Chronique de milliers de personnes


J'ai douté, réfléchi, pesé le pour et le contre, jusqu'à ce que je réalise que je ne pouvais pas manquer cela, que la révolte et la spontanéité s'étaient emparées des rues.

Fatigué par une journée de travail et préoccupé par l'annonce des morts, je suis arrivé au centre-ville, et, là, j'ai trouvé des tourmentes noires agitant les airs, des tourbillons de feu, de révolte, de ciment. J'arrivais dans un parfait chaos, une véritable “anarchie” qui aussitôt bouleversa mes pensées.

Les gens érigeaient des barricades par dizaines sans se laisser effrayer par les balles ou les gaz qui, pourtant, ne diminuaient pas d'intensité. En quelques minutes, ce 20 décembre, je suis passé de mes interrogations quant à ma participation à la confrontation directe avec l'Etat et ses milliers de flics qui cherchaient à nous tuer.
Entre allées et venues, courses et affrontements, j'ai perdu mes compagnons et me suis retrouvé seul. Toujours immergé dans cette immense vague de solidarité, je me suis mis à leur recherche.

Un moment après, poussé par les circonstances, je me suis retrouvé face à un groupe de policiers complètement acculés. Le feu ne cessait de croître, la colère contenue se déchaînait et ne reculait ni devant les gaz, ni devant le plomb.

Tout était désordre, tout était “anarchie” et moi, au milieu de l'avenue 9 de Julio, je n'arrivais toujours pas à comprendre ce qui se passait. A un moment, j'ai entendu quelqu'un crier “attention, les civils arrivent !” et nous avons vu approcher une camionnette et deux voitures. Elles ont été accueillies par une dégelée de pierres. Une portière s'est ouverte et un 9 mm en est sorti, il a commencé à faire feu. Le silence s'est abattu. Instinctivement, j'ai fait demi-tour et j'ai commencé à courir. On n'entendait plus que des bruits de tirs, de gaz et de balles en caoutchouc, mais un nouveau son est venu s'y ajouter, celui que produisaient les 9 mm. Ils utilisaient des balles de plomb et nous ont obligé à reculer.
Dès lors, trois possibilités s'offraient à nous : continuer en avant, partir à gauche ou bien à droite. Sur ma droite un kiosque à journaux présentait une excellente cachette. Je ne sais pas pourquoi je n'ai pas choisi cet abri tentant, mais je n'y suis pas allé. J'ai continué vers l'avant, presque sans raison.

C'est à l'instant suivant que le changement qui avait commencé à s'opérer en moi s'est achevé. A ma droite, à l'endroit même qui m'était apparu comme idéal pour me protéger des balles, un jeune est tombé à genoux, à un mètre de moi. Il se tenait le cou. Le sang n'arrêtait pas de couler et nous avons pu voir en nous rapprochant de lui qu'il avait aussi été touché à l'épaule. Nous l'avons soulevé pour le poser sur une moto qui l'a emmené à l'hôpital. J'ai appris plus tard qu'il était mort.

A ce moment là, j'ai compris que j'aurais pu moi aussi périr sous les balles, si j'avais simplement couru vers la droite. Il ne me restait qu'une alternative : fuir ou continuer. J'ai d’emblée écarté la première possibilité. La révolte continuait, je n'avais pas retrouvé mes compagnons, rien n'était encore terminé. De l'une des nombreuses fenêtres d'où on nous aidait en balançant de l'eau ou divers objets sur les flics, quelqu'un a crié que le président avait démissionné. Mais tout le monde s'en foutait, il ne s'agissait pas d'en virer un pour en mettre un autre à sa place. Une clameur s'est levée : “qu'ils se barrent tous !”.

Les choses devenaient de plus en plus claires : les forces répressives, l'Etat ne voulaient pas nous voir ici, ils refusaient et refusent encore notre existence parce qu'ils n'acceptent pas qu'on leur résiste. Ils avaient proclamé l'état de siège et les gens faisaient à présent le siège de l'Etat. La solidarité et la révolte s'étaient “anarchiquement” emparées des rues et nous nous trouvions là, confrontés à tous et à tout.
La ville nous appartenait. La destruction et le chaos avançaient, remettant tout en ordre. Le paysage était aussi violent que magnifique, avec les gens dans la rue qui rejetaient l'autorité.

La nuit est tombée mais sans calmer les ardeurs. Les pillages continuaient malgré la force de la répression. Après la nuit sont venues les questions. Qui avions nous aidé ? Qui étaient les instigateurs ? Qu'y avait-il derrière tout cela ?

Evidemment, nous avions servi de chair à canon. Evidemment, différentes factions du pouvoir s'étaient livrées une guerre de palais. Evidemment, l'une de ces factions était parvenue à prendre le trône. Mais de toute évidence, la perception des gens aussi avait changé. Ils ne considèrent plus l'Etat et la police de la même manière et surtout, l'expérience de la solidarité et de la révolte qu'ils ont faite leur a montré qu'il est possible d'affronter l'autorité, voire même de la détruire. Nous avons aussi vu que, pour ce faire, nous n'avons pas besoin que l'on nous donne des ordres.

Impossible de parler de victoire ou de défaite. Le capitalisme perdure, l'autorité subsiste, il y a eu des morts, l'Etat et le pouvoir continuent à nous assiéger. Pourtant, rien n'est plus pareil. Le calme est relatif et la révolte latente.

Lionel
Libertad n°23, mai-juin 2002

[Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, pp. 20-22]