Barbares contre Empire
ou le négrisme confondu

Certains ont déjà pu remarquer que l'une des ruses de Marx la plus réussie est d'avoir inventé le marxisme comme nouveau langage. Depuis l'Antiquité, il est notoire que l'art de la persuasion consiste à déterminer, à l'oral comme à l'écrit, un effet psychologique précis sur la personne qui lit ou écoute, bien au-delà des arguments développés. Ce n'est pas un hasard si les Grecs disaient que persuader signifie "mener les âmes à soi". Plusieurs expressions marxiennes - et on pourrait même aller jusqu'au bruit subtil de sa prose - ont fasciné, terrorisé et créé des émules chez des milliers de ses lecteurs. "Extraction de la plus-value, conditions sociales historiquement déterminées, éléments objectivement contre-révolutionnaires,..." sont des expressions qui, liées à certaines techniques journalistiques et aux fameuses inversions du génitif ("philosophie de la misère, misère de la philosophie" 1), ont créé un véritable jargon. C'est ce même jargon qui a fourni aux aspirants bureaucrates et aux véritables dictateurs un réservoir de phrases toutes faites avec lequel ils pouvaient justifier leur propre pouvoir, et aux socio-démocrates un style radical avec lequel ils pouvaient couvrir par un écran de fumée la capitulation de la pratique. Le secret, c'était et c'est de se donner avec une précision scientifique l'allure de ceux qui savent de quoi ils parlent.

Les textes d'Antonio Negri jouent le même rôle aujourd'hui, si parva licet2. Ils existe en effet actuellement deux "centrales théoriques" du mouvement pour les droits globaux, pour le contrôle démocratique, pour la citoyenneté universelle, bref pour ceux que la nov-langue journalistique appelle les no-global [les anti-mondialisation, en france] : la rédaction du Monde Diplomatique, et notre professeur de Padoue, justement. A la première, on doit le mensuel homonyme, l'organisation de conférences et de séminaires, la publication de livres, et la création d'Attac. Au second, l'un des fondateurs de Potere Operaio puis d'Autonomia Operaia, on doit une grande partie de l'idéologie opéraiste [ouvriériste] italienne, et aujourd'hui la théorie dont les Tute bianche, les disobbedienti et tant d'autres citoyens globaux sont les petits soldats. Que l'on prenne n'importe quel tract d'un social forum, et on y trouvera à coup sûr les expressions suivantes : société civile, multitude, mouvement des mouvements, droits globaux, revenu garanti, dictature du marché, laboratoire politique, exode, désobéissance civile (ou civique), globalisation par le bas, pouvoir constituant, empire et ainsi de suite. Même si chacun d'entre eux a une histoire plus ou moins longue, ces concepts, assemblés de différentes façons, constituent le manuel actuel du récupérateur averti et du parfait réformiste. L'un des directeurs de cette "fabrique ontologique", l'un des techniciens de cette "machine linguistique", c'est encore une fois Antonio Negri, Toni pour la base.

Nous ne commettrons pas l'erreur banale de croire que des théories puissent influencer de manière unilatérale les mouvements. Les théories se diffusent dans la mesure où elles servent des intérêts déterminés et répondent à des exigences précises. Empire, de Negri et Hardt, est ainsi un livre exemplaire. Unies aux élaborations de ses cousins "diplomatiques" français qui eux-mêmes s'inspirent des padovins et réciproquement, ses pages offrent la version la plus intelligente du programme de gauche du capital. Si nous en approfondissons les thèses, c'est uniquement pour une question strictement pratique : les groupes qui s'en réclament incarnent la version globalisée de l'ancienne social-démocratie et la variante gazeuse de la bureaucratie stalinienne - bref, le parti communiste du troisième millénaire, la pacification du présent et la contre-révolution du futur 3. Nous parlons de variante gazeuse du stalinisme parce qu'elle a remplacé la hiérarchie rigide des fonctionnaires par le modèle du réseau (ou du rhizome) où le pouvoir des leaders apparaît plus fluide. Construite sur le déclin du mouvement ouvrier et de ses formes de représentation, cette nouvelle façon de faire de la politique n'a pas de terrain d'intervention privilégié (usines, quartiers, etc.) mais offre au carriérisme de ses aspirants dirigeants un terrain beaucoup plus immédiat que celui des vieux bureaux du parti : le rapport avec les mass-médias. C'est pour cette raison que les partis et les syndicats de gauche se posent comme ses alliés et sont bien souvent à la remorque de ses initiatives : ils savent bien qu'au-delà des piercings de quelques petits leaders et des slogans de rhétorique guerrière, la politique "désobéissante" représente la base (aussi électorale) du pouvoir démocratique à venir. Une politique qui garde intact du stalinisme le même rôle : mener les mouvements dans le tombeau institutionnel, médiatiser les conflits sociaux, étouffer les tensions subversives, dénoncer ceux qui échappent à son contrôle.

L'Etat, après avoir progressivement absorbé le social, s'est rendu compte qu'il avait étouffé toute créativité sous le fardeau institutionnel ; contraint de le régurgiter, il a appelé ce rejet société civile en l'agrémentant de toutes les idéologies de la classe moyenne : droit de l'hommisme, bénévolat, écologie, pacifisme, anti-racisme démocratique. Dans la passivité envahissante, le consensus a besoin d'injections permanentes de politique. Les politiciens désobéissants et leurs citoyens servent à cela. En effet, pour les orphelins de la classe ouvrière, c'est la figure abstraite du citoyen qui se pare aujourd'hui de toutes les vertus. En jouant de manière habile sur les différents sens du mot ( le citoyen est en même temps le sujet d'un Etat, le bourgeois, le protagoniste de la révolution française, le membre de la polis et le partisan de la démocratie directe), ces démocrates s'adressent à toutes les classes. Les citoyens de la société civile s'opposent aussi bien à la passivité des consommateurs qu'à la révolte ouverte des exploités contre l'ordre établi. Ils sont la bonne âme des institutions étatiques (ou publiques, comme ils préfèrent le dire), ceux qui dans n'importe quelle Gênes inviteront toujours par devoir civique la police à "isoler les violents". Avec la complicité des mobilisations démocratiques des "désobéissants", l'Etat peut ainsi poser son ultimatum avec plus de force et de crédibilité : soit on dialogue avec les institutions, soit on est des "terroristes" à réprimer (que l'on lise en ce sens les différents accords internationaux signés après le 11 septembre). Le "mouvement des mouvements" est un pouvoir constituant, c'est-à-dire un excédent social par rapport au pouvoir constitué, une force politique instituante qui s'affronte et dialogue avec la politique instituée - suivant l'idée de Negri, la version militante du concept spinoziste de puissance. La stratégie est celle de conquérir de plus en plus d'espaces institutionnels, de créer un consensus politique et syndical élargi, d'obtenir une légitimité en offrant au pouvoir sa propre force de médiation et sa caution morale.

Dans le conte négriste, le véritable sujet est un être étrange aux mille métamorphoses (ouvrier-masse puis ouvrier-social, et maintenant multitude) et aux mille astuces. C'est ce sujet en effet qui a le pouvoir, même quand tout paraît témoigner du contraire. Tout ce que la domination impose, c'est lui qui l'a en réalité voulu et conquis. L'appareil technologique incorpore son savoir collectif (et non pas son aliénation). Le pouvoir politique aménage les aspirations de la base (et non pas sa récupération). Le droit formalise son rapport de force avec les institutions (et non pas son intégration répressive). Dans cette vision édifiante de l'histoire, tout se passe selon les schémas du marxisme le plus orthodoxe. Le développement des forces productives - véritable facteur du progrès - entrerait continuellement en contradiction avec les rapports sociaux en modifiant l'ordre de la société dans le sens de l'émancipation. La logique est la même que celle de la social-démocratie allemande classique de laquelle on doit l'irréfutable privilège d'avoir écrasé un assaut révolutionnaire puis jeté les prolétaires dans les bras du nazisme [nous y ajouterions l'aide précieuse du parti communiste]. Egalement social-démocrate, est l'illusion d'opposer au pouvoir des multinationales celui des institutions politiques, illusion que Negri partage avec les étatistes de gauche du Monde Diplomatique. S'ils dénoncent tous deux si souvent le "capitalisme sauvage", les "paradis fiscaux" ou la "dictature des marchés", c'est parce qu'ils veulent de nouvelles règles politiques, un nouveau gouvernement de la mondialisation, un autre New Deal 4. C'est en ce sens qu'il faut lire la proposition d'un revenu universel de citoyenneté que les négristes moins "dialecticiens" n'ont pas de scrupules à présenter ouvertement comme une relance du capitalisme.

Malgré deux décennies de durs conflits sociaux, le capitalisme est parvenu à contourner la menace révolutionnaire par un processus achevé à la fin des années 70. Par le démantèlement des centres productifs et leur diffusion à travers le territoire et avec l'assujettissement complet de la science à la domination. A cette conquête de tout l'espace social correspond, telle une ultime frontière à franchir, l'entrée du capital dans le corps humain avec la domination même des processus vitaux de l'espèce : les nécrotechnologies sont le dernier exemple de ce délire d'un monde entièrement artificiel. Mais pour un Negri, cela ne fait qu'exprimer la créativité de la multitude. La subordination totale de la science au capital, l'investissement dans les services, les savoirs et la communication (la naissance des "ressources humaines", selon le langage managérial), exprime pour lui le "devenir-femme" du travail, c'est-à-dire la force productive des corps et des désirs. A l'époque du "travail immatériel", les moyens de production dont la multitude doit s'assurer la propriété commune sont les cerveaux. La technologie, en ce sens, démocratise toujours plus la société, puisque le savoir que le capitalisme met à profit dépasse toute sphère salariale, coïncidant de fait avec l'existence même des êtres humains. Voilà ce que signifie donc la revendication d'un revenu garanti : si le capital nous fait produire à chaque instant, qu'il nous paie même s'il ne nous embauche pas comme salariés, on lui rendra l'argent en consommant.

Les conclusions de Negri et compagnie sont le renversement parfait des idées de ceux qui, déjà dans les années 70, soutenaient pourtant que la révolution passe par le corps, que la condition prolétarienne est de plus en plus universelle et que la vie quotidienne est le lieu de la "guerre sociale". Le but des récupérateurs est toujours le même. Dans les années 70, ils parlaient de sabotage, de guerre de classe pour conquérir une place au soleil ; aujourd'hui, ils proposent la constitution de listes électorales, l'accord avec les partis, l'entrée dans les institutions. Leur jargon et leurs acrobaties linguistiques montrent que la dialectique marxiste est capable de tous les prodiges, en passant de Che Guevara à Massimo Cacciari 5, des paysans du Chiapas à la petite entreprise vénétienne, elle justifie la délation tout comme hier elle théorisait la dissociation. D'ailleurs, comme ils le reconnaissent eux-même, l'important ce ne sont pas les idées ni les méthodes, mais bien les "mots d'ordre péremptoires".

Pour les théoriciens "désobéissants", les institutions politiques sont otages du capital multinational, de simples chambres d'enregistrement des processus économiques globaux. En réalité, du nucléaire à la cybernétique, de l'étude sur les nouveaux matériaux au génie génétique, de l'électronique aux Telecom, le développement de la puissance technique - base matérielle de ce qu'on nomme globalisation - est lié à la fusion de l'appareil industriel et scientifique avec l'appareil militaire. Sans le secteur aérospatial, sans les trains à haute vitesse, sans les réseaux de câbles à fibre optique, sans les ports et les aéroports, comment un marché global pourrait-il exister ? Si on ajoute à cela le rôle fondamental des opérations de guerre, l'échange continu des données entre le système des banques, assurances, médical, scolaire et policier, la gestion étatique des nuisances écologiques, la surveillance toujours plus diffuse, on se rendra compte qu'il est mystificateur de parler de déclin de l'Etat. Ce qui est en train de changer est tout simplement une certaine forme étatique.

Contrairement à d'autres sociaux-démocrates, pour Negri, la défense de l'Etat "providence" national n'est plus possible puisqu'il s'agit d'une construction politique désormais dépassée. Il y a pourtant une perspective plus ambitieuse qui s'ouvre : la démocratie européenne. D'un côté, le pouvoir se pose en effet le problème de la pacification des tensions sociales, la politique représentative étant en crise. D'un autre côté, les "désobéissants" cherchent de nouveaux schémas pour rendre plus démocratiques les institutions. Voilà une rencontre possible : "Qui a donc intérêt à une Europe politique unie ? Qui est le sujet européen ? Ce sont les populations et les couches sociales qui veulent construire une démocratie absolue à l'échelle d'Empire. Celles qui se posent comme contre-Empire. (...) Le nouveau sujet européen ne refuse donc pas la mondialisation, au contraire, il construit l'Europe politique comme lieu duquel parler contre la mondialisation, dans la mondialisation, en se qualifiant (à partir de l'espace européen) comme contre-pouvoir par rapport à l'hégémonie capitaliste de l'Empire" (extrait de Europa politica. Ragioni di una necessità, sous la direction de H. Friese, A. Negri, P. Wagner, 2002).

Nous sommes parvenus à la fin. Derrière un écran de fumée de slogans et de phrases à effet, sous un jargon qui flatte et qui terrorise, voilà défini un programme simple pour le capital et enthousiasmant pour la multitude. Essayons de le résumer. Grâce à un revenu garanti, les pauvres peuvent être flexibles dans la production de richesses et dans la reproduction de leurs formes de vie et relancer ainsi l'économie ; grâce à la propriété commune des nouveaux moyens de production (les cerveaux), le "prolétariat immatériel" peut "commencer à travers l'Europe une longue marche zapatiste de la force de travail intellectuel" ; grâce aux nouveaux droits universels de citoyenneté, la domination peut traverser la crise de l'Etat providence et inclure socialement les exploités. Les patrons l'ignorent encore, mais les nouveaux moyens de production, laissés enfin libres de se développer, réaliseront de fait ce qu'ils contiennent déjà en puissance : le communisme. Il suffit juste de régler ses comptes avec les capitalistes obtus, réactionnaires, néo-libéraux (bref, avec la "mauvaise" mondialisation). Tout ceci semble avoir été conçu exprès pour confirmer ce que Walter Benjamin constatait il y a plus de 60 ans, quelques semaines après le pacte entre Staline et Hitler : "Rien n'a corrompu autant les travailleurs allemands que la persuasion de nager dans le sens du courant. Pour eux, le développement technique était le courant favorable dans lequel ils pensaient nager" 6.

Mais les eaux agitées du courant cachent de graves périls, comme le remarque même Negri : "Maintenant, nous nous trouvons dans une constitution impériale où monarchie et aristocratie luttent entre elles, tandis que les tribunats de la plèbe sont absents. Ce qui provoque une situation de déséquilibre, à partir du moment où la forme impériale ne peut exister de façon pacifiée seulement si ces trois éléments s'équilibrent entre eux" (MicroMega, mai 2001). En somme, mes chers sénateurs, Rome est en danger. Sans "dialectique" entre mouvements sociaux et institutions, les gouvernements sont "illégitimes", donc instables. Et comme l'ont très bien démontré Tite Live puis Machiavel, la création du tribunat de la plèbe servait à contre-balancer l'expansion impériale romaine par l'illusion de la participation populaire à la politique. Le célèbre récit de Menemio Agrippa - qui apostrophait la plèbe mutinée en lui disant pour la calmer que c'était seulement grâce à elle que Rome vivait, comme un corps ne vit qu'avec tous ses membres - risque en effet de toucher à sa fin. L'Empire semble avoir de moins en moins besoin des pauvres qu'il produit, en les laissant pourrir par millions dans les réserves du paradis marchand. D'autre part, la plèbe pourrait se faire menaçante comme une horde de barbares - et certes descendre de la colline vers la ville comme au temps d'Agrippa, mais avec les pires intentions. Aux yeux des exploités enragés et déraisonnables, la médiation des nouveaux dirigeants pourrait alors être tout aussi odieuse que le pouvoir en place et tout aussi inefficace. Il est trop tard pour donner des leçons d'éducation civique lorsque les barbares ont déjà mis les pieds dans le plat. La police, même en tunique blanche, pourrait ne pas suffire.

 

Notes (de la rédaction) :
1. Marx répondait ainsi au texte de Proudhon, "Philosophie de la misère".
2. "Si la comparaison a un sens"
3. Lors d'un débat organisé par les revues Multitudes et Alice, animées par de nombreux épigones français du négrisme, un petit tract signé par Des partisans de la guerre sociale avait été déposé. Il se finissait ainsi : "Bouffons des révolutions linguistiques et des guerillas sémiologiques / artistes de la servitude volontaire, hackers de la paix sociale / vous êtes la version gazeuse du vieux stalinisme et la variante activiste de l'actuelle social-démocratie / vous êtes la contre-révolution du futur" (tract reproduit dans Karoshi n°2, été 2000, p.25).
4. "Un nouveau new deal" est le titre d'un article publié en 1998 par un ancien leader de l'autonomie française, aujourd'hui professeur à Sciences-Politiques Paris, Yann Moulier-Boutang.
5. Ex-membre de Potere Operaio, aujourd'hui maire DS (centre gauche) de Venise.
6. Walter Benjamin, Thèses sur le concept d'histoire, thèse XI

 

[Traduit de l'italien par M & CS, introduction du livre Barbari, L'insorgenza disordinata par Crisso & Odoteo, éd. NN (C.P. 52 - 11026 Pont St Martin (AO), italie), 70 p., septembre 2002]

[Extrait de "Cette Semaine" #86, janv/fev 2003, pp. 24-26]