innocent” comme avec tous les autres “innocents” du même genre. Il est significatif que jusque récemment —mars 2002—, même au cœur de la colossale propagande qui a suivi le 11 septembre et l’hystérie “anti” terroriste imposée partout, seuls 2,5 % des personnes interrogées en grèce considéraient le “terrorisme” comme étant un problème social.

Il est également vrai que le 11 septembre a aussi été une étape dans la formation d’une nouvelle atmosphère dans ce pays. Le sens unique impératif disant “ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous” n’a pas laissé beaucoup d’espace de différenciation à l’intérieur du bloc autoritaire, et ne lui a évidemment pas permis de tolérer des objections à la campagne “anti”-terroriste. Qu’en est-il alors, si la loi “anti”-terreur est récente et que son vote a été si plein de rebondissements ? Après le 11 septembre, elle a été dépassée et ainsi nous avons vu le début d’un processus visant à la replacer dans le cadre de la nouvelle (et bien pire) loi européenne “anti”-terroriste, qui est basée sur celle qui vient d’angleterre, datée d’après le 11 septembre et qui définit comme “terroriste” toute activité qui s’oppose à l’état sociopolitique actuel.

29 juin 2002, le facteur accidentel instable...

Mais ce qui n’a jamais pu être achevé par l’existence de lois anti-terreur et la propagande à elles seules, tant que les services locaux et américains (puis anglais suite à l’exécution de Saunders en 2000) ne remportaient aucun succès, s’est mis en place en un seul et unique moment. L’explosion du 29 juin est devenu le “11 septembre” grec, de façon relative et tout en respectant bien sûr les différences, dans le sens où elle est devenue le point de départ de l’accélération rapide du terrorisme d’état, avec le recrutement des médias au complet dans le but d’obtenir le maximum de consensus possible et a imposé un silence social sur le front du télé-terrorisme. Les flics ont certainement agis en étant préparés depuis longtemps ; en outre, il s’agissait du cas sur lequel ils travaillaient en suivant différentes pistes. Mais la voie a été ouverte à cause d’une erreur — celle qu’ils attendaient depuis plusieurs années —, révélant le rôle des facteurs accidentels dans l’histoire. Ainsi, il n’existe aucune raison pour que quiconque exagère leur génie policier, qui est habituellement tari lorsqu’il s’agit de tuer et de torturer des personnes sans défense, principalement des immigrés. N’oublions pas que ces mêmes services américains ont été incapables pendant des années de capturer Unabomber et n’ont réussi à le faire que lorsque son frère l’a balancé !

Bien sûr, ce dernier exemple n’est pas pris au hasard, car l’attitude de certaines des personnes arrêtées pour appartenance au 17 Novembre a été bien loin d’être exemplaire. Au contraire ! Les nouvelles lois spéciales, les conditions d’emprisonnement spécial (“cellules blanches”) et demain des tribunaux spéciaux ne sont pas légitimées et consolidées dans la conscience sociale uniquement parce qu’elles ont été votées et décidées ; elles sont des points spécifiques de confrontation et de résistance pour la lutte de classe/sociale diffuse. Et, définitivement, cette lutte est freinée lorsque les premières personnes qui subissent tous ces moyens répressifs deviennent des proies apprivoisées par leurs bourreaux.

La fin symbolique de “l’ère du changement politique” 3

A un niveau symbolique, la “dislocation” du 17 Novembre prouve la fin de toute une ère qui depuis longtemps maintenant semble s’être terminée à plus d’un niveau : la période du Changement Politique au cours de laquelle cette organisation est apparue et sur laquelle elle a indubitablement posé ses marques.

Si toute la période d’après-guerre est marquée par le caractère central du conflit entre la gauche et la droite — où la gauche a été brisée par la guerre civile et la droite l’a emporté réduisant la moitié de la population au rôle de parias —, alors la fin contrôlée de la dictature militaire et la “normalisation” rendant le pouvoir aux politiciens de la démocratie bourgeoise, signifie le commencement d’un chemin réversible. La légalisation du KKE (parti communiste) qui était auparavant considéré comme un “traître” a été le premier pas en ce sens, et ce résidu défait — depuis des décennies — et qui avait capitulé a certainement fait tout ce qu’il pouvait pour servir le régime. Nous ne devons pas oublier que la principale demande qu’il a défendu dans ces années cruciales d’après la dictature a été la “démocratisation”, ce qui signifie l’établissement d’une démocratie bourgeoise.

La “réconciliation nationale” et “l’oubli” étaient les deux autres mots d’ordre de ce temps et étaient “justifiés” par l’accession au pouvoir du PASOK (parti socialiste). La”réconciliation nationale” faisait référence au commencement de la division sociopolitique de la période de l’Occupation 4, et elle s’est symboliquement achevée par la reconnaissance institutionnelle de la “résistance nationale” (une résistance qui a été dépouillée de son contexte de classe et caractérisée de “nationale”, incluant “Hites”, “Tagmatasfalites” 5 etc). L’ “oubli” faisait référence à un silence mutuel sur le summum de la division entre la droite et la gauche : la guerre civile 6, lorsque ces deux forces ont atteint des extrêmes. La construction idéologique qui est apparue ensuite, disant “ce sont les étrangers qui nous ont fait nous entretuer”, n’avait pas d’autre but que de convaincre l’une et l’autre qu’il n’y avait aucune réalité sociale et raisons de classe pour qu’elles aient un conflit armé mais que ces raisons ont été importées de l’étranger ! Naturellement, il y a eu une partie de la gauche qui n’a pas vu favorablement le changement de 1974 et n’avait pas en perspective un compromis profitable. C’est ainsi que l’antagonisme a crû à diffé-rents niveaux. Des luttes de classe massives qui ont été menées dans les années 70, par exemple dans de nombreuses usines, mais aussi une série d’actions violentes et dynamiques montrent qu’il y avait plusieurs voies tentées, autres que celle de la conciliation et de l’assimilation. Et si cette partie antagoniste a été défaite et affaiblie en de nombreux endroits à cause de la répression étatique, l’activité contre-révolutionnaire du KKE et l’avancée du PASOK vers le pouvoir ouvrant les portes de l’assimilation au début des années 80, il existait aussi une autre partie plus minoritaire mais moins visible et bien plus offensive ; elle a été impossible à neutraliser malgré tous les efforts, et ni les incessants coups montés de la police contre de nombreux militants ni les abondants non-sens lancés par le KKE et les autres gauches institutionnelles à propos d’agents-provocateurs n’ont réussi à y parvenir (et même si ce tapis de boue a été complètement ridiculisé depuis, le caractère révolutionnaire/ anti-régime de ce type d’actions qui ont ouvert cette période, et qui ont continué longtemps, demeure indiscutable).

En tout cas, le but stratégique de l’ère du Changement Politique ment sur la division de la fin de la guerre civile et post-guerre civile et sur la suppression des discriminations (inutiles aujourd’hui) qu’elle portait, pour qu’une pacification sociale et de classe maximum puisse être atteinte et que le “jeu politique” entre la gauche et la droite puisse se limiter aux cadres du parlement et des autres institutions de la démocratie bourgeoise libérale.

L’approfondissement de ce processus et l’absence d’une analyse plus contemporaine et moins dogmatique de la réalité grecque de ces 25 dernières années, a plutôt mené à une impasse concernant leurs perspectives, un affaiblissement concernant leurs soutiens et un découragement concernant leur continuité, ceux qui continuaient à se battre étant orientés vers la gauche, sa culture politique et ses symboles, comme Aris 7 et le Che, prêtant même à cette gauche une rhétorique social-patriotique et anti-impérialiste ainsi qu’un caractère de libération nationale !

Pour le meilleur ou pour le pire, quoi que cette figure bipolaire de la droite et de la gauche signifie en terme social ou de classe, la gauche a clairement décliné dans le changement politique et “il y a longtemps” signifie à présent rien ou presque rien. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait plus de contradictions sociales et de classe profondes aujourd’hui. Au contraire ! Cela signifie que les contradictions sociales et de classe d’aujourd’hui, de la façon où elles se sont formées ces 25 dernières années et principale-ment ces 10 dernières, ne correspondent pas à cette sphère bipolaire vieille et archaïque et, en dépit de tous les efforts de ceux qui sont intéressés à la maintenir, cela ne fonctionne pas. Aris, Décembre 8, Grammos 9, Makronisos 10, la Junte appartiennent au passé et la gauche est à présent entière-ment incorporée au système. Les patrons politiques et économiques qui gouvernent depuis 1981 sont de gauche, l’ “intelligentsia” éminente de ce pays est de gauche.

C’est évidemment la raison pour laquelle le superviseur politique du “contre”-terrorisme aboyait il y a des mois avec toute son arrogance autoritaire que “le 17 Novembre a été politiquement et idéologiquement défait et la seule chose de gauche est sa défaite opérationnelle”. C’est pourquoi le KKE stigmatise à présent les membres du 17 Novembre comme des “agents” et presque toute la gauche non-parlementaire lui emboîte le pas.

La nouvelle ère qui commence symboliquement avec la fin opérationnelle du 17 Novembre et la tentative de criminaliser et principalement de déclassifier idéologiquement et politiquement ce groupe qui a humilié l’état depuis environ trente ans, a été accompagnée par des cris triomphalistes non contenus des patrons, politiciens, flics, médias, et des laquais “intellectuels”. Ils sont si grisés du “succès” inespéré contre le 17 Novembre qu’ils désignent maintenant des cibles plus larges, visant particulièrement le milieu anarchiste-antiautoritaire et envisageant d’arrêter des douzaines de personnes militantes de plus et de tirer une société rampante et paralysée derrière le chariot de l’ “anti-terrorisme”. Et ils ne se limiteront pas uniquement à “faire quelque chose, gamio to stanio sas”, comme l’a dit l’ordure à la tête de la CIA en grèce ; ils ont l’intention d’ “aller plus loin”, littéralement. Il faut entrer en résistance s’ils y parviennent, et si la criminalisation des militants n’est plus qu’une simple balade pour eux.

Finalement, la réalité de ces deux derniers mois, au moins comme elle apparaît, est certainement contenue dans le mythe de ces “27 années” [début des activités de l’organisation]. Mais tous ceux qui se réjouissent de ceci devraient se souvenir que la prédominance actuelle de l’état n’a pas toujours été telle et que l’histoire ne se lit pas à partir de sa dernière page, mais de la première...

Il en est de même pour l’histoire de la lutte sociale et de classe, celle-ci ne se finit jamais parce le combat continue... et continuera jusqu’à ce que l’état et le capital appartiennent à l’histoire...

Qu’importe si une tempête s’est calmée hier : demain arrivent des ouragans !

un compagnon

PS : Ce texte a été écrit avant que D. Koufontinas, qui était recherché par la police, ne se rende de lui-même et prenne la responsabilité politique pour toutes les actions revendiquées par l’organisation du 17 Novembre. Ce qu’on peut rajouter est qu’un militant qui ne prend pas la responsabilité de son action politique et ne reste pas digne face à l’état est seul.

 

Notes :
1. “Faites quelque chose bande d’enculés...!!”. Invective en grec du chef américain de la CIA pour ce pays, G. Tenet, conseillant à son homologue de s’occuper de ses affaires, qui sont de combattre le “terrorisme”.
2. NDLR : un récit grec se trouve en français dans la brochure “Antimondialisation”, activisme et... capitalisme, éd. Mutines Séditions, fév. 2001, pp.18-19. Disponible à l’adresse de Cette Semaine.
3. La période après 1974, année de la chute de la dictature militaire qui avait débutée en 1967.
4. Armée allemande d’occupation.
5. Corps paramilitaires de fascistes grecs créés pour affronter la guérilla communiste dans les montagnes.
6. 1945-1949, les communistes ont été les perdants de la guerre civile...
7. Aris Velouhiotis, capitaine de la guérilla communiste.
8. Décembre 1944, l’armée et la police ouvrent le feu sur une manifestation de 600 000 personnes dans le centre d’Athènes.
9. Bataille de la guerre civile dans la montagne Grammos, 20-21 août 1948.
10. Ile utilisée comme lieu d’exil pour les prisonniers politiques.

 

[Traduit de la version anglaise par CS. L’introduction est celle de l’article, tiré de Anarkhio Deltio n°17, septembre 2002]