Expériences est-allemandes dans les années 80

Les textes ci-dessous sont traduits d'un recueil allemand ayant pour cadre la ville de Leipzig. Ces récits se déroulent tous avant la chute du Mur de Berlin en 1989, dans un pays habituellement présenté comme une dictature, où la seule opposition aurait été composée d'intellectuels/artistes ou assurée par l'Eglise (protestante). Cette version de l'histoire voudrait nous faire croire qu'il n'y avait pas de continuité entre l'Est et l'Ouest (notamment les deux Allemagne) mais opposition entre "démocratie" et "dictature". Or la différence entre capitalisme de marché et capitalisme d'Etat est bien moindre qu'entre les révoltés des deux blocs et l'Etat qui les écrasait. Ensuite, il est toujours intéressant pour les dominants de présenter une opposition officielle afin de constituer les cadres du futur et asseoir la légitimité du nouveau régime.
La plupart des récits de "Haare auf Kravall" nous montrent au contraire que les "dissidentEs" ne se battaient pas touTEs pour les libertés formelles de l'Ouest ou le paradis de la consommation, mais bien pour une liberté qu'aucun Etat ne saurait satisfaire, et des désirs qu'aucune économie ne viendra combler. Enfin, même dans un cadre qui pouvait sembler absolu, ils nous montrent que l'oppression tient bien moins sur la force militaire que sur la soumission de tous et toutes. Ces jeunes qui squattaient, volaient, vivaient en petites communautés punks, se battaient avec les flics lors de fêtes ou après des matchs de foot, affichaient des messages subversifs dans les rues, n'étaient "asociaux" que parce que le reste était bien trop social, en phase avec une société de contrôle et de délation.

Liberté pour
Jana, Mita et A-Micha !

Le groupe Namenlos [Sans nom] de Berlin était à l'époque composé d'une femme à la batterie et d'une chanteuse. C'était quelque chose d'extraordinaire et ces femmes qui jouaient dans un groupe punk m'ont fortement impressionnée. Les autres filles punks n'étaient souvent que la copine de untel et il était difficile pour beaucoup de femmes de se faire une place dans ce milieu. Il fallait avoir une grande gueule, ce que j'avais.
Mita, la batteuse, avait l'air d'un petit garçon, elle ressemblait au personnage de Struwelpeter avec ses cheveux en désordre et son pantalon de cuir . Elle était aussi un peu comme une " sale punk ".
L'un des titres du groupe était " les nazis sont de retour à Berlin Est ". Ils l'avaient écrit en réaction à tous ces citoyens qui n'arrêtaient pas de parler de gazer les punks et de répéter qu'une telle chose n'aurait jamais existé sous Adolf.
Lorsque nous sommes alléEs à Berlin [en 1983], nous avons appris que Jana, Mita et A. Micha avaient atterri en taule à cause de cette chanson.
Nous étions vraiment énervéEs qu'il /elles soient tombées pour ce texte car on nous traitait vraiment comme il/elles le disaient et ces espèces de types avec leurs slogans fascistoïdes n'étaient pour nous rien d'autre que des nazis.
De retour à Leipzig, nous nous sommes dit qu'il nous fallait vraiment faire quelque chose !

Les bombages faisaient en quelque sorte partie de notre quotidien de punk et nous avions envie d'en faire depuis des lustres, mais cela ne marchait jamais. Il ne s'agissait pas seulement de " dégradation du bien public et de vagabondage ", c'était aussi, selon le contenu de ce l'on pouvait écrire, un acte politique. Mais soit nous n'avions pas de bombe de peinture, d'ailleurs on n'en trouvait pratiquement pas dans le commerce, soit on n'arrivait pas à se retrouver avec les personnes avec qui on en avait discuté. Enfin, nous ne savions pas non plus exactement ce que nous voulions bomber. En principe, on avait pourtant toujours quelque chose à dire et on trouvait à redire à tout. Une fois, j'étais chez Fleischer, qui faisait une fête à Grünau, cette nouvelle zone d'habitation. Nous avons bu et nous avons discuté de finir quand même par faire quelque chose pour celui et celles de Berlin. " Allons faire des bombages ! " avons nous dit et les autres ont répondu : " arrêtez vos conneries ! " car nous étions plutôt bourréEs. Mais je suis partie avec Ratte, Krüzner et Fleischer. Fleischer était quelqu'un de simple, de très drôle et de dynamique et il était prêt pour tout ce qui avait trait à l'action, mais ses motivations n'étaient pas particulièrement d'ordre politique. En tant que punk, il était simplement toujours en première ligne. Je connaissais bien Ratte et Krüzner est venu avec nous parce que c'est lui qui s'était procuré les bombes de peinture.
Nous avons cherché un mur blanc et tagué " Libérez Jana, Mita et Micha ! ".
Le fait de bomber m'a fait un effet bœuf. Le cliquetis des bombes m'enivrait littéralement. Cela avait quelque chose d'étrangement aventureux et de dangereux. A l'époque, nous voulions vraiment être radicaux et conséquentEs en toute chose. Nous pensions que toute personne complice du système était coupable.
Nous avons continué notre chemin et nous ne voulions plus nous arrêter. Nous avons bombé chaque mur, même celui de ces idiotes maisons peintes. Partout nous bombions des signes anarchistes, le nom du groupe " Wutanfall ", " Etat policier " et des paroles des chansons politiques du groupe " Slime ". Nous avons continué à monter et y avons toujours pris plus de plaisir. Nous avons même commencé à bomber des voitures. Dessus, nous avons tagué " la propriété c'est le vol " et " la voiture, c'est de la merde, un symbole social et la chose la plus sacrée pour le petit bourgeois ". Ensuite, Ratte a arrêté de faire les voitures. Krützner, lui, est seulement venu avec nous mais il n'a rien fait.
Nous étions totalement insouciantEs et nous avons déliré de plus en plus. Nous étions soulEs et nous nous sommes mis plein de bombe sur les bras et nous avons continué à déambuler sans but particulier. J'aurais préféré renverser les bagnoles et leur foutre le feu. Je voulais que Grünau brûle tout entier.

C'est à l'âge de quatorze ans que j'ai compris qu'il y avait d'autres manières de vivre. Au marché aux puces j'ai rencontré des jeunes aux cheveux longs que je n'avais encore jamais vus et les flics ont fait dégager l'un d'entre eux en le tabassant à coups de matraques. Il m'a fait énormément de peine et j'ai tout de suite été du côté des cheveux longs. Par hasard, j'ai ensuite fait la connaissance de l'un d'entre eux dont je suis tombée immédiatement amoureuse et c'est ainsi que je suis arrivée à la discothèque de Günthersdorf. C'est là que se retrouvaient les cheveux longs et que j'ai connu les types les plus politiques qui soient, et qui, dès notre première rencontre, ont commencé à parler d'amour libre, d'anarchie et autres choses. Au début, ça m'a mise complètement KO. Tout cela me semblait à la fois dangereux et super beau. Ils m'ont emmenée avec eux dans des fêtes et m'ont fait entrer dans des cercles où l'on discutait d'anarchie et où l'on disait à quel point tout ici était injuste et absurde et comment on pouvait y résister. Tout est allé très vite, en moins de deux, car dans ces milieux il te fallait simplement être politique, sinon tu te plantais. Au début, je voulais plaire, naturellement, tout simplement me faire une place. C'est tout d'abord pour en imposer à ces hommes intéressants que je me suis occupée de ces affaires politiques. Ensuite, j'ai bien sûr fini par trouver ma propre dynamique. Et ces gens m'ont aussi permis de connaître les punks.
" Ah, c'est toi ! " m'a dit Menzel, le lendemain, en venant m'arrêter au travail. " Si j'avais su, j'aurais pris mes menottes ". La police criminelle avait appelé sur mon lieu de travail et demandé une certaine Cornélia. Bien sûr, j'ai immédiatement passé plein de coups de fil pour me trouver un alibi mais ni ma mère, ni mes amies n'ont voulu m'en donner un. Une collègue de travail m'a donné des cigarettes et un peu d'argent, ensuite nous sommes partis dans la trabbi de Menzel. Comme d'habitude, il y avait un casque de chantier dans le compartiment à chapeaux, tenue de camouflage oblige !
Dans la Beethovenstrasse, on m'a fait décliner mon identité et on a commencé à m'interroger.
A ce moment là, je trouvais tout ça plutôt intéressant. J'étais aussi assez insolente car je pensais : " tu n'as que 17 ans, ils vont peut-être te garder un ou deux jours mais tu n'iras certainement pas en prison, pas pour ça, au pire ils te mettront en maison de correction".
Lors de l'interrogatoire, ils ont dit que les autres avaient déjà tout avoué et qu'il était absurde de me taire. J'ai pensé : " tu connais le truc ". Tout ça était tellement absurde, comme dans un film. Il y avait le gentil flic et le méchant et ils essayaient de te faire tomber. Mes doigts étaient pleins de peinture et je n'avais pas d'alibi ; en fait tout était clair. Il s'agissait pour eux de savoir qui avait bombé quoi et pourquoi. Entre temps, ils ont perquisitionné ma chambre chez mes parents. Ils ont tout pris : les affiches, les photos, les textes de Biermann sur une pochette de disque, des t-shirts dessinés, tous mes journaux intimes, tous mes poèmes et un porte-monnaie avec des inscriptions, tout ! Ensuite, à des fins dissuasives, ils ont exposé tout cela lors de la fête de la presse suivante, dans le pavillon de la Stasi [Staatssicherheitpolizei, police politique] du parc des expositions. Ca a été extrêmement pénible pour moi, car ça n'avait absolument rien à voir avec ma période punk. A part cela, ils avaient exposé un sac US qu'un punk avait décoré au stylo bille. A un autre, ils avaient pris un tee-shirt de l'ouest portant l'inscription " Du pain pour le monde ! ". Malheureusement, les punks n'ont pas eu l'autorisation d'entrer dans le parc des expositions et nous n'avons pas pu voir cela de nos propres yeux. Menzel voulait naturellement savoir si j'avais couché avec tous les hommes mentionnés dans mon journal intime. C'était un type écœurant et mielleux . Il nous balançait directement dans la gueule : " je vous foutrais tous en taule ! ". Il a fini par avoir raison. Il est revenu vers 10 heures en agitant le mandat d'arrêt : " bon, allez, c'est parti ! En avant pour la taule ! " Avant le départ pour la Kästnerstrasse pour la détention préventive, il m'a conseillé de regarder une dernière fois le ciel, car je ne le reverrai pas de si tôt. Je n'arrivais toujours pas à y croire. Ce n'est que lorsque je me suis retrouvée devant la juge de la préventive que j'ai compris qu'à présent c'était sérieux. Cette conne m'a dit qu'elle avait examiné mon dossier et constaté que la détention préventive était nécessaire. On m'a signifié que j'étais accusée de menées contre l'Etat, dégradation, vagabondage, diffamation publique, ainsi de suite … Dès le départ, ils en ont fait une affaire politique.
Quatre jours avant le procès, le procureur en charge de l'affaire est tombé malade. Ca a été une grande chance pour nous. Nous avons eu droit à un procureur très jeune, relativement correct ou, tout au moins, pas trop terrible.

En préventive, j'étais avec une femme très sensible et intelligente. Ca m'a beaucoup aidée. Elle était en taule pour tentative de fuir la RDA et a ensuite été libérée. Par hasard, celui qui était accusé d'être son complice se trouvait dans la même cellule que Ratte.
A elle, j'ai tout raconté. Je ne pouvais rien faire d'autre dans cette situation. Je n'aurais pas réussi à fermer ma gueule pendant tout ce temps là, pas à cet âge.
Au début, j'étais complètement intimidée. J'avais peur et je ne savais pas comment me comporter. Quel ennui ! Il n'y avait ni radio, ni télé et un seul journal. Il n'y avait rien à faire. Il était interdit de rester allongée et il n'y avait qu'une heure de promenade. Les interrogatoires constituaient notre unique distraction. C'étaient des interrogatoires de la Stasi : " voulez vous travailler avec nous ? " " Non ! " et je m'en prenais directement une dans la gueule de la part de vrais prolos, de monsieurs muscles aux bras tatoués. C'étaient trois jeunes hommes qui ressemblaient à d'anciens taulards. Ils me montraient des photos sur lesquelles je devais reconnaître des gens. Ils étaient abrutis au point de ne pas se rendre compte que je ne me reconnaissais pas moi-même sur les photos… Ensuite en arrivait un autre qui voulait que j'accepte que mes poèmes soient détruits. Comme j'ai refusé, ils les ont quand même détruits, mais sans mon accord.
Toutes les deux semaines, on me prêtait deux livres que je ne choisissais pas, de vraies merdes qui parlaient d'Erika et Hans et Hans s'en va à l'armée et comment leur amour reste intact…, voilà les merdes qu'ils racontaient. Pourtant, j'en ai aussi reçu quelques uns qui étaient vraiment bons, Anna Seghers par exemple. Je ne l'aurai jamais lue dehors. J'ai même lu " Das neues Deutschland " [journal quotidien d'Etat de RDA], en entier ! Comme j'étais jeune, une fois on m'a même donné des fruits, quelle récompense ! J'ai crue mourir de joie. On m'a toujours confisqué l'argent que m'envoyaient mes parents, sauf une fois 15 marks. Avec ça j'ai cantiné des cigarettes, de la moutarde et de la limonade. Une autre fois, mes parents m'ont apporté du " nudossi ", ce nutella de l'est qu'on ne trouvait jamais nulle part. Là, on a fait la fête dans la cellule. C'en était une de fête ! Il ne se passait jamais rien, c'est pour ça que l'on se concentrait ainsi sur la bouffe. Sur la bouffe et sur son corps. Mais ensuite, j'ai appris très vite ce qui se passe en taule et ce qu'il est possible de faire. Tous les soirs, j'ai crié aussi loin que possible " Bonne nuit ! " à Ratte et à Fleischer, de toutes mes forces, par dessus toute la cour, jusqu'au bâtiment des hommes. Fleischer et Ratte ont toujours répondu à mes appels. Finalement, on m'a attribuée deux nouvelles codétenues qui se trouvaient là pour "comportement asocial". A partir de ce moment là, c'est parti à fond. Pendant deux semaines, nous avons animé toute la taule, gueulé à travers les couloirs, imité la télé. Nous avons fait tout ce qui était interdit et ramené nos grandes gueules. J'ai énormément ri en préventive. Quoi de plus logique que d'avoir eu les idées les plus folles dans cette situation exceptionnelle…? Ca a duré jusqu'à ce qu'ils nous séparent.
Ils m'ont mise ensuite avec les " asociales " les plus terribles parce qu'ils pensaient que la pire peine qu'ils pouvaient m'infliger étaient de me placer avec des gens " au niveau zéro ". Comme j'avais 17 ans, on ne pouvait pas me mettre à l'isolement et on m'avait déjà collé toutes les autres punitions. Là, il m'a fallu écouter à longueur de journée des histoires de prostituées, de pipes et de sodomie.
Ca a marché. Pendant une semaine je ne me suis pas faite choppée à crier, ni en faisant passer des trucs par balancier… et j'ai demandé à ce qu'on me remette avec des gens " normaux ".

Le procès a commencé quatre mois après. Il a entièrement tourné autour du fait "d'être punk". L'avocate, que m'avaient procurée mes amies les Leutzscher, a tout de suite dit que je n'avais pas beaucoup de chance de m'en sortir. Je n'ai établi aucun rapport de confiance avec elle parce que je ne savais pas comment se déroulait un procès. Je me suis dit qu'elle était elle aussi une sorte de Stasi.
Au cours du procès, j'ai dû aller d'urgence aux toilettes. Lorsque je me suis assise sur la cuvette, je n'ai pas pu faire car les policiers se tenaient face à moi. C'était vraiment infernal. Je n'arrivais plus à me concentrer sur rien et j'ai pensé : ça m'est complètement égal ce que je vais prendre, l'essentiel c'est que je puisse aller aux toilettes ! Deux semaines plus tard lorsqu'il a fallu y retourner pour le verdict, j'ai été étonnée qu'on me sorte de cellule au pas de course, qu'on me fasse entrer puis sortir du panier à salade les menottes aux poignets, bâillonnée et toujours en courant. Nous sommes passés de la Bernhard-Göring-strasse au tribunal. Là, j'ai pu apercevoir tous mes amis qui étaient postés à l'entrée. Lorsqu'ils nous ont vu, ils ont symboliquement levé le poing en l'air, ce qui m'a beaucoup réjouie. Ils ne pouvaient pas crier, on les aurait immédiatement fait sortir pour ça. Il était déjà assez dangereux de se trouver réunis à cet endroit juste pour nous.
Bien entendu, ils avaient choisi la plus petite salle. Mes meilleurs amis étaient à l'extérieur. Rotz a fait un scandale en demandant pourquoi on lui interdisait d'entrer au tribunal en bleu de travail alors qu'il était un travailleur dans le pays des travailleurs et paysans. Mon père avait mis exprès un jeans déchiré avec une vieille veste et, quand il est entré, il a également levé le poing vers moi. Cela a beaucoup compté pour moi.
Ils ont prononcé le jugement si vite que je n'ai pas vraiment compris ce qu'ils disaient. Fleischer a pris 10 mois, Ratte 7, Krützner 8 et moi 9. Immédiatement, on nous a tiré à l'extérieur de la salle. Mon père a encore crié quelque chose, mais nous étions déjà en train de parcourir les couloirs du tribunal, menottes aux poignets, jusqu'à la cour. J'ai crié en direction de Fleischer : "mais qu'est-ce qu'ils font ?". C'était comme si on allait nous pendre sur l'instant. En réalité, on nous a juste fait passer très rapidement par la porte de derrière parce que nos amiEs nous attendaient à la sortie.
A ce moment, ils ont eu peur de nous et ça a été un sentiment très agréable.

J'ai fait le trajet jusqu'au centre de détention pour exécuter la peine, en compagnie des deux femmes avec qui je m'étais si bien entendue. Cela signifiait : encore trois jours à la Kästnerstrasse. Nous nous en réjouissions d'avance. Mais celle-ci s'est révélée beaucoup plus dure que nous le pensions.
De mon expérience à la Beethovenstrasse, j'avais gardé l'idée qu'on pouvait se permettre pas mal de choses, mais là, j'ai pu constater le pouvoir qu'ont les flics. Je me disais, ici ils peuvent ainsi t'assassiner sans que personne ne le remarque. Ici, il y avait des matonnes d'un tout autre genre, des femmes assez vieilles, de vraies portes de prison avec leurs cheveux bien tirés, et avec des surnoms tels que "nazie" ou "surveillante de camp de concentration". Lorsque j'ai crié quelque chose, une fois, des matonnes sont venues, m'ont tirée par les cheveux et m'ont fait ainsi tomber du lit d'en haut. Je me suis écrasée contre le sol en pierres. La douleur était atroce. Pour me punir, on m'a ordonné de cirer le couloir. J'ai refusé en arguant qu'il l'était déjà, alors elles m'ont menottée à un lit dans une cellule sans fenêtre. Deux heures après, elles m'ont redemandé la même chose puis, devant un nouveau refus, m'ont enfermée dans la salle des douches et attachée à un tuyau. Il y avait des traces de merde partout et j'ai presque vomi sur moi. Comme je gueulais, elles ont inondé la pièce et m'ont laissée avec de l'eau jusqu'aux chevilles. Mes mains et mes pieds ont fini par devenir bleus, et je me demandais ce qui allait se passer. Lorsqu'elles sont finalement revenues me chercher, on m'a fait enfiler de grosses chaussettes et une veste pour que tout cela ne se voit pas : j'étais transférée.

En préventive, l'ambiance était à la camaraderie. Les détenues s'entraidaient, nous partagions tout et nous nous sommes données du courage. Elles m'ont dit que ça se passerait bien pour moi, que j'irai au quartier des mineurs et que dans tous les cas, j'arriverai bien à m'imposer : "toi, avec ta grande gueule, tu t'en sortiras partout. Tu n'as pas à avoir peur".
On nous a transféré à bord de l'express "Otto-Grotewohl" dans un wagon de prisonnières qui contenait très peu de places, presque un wagon à bestiaux. On nous a fait traverser la gare menottes aux poignets comme de grandes délinquantes. Nous avons alors pris congé les unes des autres car nous allions chacune dans une taule différente. A part moi, personne ne savait où elle allait. J'étais transférée à Hohenleuben, la seule prison pour femmes mineures.
Je m'en suis sincèrement réjouie. Des jeunes ! Seulement des jeunes filles dans le groupe ! Avec elles, je vais pouvoir bavarder tranquillement !
Hohenleuben était un grand bâtiment neuf doté de grandes pièces claires avec fenêtres, très différente en cela des autres taules. De la cellule d'arrivée, on nous tenait encore une semaine à l'écart du groupe, j'ai entendu courir dans le couloir, des chuchotements, et des files qui criaient des choses sympathiques. J'avais l'impression d'être en camp de vacances.
On m'a donné des fringues horribles, une jupe raide, de grosses chaussettes et un foulard à carreau (pour se le mettre sur la tête). On se ressemblait toutes. Lorsque je suis arrivée dans la cour, elles ont toutes accouru vers moi, me demandant d'où je venais et pourquoi j'étais là. Je leur ai raconté ce que j'avais bombé mais elles ne m'ont pas cru. "On ne prend pas si peu pour une chose pareille" m'ont-elles répondu. "Tu débloques, tu mens, tu n'es même pas punk" ; elles ont commencé à me chercher, me donnant des coups de pied dans les tibias et me bousculant. Je ne comprenais plus rien.
A partir de ce moment là, je n'ai plus voulu sortir dans la cour ni me rendre aux repas car j'avais terriblement peur. Les filles me jetaient de la bouffe, me saluaient par un "Heil Hitler", me menaçaient à travers la porte de la cellule et je ne savais absolument pas ce qu'elles me voulaient. Les mineures étaient très différentes des autres détenues. Il n'y avait ni de mères ni de personnes plus âgées parmi elles qui auraient pu se trouver là pour des délits économiques. Ici, les filles venaient toutes de foyers ou de maisons de correction et avaient un terrible besoin d'être au centre du monde. Il régnait une atmosphère follement explosive. Lorsque je suis arrivée dans mon groupe, j'avais horriblement peur. Elles voulaient que je me comporte bien afin que le groupe ne se fasse pas tancer ou punir. Je me demandais si elles n'étaient pas cinglées et où j'avais bien pu tomber.
Parmi les femmes, il y avait la soi-disante "élite". C'est elles qui déterminaient qui se prenait une baffe dans la tronche, c'est à elles qu'on devait céder un pourcentage de ses paquets, c'est encore elles qui contrôlaient ce qui se passait entre les filles. Il faut dire que les matonnes ne s'intéressaient pas aux accrochages entre détenues. D'ailleurs, personne n'aurait jamais appelé une matonne. C'était tabou, particulièrement lorsque cela concernait le groupe "d'élite", huit filles, de vraies cogneuses qui s'étaient autoproclamées membres de ce groupe. Dès le début, elles sont venues de voir et l'une d'elle m'a dit : "Bien, maintenant tu me baises les pieds". Sur le moment, j'ai pensé : "si tu le fais une fois, alors tu devras le faire tout le temps. Ne le fais pas, quoi qu'il advienne". Je savais qu'après une telle chose, je n'aurais plus jamais pu me regarder en face. Malgré tout, j'aurais préféré le faire, le courage n'est pas venu de moi, mais de la raison.
Je leur ai répondu que je ne comprenais pas ce qu'elle voulait et qu'elle devait me le montrer. Lorsqu'elle se mit à genoux et me montra ce qu'elle voulait, je lui demandais si elle n'avait pas l'impression d'avoir l'air con.
Elle s'est relevé, m'a regardée et m'a dit : "tu es OK".
Mais cela ne voulait rien dire. Ce n'est pas pour cela que j'avais une meilleure position, ça n'avait simplement été qu'un heureux hasard. Il fallait lutter jour après jour pour se faire sa place.
Jusqu'à Noël, je n'ai pas prononcé un seul mot à l'intérieur du groupe. Les filles se faisaient des cadeaux et bien sûr, je n'ai rien reçu. Puis, à l'heure du repas, est arrivé un groupe de prisonnières majeures qui se trouvaient aussi à Hohenleuben. Parmi elles se trouvait Maria qui m'apportait un très gros sac plein de cadeaux. Quelques prisonnières avaient fait une collecte pour que j'ai aussi quelque chose à Noël, elles avaient remarqué que j'étais toujours seule. J'ai remercié Maria de tout mon cœur. Je la connaissais très bien du milieu de Leipzig, c'était une hippie. Elle était très respectée parmi les 400 détenues adultes d'Hohenleuben, c'était une des "grandes gueules". Le fait de m'offrir un cadeau m'a procuré un grand respect chez les filles, et Maria signifiait aussi clairement au groupe d'élite : "foutez lui la paix !".

En taule, il a fallu que je commence un apprentissage de couturière. Il y avait des cours et des discussions sur des thèmes politiques. Là, on nous expliquait à quel point nous avions enfreint la loi, on discutait de sport qu'on ne pratique que pour l'Etat, on mettait l'amour lesbien plus bas que terre et nous parlions des élections. Je dis que j'avais 17 ans et que je n'avais jamais eu le droit de vote. Je n'avais jamais pu voter pour dire si je voulais d'un Etat ou pas mais que j'avais quand même été condamnée par ses lois. "J'aimerai bien vivre dans un autre pays avec d'autres lois", ai-je conclu pour provoquer, puis je me suis directement fait virer de la salle.
Lorsque j'ai été transbahutée dans une cellule où toutes avaient été à l'école [c'est-à-dire vécues ailleurs qu'enfermées] et où aucune ne faisait partie de l' "élite", j'ai pensé pouvoir faire bouger les choses. Quand quelque chose est de la merde, bien sûr que tu veux faire changer les choses. Ca a commencé par des bagarres pour ne pas faire mon lit, cirer les chaussures, ne pas faire chier les nouvelles arrivantes. Nous avons essayé de saper le pouvoir du groupe d'élite et ce fut comme dans un roman policier. Il fallait être prudentes car celui-ci ne devait rien en savoir. Nous ne pouvions nous permettre une confrontation ouverte, sinon ça foirerait et aucune fille n'aurait accepté d'y participer. Là, j'ai fait preuve d'une diplomatie hors pair, genre nous sommes toutes dans le même bateau. Ensuite, je me suis aussi rapprochée de la meneuse du groupe d'élite, j'ai fait appel à son sens de la justice. Je lui étais sympathique parce que je me montrais sincère. Mais il ne fallait pas exagérer, on pouvait perdre sa position à la moindre occasion. C'était très fréquent.
Cela a fini par porter ses fruits. Ca n'était pas aussi dur qu'au début, lorsque je suis arrivée. Bien sûr, les baffes partaient de temps à autre. Mais lorsqu'on réglait une affaire concernant une fille, celle-ci participait à la discussion, ce qui était avantageux quant au résultat de la décision.
Un autre point : nous devions nous-même noter notre comportement en taule. Je me mettais toujours la même sale note car ça m'était égal. Je m'en foutais d'avoir le droit de regarder la télévision ou pas. Ils ne pouvaient pas non plus nous mettre éternellement à l'isolement. Finalement, les matonnes ont essayé de mettre la pression par le biais du groupe. "Si l'une d'entre vous a une sale note, aucune ne pourra regarder la télé !". Mais à force, il est arrivé un moment où personne dans notre groupe n'en a plus rien eu à foutre, et le chantage des éducatrices est tombé à l'eau.
Il y avait aussi les punitions collectives. Lorsque par hasard j'ai été l'aînée du groupe, on m'a demandé de faire descendre l'escalier correctement à mon groupe. Nous l'avons donc redescendu, mais elles ont voulu nous le faire refaire cinq fois. J'ai regardé les filles, et nous l'avons refusé avec détermination. "C'est pour nous chercher", ai-je dit. On nous a immédiatement interdit de réfectoire et enfermées dans la salle de garde pour mutinerie. On nous a punies à rester "cellules fermées". En temps normal, les cellules étaient ouvertes et on pouvait naviguer dans les couloirs - c'est cette possibilité qui était supprimée. Nous avons alors décidé de retourner cette situation en la rendant tellement agréable qu'elle ferait pâlir d'envie celles qui resteraient à l'extérieur et de leur donner envie de nous rejoindre. Nous allions faire gerber les matonnes !
Nous avons alors développé des trésors d'imagination, joué, fait du sport, crié (de joie). On a réussi à s'occuper quatre jours durant puis la dynamique de groupe est retombée, certaines ont préféré ressortir et regarder Winnetou à la télévision.
La taule a également été pour moi une expérience positive. J'ai appris ce que l'on peut supporter, à quel point on peut aller loin dans ses refus, quel courage on peut avoir et ses limites. J'ai vu combien les gens sont injustes, combien ils peuvent être faux et intriguants. Tout cela, je ne le connaissais pas à cet âge là, j'avais toujours eu de bon amis, j'ai appris qu'il n'y a pas que de bonnes personnes. Mais d'un autre côté, j'ai aussi compris que ces personnes ne sont pas "méchantes", mais qu'elles le sont devenues. C'est vraiment fou, ce que certaines filles ont vécu. Je me suis aussi rendu compte qu'au fond de moi je suis très lâche, et que tout ce que j'ai fait de "courageux", je l'ai fait uniquement par raison. "Tu dois faire ça maintenant ! Tu dois agir justement sinon tu ne pourras plus te supporter et les autres dehors non plus". Et cette décision, je ne la regrette pas. Je me suis toujours dit : "mes amies me voient de l'extérieur, et tu dois dire ou faire cela".

Lorsque je suis sortie, je n'ai pas arrêté de pleurer. C'était terrible pour moi de savoir que toutes les files étaient encore là-dedans. Ma "libération" ne m'a pas calmée. J'étais certes dehors, mais cet enfermement ne me quittait pas. Ce sentiment a duré des années et des décennies. L'idée que des filles restaient toujours là-bas m'a complètement bousillée. J'en ai rêvé des nuits entières.
Le lendemain de ma sortie, je suis allée à la Wilhemshöhe pour retrouver mes amies. Là-bas, on a commencé par m'apprendre qui était en prison et qui était à l'Ouest. Ma meilleure amie était en taule, tous les Leutzscher en prison, mon copain de l'époque à l'Ouest. Rien n'était vraiment beau.
Le soir, ils ont organisé une fête de bienvenue. Ca m'a fait très plaisir. Les jours suivants, j'ai passé tout mon temps avec Ratte. Nous avons uniquement discuté de notre expérience de taule, nous nous sommes racontés toutes nos histoires et avons échangé toutes nos impressions.
Un an après cette "libération", je suis retournée avec Chris, une fille avec qui je m'étais liée d'amitié en prison, à Hohenleuben pour rendre visite à un prof, le seul qui n'était pas comme les autres et qui nous donnait un peu d'espoir. Il était comme un oasis dans cet océan de merde, et essayait de régler les problèmes qu'il y avait entre nous en dehors des matonnes. Il nous a porté de l'intérêt et nous traitait comme des personnes normales. J'aimais bien ce prof, et il avait pris très gentiment congé de moi. Il était classe, et je me suis toujours demandée pourquoi cette personne travaillait là-dedans.
A Hohenleuben, ça a été la panique générale. Nous avons été immédiatement reconnues car tout le monde dans ce village avait un lien quelconque avec la prison. C'était le seul employeur important pour eux. On nous a évitées. Ils ont probablement pensé que nous voulions nous venger ou commettre un attentat. Nous essayions en fait de trouver où habitait ce prof. Il résidait dans une petite maison, et nous a invité à entrer boire un café après avoir bredouillé. Bien entendu, nous voulions parler de la prison avec lui. Nous sommes alors alléEs nous promener parce qu'il supposait que son appartement était sur écoute. Il nous a raconté son parcours, que la taule payait bien les profs, que les jeunes enfermés étaient en quelque sorte un défi pour lui. Bien sûr, il ne pouvait pas nous dire tout ce qui le faisait gerber dans ce système. Il ne savait pas ce que nous ferions de telles infos, mais il a clairement laissé paraître qu'il considérait beaucoup de choses très graves. Il avait bien remarqué que son travail ne servait à rien et que toutes les files étaient récidivistes. Il était vraiment flippé, mais ça l'impressionnait tout de même que nous soyons revenues pour le voir.
Lorsque j'ai été libérée, on m'a aussi remise les lettres de Mita, dans lesquelles elle m'écrivait en personne pour me dire qu'elle trouvait complètement incroyable que j'ai bombé tout cela pour eux. Elle m'a écrit plusieurs fois et m'a toujours fait passer le bonjour. Je crois qu'elle a simulé la folie et reçu une peine moins lourde que Jana. Jana a passé quelques mois en taule dans la prison de femmes de Hoheneck réservée aux "politiques" et est restée ma copine.
On a continué à jouer la chanson "Les nazis sont de retour à Berlin-est".

 

Texte de Connie M.
(née en 1966)

 

[Traduit de l'allemand par L. Tiré de Haare auf Krawall, Jugendsubkultur in Leipzig 1980 bis 1991, Connewitzer Verlagsbuchhandlung, pp. 84-93 (292 pages), été 1999]

[Extrait de "cette semaine" n°86, janv/fév 2003, pp.4-7]