Le meneur

Ce texte qui évoque une période qui va de 1979 à 1987, présente à travers le parcours de son auteur la construction d'un nouveau milieu plus radical à Leipzig. Leur volonté d'autonomie les a conduit à organiser des concerts en dehors des autorisations du Parti, mais aussi des manifestations sauvages, des émeutes, à faire imprimer des tracts clandestins et ouvrir un squat. A partir de presque rien, ils ont réussi à s'opposer à un Etat qui laissait peu de marge de manœuvre. Les intertitres sont de nous.

Tout a commencé par les vieux. Ils fréquentaient tous ces concerts de blues. A cette époque [mi-70], le punk n'existait pas encore. Ensuite, ils ont vieilli, ont arrêté d'aller aux concerts pour traîner dans les bars et se sont résignés.
Avoir les cheveux longs était déjà à l'époque une forme d'opposition. C'était suffisant en soi, c'est la raison pour laquelle ils coupaient les cheveux aux gens. Avant nous, ça arrivait déjà. Tu n'avais pas le droit d'aller à l'école avec des cheveux longs, c'était une forme d'opposition que l'on exprimait plus individuellement. Par la suite, nous n'avons plus utilisé ce moyen, nous n'avons plus laissé pousser nos cheveux de manière si provocante parce que beaucoup de gens le faisaient déjà. Il y avait d'autres façons de faire quelque chose. On s'est plus tourné vers l'extérieur, la vie publique.
Mais nous n'avions pas grand chose à voir avec le reste de la RDA [Allemagne de l'Est]. Bien sûr, nous connaissions beaucoup de monde, mais notre proche environnement était Leipzig. Ailleurs, il ne se passait presque rien ou sinon essentiellement entre universitaires, avec Biermann [chanteur contestataire qui sera expulsé en 1976] et compagnie. C'était à un autre niveau, 10 000 pieds au dessus de nous pour ainsi dire. A l'époque, certaines choses passaient également par l'Eglise, avec Bettina Wegner [chanteuse lyrique interdite de scène à partir de 1968, s'installera à l'Ouest en 1983] et autres, mais nous refusions d'être liés à ceux-là.
Au début des années 80, Leipzig était un bastion pour des gens qui ne voulaient rien avoir à faire avec la classe dirigeante. Le milieu de Leipzig s'est agrandi et la Stasi n'a absolument plus rien compris. Ils étaient complètement surmenés parce qu'il y avait trop de gens. Dans les meilleurs moments, nous pouvions nous retrouver à une centaine de personnes. Avant que le Moderna [bar du centre-ville avec une petite scène] sur la Sachsenplatz ne soit fermé vers 1980, c'était le lieu de rendez-vous principal. Le Moderna est simplement très central et grand. Mais je n'y allais pas souvent, car nous n'avions pas grand chose à faire avec les vieux hippies. Nous avons donc créé notre propre projet et squatté une maison à partir de laquelle tout s'est passé.

Création d'un nouveau milieu

Je suis entré à l'époque dans le milieu par les groupes de blues. Il y avait toujours des concerts de ce type donnés par des groupes de RDA. Un autre lieu de rencontre étaient les jubilés de quelque ville que ce soit, avec de grandes manifestations publiques, de la bière et de la musique live. De telles fêtes étaient bien sûr l'occasion de faire de la provocation.

Celle des mille ans d'Altenbourg en 1974 a été très importante pour beaucoup. C'était au temps du Moderna. Pour ce jubilé, une vraie grosse fête a été organisée, avec des milliers de personnes. Des jeunes sont venus de partout, notamment parce que beaucoup de groupes allaient y jouer.
A Altenbourg, il y a eu d'énormes émeutes et une baston générale contre les flics s'est développée, même s'il n'a jamais été clair si elle n'avait pas été déclenchée par la Stasi. Beaucoup de gens se sont fait arrêter. Mais il ne s'agissait là que de banalités parce que quelqu'un avait sorti un drapeau allemand (de l'Ouest). Certaines personnes en avaient chez elles. Puis les flics se sont interposés, plus personne ne savait de quoi il s'agissait, à la fin ça s'est de toute façon transformé en bataille rangée contre la Stasi et les keufs.
Dès lors, Altenbourg a été le premier événement dont les gens ont parlé entre eux et à partir duquel ils se sont rapprochés. Les jubilés qui avaient toujours lieu à droite à gauche sont devenus de vrais rendez-vous auxquels tous allaient. On se donnait des rencarts qui tournaient à l'occasion de concerts ou de fêtes. Mais ces événements culturels n'étaient en fait que des prétextes pour se rencontrer. La plupart du temps, ça en restait au stade de la rencontre, beaucoup de gens se contentaient de se bourrer la gueule là-bas, ce qui a toujours été un défaut du milieu. Pourtant, il était aussi possible de rencontrer des personnes qui n'étaient pas si accros et avec lesquelles on pourrait faire des choses.
Le fait de bouger s'est ensuite généralisé mais s'est transposé dans nos propres villes. A Leipzig, nous avons même organisé un petit rassemblement, invité quelques groupes afin de ne pas toujours utiliser les rails de l'Etat et de ne pas rester dépendants des jubilés. Ces rencontres décentralisées étaient naturellement moins grandes et on ne se retrouvait plus uniquement à cause de groupes de musique quelconques mais pour organiser d'autres choses ensemble.

Le milieu de Leipzig s'était au milieu des années 70 développé à partir de ces fêtes de villes. Tout passait par le Moderna et par les personnes plus âgées qui avaient déjà 30 ans.
S'écartant de la ligne officielle, certains directeurs de clubs proches du milieu ont aussi organisé quelques concerts : le "Jörgen Schmidtchen" à Schönefeld, le "Jäger" à Leutzsch et la "Haus Leipzig", mais celle-ci est à nouveau rentrée dans le rang par la suite. Il y avait aussi sporadiquement des événements à Taucha. Il y avait également les discothèques, nous allions toujours à Günthersdorf. C'est dans tous ces lieux que s'est retrouvée la nouvelle génération, c'est là que nous avons fait connaissance.
Finalement, un changement s'est produit à Leipzig, on a vu apparaître des gens plus jeunes qui étaient moins liés au milieu du Moderna et plus liés entre eux. Ils ne se contentaient pas de rester assis au bar, mais ont essayé plus ou moins de créer quelque chose par eux-même. Nous voulions rendre cette ville un peu plus intéressante et ne plus être obligés de nous traîner à ces manifestations organisées par la FDJ [Freie Deutsche Jugend - organisation de jeunes du Parti]. A un moment, ça a marché.

Premières initiatives

Au début, nous n'étions qu'un petit groupe d'environ seize personnes. Nous nous retrouvions une fois par semaine pour réfléchir à ce que nous pourrions faire. La plupart du temps, nous organisions des actions fun, juste pour faire chier les gens de la Stasi. Personne d'entre nous n'avait déposé de demande de sortie du pays [ce qui signifiait une surveillance de la Stasi et un moyen de chantage].
Une fois, nous avons acheté de la craie que nous avions répartie sur la Sachsenplatz. Les passants pouvaient écrire ou dessiner ce qu'ils voulaient. C'était vers 1980 [l'auteur vient d'avoir 18 ans]. On n'aurait jamais imaginé que cela prenne de telles proportions et que la place soit immédiatement remplie. Pourtant c'est ce qui s'est finalement passé. Tous ont vu qu'on commençait à écrire à cet endroit, ceux du Moderna aussi, et tout le monde s'y est mis.
Il n'y avait aucun flic sur la place, ils ont été complètement surpris. Il ne s'est rien passé jusqu'au soir. Il y eu ensuite une centaine d'arrestations. Ils ont tout photographié, tous ceux dont ils avaient les noms ont été arrêtés et ils sont allés les chercher chez eux aussi bien qu'en discothèque !
On a tous atterris dans la Harkortstrasse [immeubles de la Stasi et de la police criminelle] où tout un étage était réservé à ce genre de choses. Tout le milieu était là-bas, dans les cellules, en attente dans les couloirs et tous avaient de ce fait encore plus de liens ensemble. Chacun a été condamné à quelque chose, une amende de 100 marks ou autre. J'ai dû en raquer 160 parce que j'avais acheté la craie. Normalement, on aurait dû finir en taule pour une histoire pareille parce qu'il y avait des écrits très durs pour le régime sur la Sachsenplatz. Personnellement, je pense que j'ai bénéficié d'une sorte de protection parce que ma mère travaillait comme secrétaire au Parti. Elle connaissait donc tous les bonzes du MfS [Ministerium für Staatssicherheit, ministère de l'Intérieur] grâce à leurs réunions. C'est ce qui m'a toujours donné une liberté plus relative et la possibilité de faire plein de trucs. Cela n'a duré que le temps où ma mère était au Parti. Lorsqu'elle l'a quitté, on m'a également mis en taule.
Dans cette affaire, on s'en est simplement sortis avec des amendes et des avertissements. Par la suite, nous avons toujours fait très attention à ce que personne ne tombe par imprudence au cours de telles actions.

Opposition ouverte et répression

De plus en plus de personnes se retrouvaient régulièrement, il s'agissait d'un cercle d'environ cent personnes. Nous nous retrouvions un jour fixe chaque semaine dans une partie du parc Clara Zetkin. Ces rencontres n'étaient possibles qu'à l'air libre car personne ne connaissait d'endroit où aller. On ne pouvait pas le faire dans les clubs [sortes de Maisons de la Jeunesse] car il fallait s'inscrire et nous ne voulions rien annoncer. C'est l'une des raisons pour lesquelles nous avons cherché plus tard un squat.
Lors de ces rencontres, nous avions toujours un thème précis. Parfois c'était la lecture d'un livre, une autre un jeu tout simple, chaque fois une activité différente, et ça a duré comme cela vraiment longtemps. Tout le monde pouvait passer, et ainsi toujours plus de personnes nous ont rejoint.
A partir de ce cercle, nous avons ensuite organisé des manifestations sauvages, comme par exemple contre l'installation de missiles nucléaires. Notre opinion était que si l'Ouest devait y renoncer [comme le demandait le régime], l'Est devait aussi le faire. Nous luttions non seulement contre ces missiles, mais aussi contre l'ensemble de la militarisation à l'Est.
Mais la manifestation est partie en vrille. Nous avions fait au préalable une réunion dans la cour intérieure de la fac de Vorfeld. Parmi les huit personnes s'était glissé un informateur. Tout a explosé. Quelques personnes ont été arrêtées. Sur la Sachsenplatz, ils ont bouclé les rues sauvagement et ils nous ont encerclé avec leurs boucliers. A cause du thème [de grandes manifs avaient lieu en Allemagne de l'Ouest contre l'installation des missiles Pershing de l'OTAN], ils ne pouvaient pas faire grand chose contre nous. Ils nous ont laissé partir en nous avertissant que c'était la dernière fois. Mais nous avons continué en nous greffant sur des manifestations officielles du centre-ville, comme les défilés du carnaval. Près de deux-cent personnes de chez nous y participaient chaque année ; il s'agissait plutôt de parades de fous où nous ridiculisions les connards de la Stasi. A chaque fois, nous changions de thème en parodiant l'armée ou d'autres institutions.
Par la suite, nous avons imprimé des tracts clandestins distribués dans le parc Clara Zetkin ou glissés dans les boîtes aux lettres. Ils ont fait des petits : ces tracts furent comme les précurseurs de ceux qui ont fleuri sur la colonne Morris qu'on a installé un jour en 1989 sur la Karl-Marx Platz, devant la Gewandhaus. Il s'agissait de petits bouts de papier tirés à environ mille exemplaires sur lesquels se trouvaient des rendez-vous et des infos sur les choses que nous avions faites. Mille était pour nous à l'époque un nombre énorme car il n'existait pas de magasins de photocopies, ni rien d'autre. Tout était fait de façon assez conspirative : nous connaissions un imprimeur, nous lui avons donné les textes, il imprimait les tracts quelque part et me les repassait. Nous ne tenions pas du tout à savoir où et comment il réalisait cette tâche. Tout fonctionnait bien durant cette période, jusqu'à ce que nous appelions à nouveau à une manifestation et que la Stasi y cible des personnes précises. Là, ils se sont plantés en proposant au seul d'entre nous qui avait fait une demande de sortie de le faire passer de l'autre côté du mur s'il racontait tout. Mais il a fermé sa gueule.
Pendant des années, nous nous sommes retrouvés régulièrement pour réfléchir ensemble à ce qui ne nous convenait pas et sur le comment faire contre ce régime. Nous ne sommes plus allés à ces concerts comme auparavant, ceux auxquels se rendaient les vieux hippies, nous avons préféré organiser nos propres initiatives. Nous ne nous sommes pas définis comme des hippies, pas vraiment ! Ils avaient assez détruit leur raison à coups de bitures. C'était assez courant à l'Est que beaucoup cherchent leur salut au troquet. Ca a vraiment rendu des gens fous. Puis notre groupe a commencé à devenir de plus en plus dangereux, des gens se faisaient arrêter sans cesse et il est devenu évident que la prison nous pendait au nez. Les grandes réunions ont donc stoppé, les activités ne se passaient plus de façon si centrale et se sont déplacées au fur et à mesure dans les quartiers. L'avantage était que tout n'était plus si anonyme, que les individus se connaissaient mieux entre eux. Ces cercles sont devenus très fermés car il régnait une peur terrible des infiltrés. C'est aussi ce qu'ils recherchaient, que nous nous éclations ainsi en plusieurs groupuscules.

L'histoire du squat

L'histoire de notre squat est donc assez simple. A l'époque, c'était vraiment dingue dans le quartier est de Leipzig. Tout ce quartier était pourri et beaucoup de maisons étaient vides. Comme la plupart d'entre nous n'avait pas d'appartement, nous avons pris une maison que nous avons aménagé de bric et de broc. Nous sommes restés là presque deux années, au début clandestinement et ensuite de façon plus ouverte. Dans notre rue, la Erich-Feld-Strasse, il y avait déjà de nombreux squats. Aucun n'avait de contrat de location.
Au début, lorsque tout se faisait discrètement, on ne les a pas dérangés. Ils pensaient qu'on se contentait simplement d'habiter là : il y avait pas mal d'appartements où les gens ne payaient pas de loyer et sans qu'il leur soit officiellement attribué. Les flics ne savaient pas non plus qui avait la permission ou pas, sauf lorsqu'un voisin te balançait à la KWV [Kommunale Wohnungsverwaltung, régie communale des habitations]. De toutes façon, ici on ne pouvait normalement pas t'expulser sans t'attribuer un autre logement, c'est la raison pour laquelle il était si facile de squatter des maisons malgré le régime. Ils ne pouvaient pas te jeter à la rue, c'était impossible. Il n'y avait officiellement pas de SDF en Allemagne de l'Est et ils ne tenaient pas à en avoir sur les bras.
Quand ils nous ont découvert, ils ne nous ont donc tout d'abord pas expulsés, aucunE d'entre nous n'ayant d'autre logement ; la pénurie leur rendait la tâche impossible s'ils avaient dû tous nous expulser/reloger. Ils ont alors mis la pression : l'un d'entre nous a dû retourner vivre chez ses parents à 25 ans, alors qu'il ne les fréquentait plus depuis des années. Un autre a dû retourner vivre chez sa femme alors qu'ils étaient divorcés. Les flics appelaient un camion, chargeaient toutes leurs affaires, puis les expédiaient à la dernière adresse connue. Dans ces cas, expulsés ainsi, nous retournions à chaque fois dans le squat. De guerre lasse, nous avons pu y rester un peu.

Ce qui nous distinguait des autres groupes, c'est que nous tenions à conserver les pratiques d'avant et donc de ne pas se séparer des autres : nous avons fait une sorte de travail ouvert et tout le monde pouvait passer. Nous avions d'emblée réservé des pièces libres pour les mettre à la disposition d'activités. Tout le monde avait la possibilité d'organiser des choses dans la pièce commune. Il y avait par exemple des Bhagwanjünger dans la maison d'en face. Personne ne savait ce que c'était et ils nous l'ont expliqué [l'auteur n'en dit pas plus sur ce que c'est]. Tout ce que nous ne connaissions pas nous intéressait, jusqu'à ce que nous réalisions de quel truc il s'agissait. Nous avons aussi tourné un film en super 8. On avait réussi à se procurer une caméra et prévenu une foule de copains. L'idée était de faire un film ironique sur le quartier est et sur nos façons de vivre. Suite à une perquisition peu de temps après, il a été perdu. Nous l'avions tourné pour rien.
Une autre fois, nous avons accroché des banderoles sur la façade de notre maison lors du 1er Mai. A cette date, le journal d'Etat contenait les résolutions, numérotées de une à cinquante, qu'il convenait de prendre. Nous avons alors affiché de façon satirique des résolutions sur la baraque en ruine comme "Embellir nos villes et nos quartiers". Les banderoles sont bien restées trois heures. Puis il y a eu une gigantesque bousculade, la police a bloqué la rue et les pompiers ont décroché les banderoles. Nous avons tous/toutes été embarquéEs. Comme nous avions emporté avec nous le journal, Neues Deutschland, nous avons simplement déclaré : "Qu'y pouvons-nous si cette baraque en ruine a l'air si naze ?". Après cette action, les flics sont devenus de plus en plus violents, ils passaient presque tous les jours, raflant tout le monde, pétant tout. Nous avons fini par nous résoudre à abandonner le lieu. Les personnes qui vivaient ensemble se sont dispersées aux quatre coins de la ville. La séparation s'est faite toute seule car il arrive toujours un temps où chacunE veut une chose différente. Mais ils n'ont jamais réussi à nous faire éclater. Aujourd'hui encore, je vois des personnes de cette époque.

L'armée

A 18 ans, après l'action de la Sachsenplatz, j'ai dû aller à l'armée. Ils m'ont envoyé au service car cela leur permettait de m'éloigner pendant au moins un an et demi. Lorsque j'ai reçu mon ordre d'incorporation, je me suis enfui en Bulgarie où je suis resté trois mois. A mon retour, ils m'ont arrêté et confisqué le passeport puis interdit de quitter le territoire. A la session suivante l'année d'après, j'ai dû y aller.
A vrai dire, je ne voulais pas aller chez les "Bausoldaten" [régiment de génie militaire, sans armes, réservé aux insoumis ou objecteurs] parce que je trouvais ça trop con. Ils m'ont affecté de force dans ce bataillon 99, une unité punitive. Ils nous faisaient faire un travail en usine que plus personne n'effectuait. C'est ainsi que nous avons travaillé dans un boui-boui empoisonné à Leuna [pôle pétro-chimique de RDA]. Nous étions tous là pour des motifs différents, chacun s'étant fait remarquer d'une façon ou d'une autre. Même les officiers avaient été mutés pour raisons disciplinaires.
A l'armée, j'avais également affaire à la Stasi. Ils ont voulu m'enfermer dans la taule militaire de Schwedt pour refus d'obéir, désertion et tout le bataclan. Le plus stupide, c'est que lorsque tu sors de Schwedt, il te faut rattraper le temps perdu pour le service et la merde recommence à zéro. On rentre alors dans un cercle infernal. Connaissant cela avant le procès, j'ai simulé un suicide et me suis retrouvé à l'infirmerie. Mais pour les soldats et les subalternes, il n'existait pas d'infirmerie militaire, seuls les officiers y avaient droit. L'hôpital civil m'a foutu à la porte car ils étaient embarrassés par mon cas. Dans le fond, j'avais visé juste, je sortais sans internement avec une sorte de certificat de fou qui allait m'éviter Schwedt. De retour dans mon unité, je n'ai plus rien fait d'autre que rester assis ou servir à table en attendant d'être démobilisé.
Quand je suis rentré, j'ai rejoint des amis dans un squat.

Partir ou rester

Au début, nous débordions plutôt d'énergie. Nous pensions pouvoir provoquer des choses, au moins construire notre propre espace dans une partie de la ville.
Nous avons longtemps essayé d'agir avec la population, notamment lors d'actions ludiques destinées à provoquer quelque chose. Mais à un moment, nous en avons eu ras-le-bol. Les gens étaient si stupides. Il n'y avait plus rien à faire avec eux. C'était grave, frustrant et c'est aussi une des raisons pour lesquelles tant de personnes voulaient se barrer. Ce n'était ni à cause des flics, ni à cause de toute cette violence d'Etat, mais à cause de la population si limitée. Avec elle, il était impossible de briser quoi que ce soit.
Nous avons vraiment essayé des années durant, mais ensuite ça a été de pire en pire avec cette ambiance de délation. Le simple fait de t'habiller autrement te faisait remarquer, tu étais déjà estampillé.
Certaines personnes qui ont habité avec nous ont dit "nous allons passer par la voie officielle" et sont volontairement entrées au Parti pour y changer quelque chose. Elles voulaient se cogner la tête contre les murs jusqu'à ce que ça bouge, mais ça n'a pas marché.
Ce que nous n'avons jamais fait, c'est de créer consciemment des groupes clandestins. Nous étions solidaires les unEs des autres, mais nous ne voulions pas créer de parti ou d'organisation de résistance. Nous n'avions pas l'intention de créer cela, même si certainEs y ont certainement pensé... On voit aujourd'hui ce qui est sorti de tous ces mouvements citoyens et de ces partis alternatifs.
J'avais 21 ans lorsqu'il y a eu ces occupations d'ambassades à Berlin-est, et les flics ont vraiment réussi à tout faire éclater [en 1983] : certainEs voulaient rester là, d'autres quitter le pays. Comme tant de personnes sont parties, j'ai pris le train en marche et finalement à mon tour déposé une demande de sortie.
J'avais également d'autres raisons. Privé de passeport, je devais rester dans une habitation précise où la Stasi tournait en permanence, rentrant dans l'appartement à tout bout de champ sans aucun scrupule. Pourtant, je n'ai jamais rien fait spécialement pour me faire expulser de RDA.
Tant que ma mère était au Parti, je profitais d'une petite liberté. Quand ils l'ont jetée, ils m'ont précisé que si je ne changeais pas, c'est la prison qui m'attendait. Ils m'ont alors collé un an ferme pour un truc monté de toutes pièces, complicité de fuite. Ils ont utilisé un agent à eux qui a prétendu vouloir s'enfuir. Il m'avait laissé des affaires qu'il ne pouvait pas emporter et là, ils m'ont coincé pour complicité. D'autres personnes sont aussi tombées dans cette histoire, bien sûr on a jamais revu ce type.
L'Ouest n'a jamais été pour nous ni une vitrine, ni une image idéale. Il y avait bien ces braillards qui étaient dans l'opposition juste à cause de la séparation en deux de l'Allemagne, mais ceci n'existait pas chez nous.
Fin 1970/début 80, c'était l'époque des squats à Berlin-ouest. C'était remarquable pour nous dans le sens où les contradictions qu'ils posaient dans la société bourgeoise étaient semblables aux nôtres. Ca nous semblait juste. A cette époque, les événements de là-bas nous servaient donc de base comparative.
Comme il se passait beaucoup de choses à Berlin-ouest, beaucoup de personnes y sont allées après avoir réussi à passer de l'autre côté. A Kreutzberg, il y avait des maisons entières pleines de gens de l'Est. Les gens avaient certes le mur derrière eux, mais ce qui se passait les touchait encore ; comme ils ne pouvaient rien y faire, ils se sont de plus en plus engagés à l'ouest.

La stasi ne lâche pas l'affaire

Quand l'histoire avec la Stasi a commencé, j'avais 17 ans. Quand j'ai émigré, j'en avais 24. En vivant des années durant avec ces gens, tu fais attention à tout faire de manière un peu illégale, à être prudent, mais tu n'as plus peur. Ils peuvent t'arrêter chaque jour, faire comme ils veulent. C'est aussi ce qu'ils ont fait. Et c'est ainsi que nous avons vécu.
Lorsqu'ils sont devenus vraiment dangereux, je n'ai plus eu d'autre issue que de partir le plus vite possible. Là, j'ai alors compris que non seulement ils me feraient croupir en taule mais qu'ils me buteraient aussi peut-être au coin d'une rue.
Ils sont arrivés en pleine nuit, ils ont enfoncé les portes, un mélange de flics de base et de civils, à tel point que je savais plus qui était qui. Une fois, ils m'ont ligoté, traîné en bas et failli me balancer à travers la vitre. L'un d'eux a gueulé : "balancez ce porc à travers la vitre !". Ils m'ont ligoté tous les membres et voulaient vraiment me balancer. Qu'ils nous foutent des coups en permanence, c'était habituel, mais avec les méthodes nazies qu'ils ont employées par la suite, j'ai vraiment eu peur. Ils m'ont désigné comme un meneur. Je connaissais beaucoup de monde et mon nom est apparu de nombreuses fois au cours de divers interrogatoires. Pour eux il fallait toujours un coupable, jamais un groupe, il fallait toujours que quelqu'un ait tout influencé. C'est la raison pour laquelle quelqu'un était toujours plus puni que les autres.
Lorsqu'ils m'ont arrêté une autre fois, ils ont tenté de m'enfermer en psychiatrie. Là, quand tu y es, tu n'en ressors jamais. Ils savaient que j'avais déjà eu affaire à l'infirmerie à l'armée et voulaient m'y enfoncer. Ils m'ont fait comprendre qu'ils me prenaient pour un fou et qu'ils profiteraient de la moindre occasion pour me mettre hors circuit en m'enfermant. Le MfS [ministère de l'intérieur, Stasi] m'a fait un certificat psychiatrique pour m'éviter un jugement, tout à mon avantage ! Mais ils ont encore une fois laissé tombé, ils voulaient surtout m'effrayer.
Après de telles épreuves, beaucoup de personnes se sont retirées. Pas mal se sont repliées sur leur demande de sortie et n'ont plus vécu que pour ça. D'autres sont rentrées dans le système de vie bourgeoise, elles se sont mariées, etc. A la fin, en 1982, il ne restait plus beaucoup de monde parmi nous. Il nous manquait ce fameux soutien, car on a jamais réussi à se mettre au clair avec "la population normale". Ceux-là, ils vivaient leur vie en RDA. Tu ne pouvais rien y changer, au contraire, ils te tombaient sur le râble.

La servitude volontaire

Comme je ne trouvais de boulot nulle part, la Stasi m'a obligé à accepter un travail complètement stupide dans le bâtiment.
Ceux-là et leur brigadier m'ont aussi foutu une pression totale. Je ne correspondais pas du tout à l'image de leur Brigade, et ils avaient peur de ne pas pouvoir devenir Brigade du travail socialiste [qui permet d'obtenir une prime, liée à l'obtention d'objectifs et à l'exemplarité de la camaraderie, symbole de l'homme nouveau, au sein de la brigade]. C'est à chaque fois ce dont ils m'ont prévenu. Nos rapports étaient vraiment tendus. Je leur disais d'aller se faire foutre avec toute leur merde. Dans ces brigades, il y avait toujours quelqu'un avec qui on pouvait discuter raisonnablement même si tous les autres portaient des œillères. Ils étaient tout simplement rouges, rouges à en bouffer de la paille. Ce n'étaient même pas des collaborateurs zélés du système, ils ne savaient même pas ce qu'ils faisaient. Ils ne voyaient que leur petit confort, rien de plus. C'étaient typiquement ceux qui retournaient leur veste et qui, lorsque ça a été un peu plus mal pour eux, cracheraient ensuite sur la RDA, soudainement devenue de la merde. Les mêmes qui peu de temps avant criaient encore "Hourra !". C'étaient typiquement les citoyens qui, mis sous pression, pensaient qu'ils avaient tout intérêt à se dissocier des autres.
La société toute entière était conçue pour ça : fous les autres dans la merde et ça ira mieux pour toi. Ils n'ont pas réfléchi plus loin que cela. J'étais marqué au fer rouge du fait même que la Stasi m'avait forcé à accepter ce travail. Je n'avais rien à ajouter. C'est ainsi qu'étaient les rapports, tu n'avais rien à faire dans leurs relations.
Il y avait cependant toujours quelques personnes différentes. Lorsque j'ai travaillé dans une librairie, il y avait des personnes qui se contentaient simplement de faire leur boulot. Ils ne rêvaient pas de devenir des chefs au Parti et ne faisaient pas de lèche. Mais ceci n'existait que dans les petites usines. Dans les autres, il y avait forcément une ligne centrale et cette hiérarchie où l'on marche sur les autres pour que l'ensemble corresponde aux attentes officielles.
Il était même parfois possible de discuter avec quelques fidèles du Parti. Ma mère y était aussi. Mais elle n'y croyait pas de cette manière totalitaire de merde. Les autres, ceux qui ne collaboraient pas, étaient tout de suite des ennemis d'Etat. A l'époque, il suffisait d'avoir fait quelque chose qui ne leur plaisait pas. Tu étais pour ou contre. Il n'y avait rien entre. Si tu n'allais pas voter, c'est que tu étais contre la RDA et tu étais traitéE comme telLE. "Qui n'est pas pour est contre" était la devise de Mielke [chef de la Stasi].
Je suis parti en 1987, c'était justement une phase de stagnation. Ils avaient expulsé ou enfermé tellement de gens qu'il ne se passait plus grand chose à Leipzig, comme un reflet de cette vague de répression. Cela a repris en 1988/89, quand tous les groupes de l'Eglise ont sauté dans le vide et occupé les espaces que nous avions rempli précédemment [le mur est tombé en octobre 1989].

Gurke
(né en 1962)

[Traduit de l'allemand par L. Tiré de Haare auf Krawall, Jugendsubkultur in Leipzig 1980 bis 1991, Connewitzer Verlagsbuchhandlung, pp. 27-33 (292 pages), été 1999]

[extrait de "cette semaine" n°86, janv/fév 2003, pp. 8-11]