La survie quotidienne à la fin des années 60

En 1968, nous avions tous entre 18 et 25 ans. Aujourd'hui, il m'est désormais difficile de dire si ne pas travailler relevait du culte ou si c'était tout simplement un moyen de se soustraire à ces travaux stupides, car comme de toutes façons 90 % d'entre nous s'étaient déjà fait remarquer dans le mauvais sens du terme, nous étions certains de ne devenir ni étudiants [situation réservée aux jeunes dociles par le Parti] ni d'obtenir ce qui convient de nommer "travail satisfaisant". J'ai par exemple bossé comme serveuse dans un bar, fait des tartines dans une cuisine et même des gardes de nuit en psychiatrie. Un autre a travaillé chez le marchand de charbon. Nous faisions de petits boulots de temps à autre, non pas parce que nous le voulions, mais parce que la Stasi aimait particulièrement lancer des enquêtes pour "comportement asocial" et faire enfermer pour des années les "indésirables".
Lorsque nous remarquions qu'ils recommençaient à s'intéresser à nous, qu'ils nous convoquaient, que ça sentait le roussi, nous cherchions vite un nouveau petit job. On trouvait toujours un truc pour bosser en RDA, quelque chose d'inévitablement chiant. Ca permettait d'évacuer l'enquête un moment.
Nous nous sommes baladés de taf en taf tout en essayant de fuir le plus possible ces tristes obligations.
Au milieu des années 70, nous avions appris qu'on pouvait très bien s'en tirer en fabricant des babioles, vestes et pantalons tricotés main, c'est-à-dire ces articles qu'on ne pouvait se procurer de manière légale. Dès lors, tout a bien marché pour nous, tout au moins financièrement. Mais à vrai dire, ce n'était pas une question d'argent. Il n'avait pas le rôle qu'il a aujourd'hui. De toutes manières, dans les communautés [établies en squat] il y avait toujours une ou deux personnes qui devaient justement aller bosser, en fonction de la surveillance.
Nous étions huit à vivre dans notre maison, deux travaillaient. Nous mettions tout l'argent que nous possédions dans une caisse commune. Sinon, il y avait la petite criminalité habituelle : voler des vivres dans les supermarchés fonctionnait très bien. On ne nous a pas chopé une seule fois. Nous avons tous chourré comme des corbeaux, nous prenions ces trucs parce que nous pensions que cette maudite société nous devait quelque chose, pas parce que nous n'avions pas les moyens de l'acheter. D'ailleurs tout était ridiculement peu cher Nous avons vraiment bien réussi à nous en sortir, parce que nous étions aussi relativement modestes et plein d'imagination. Le loyer s'élevait à 22,70 DM, ce qui divisé par trois faisait peu. Les autres habitantEs ne payaient naturellement rien à la société HLM. Celle-ci n'avait même pas réussi à installer des compteurs, et lorsque ce fut fait, ils furent immédiatement cassés. En cinq ans, ils n'ont rien remarqué, même si on faisait tout cela à l'arraché.

Ilona
(née en 1950)

[Traduit de l'allemand par L. Tiré de Haare auf Krawall, Jugendsubkultur in Leipzig 1980 bis 1991, Connewitzer Verlagsbuchhandlung, pp. 18 (292 pages), été 1999]

[extrait de "cette semaine" n°86, janv/fév 2003, pp. 8-11]