Une lettre de Carolina


On se souvient que le 21 février 2003, cinq compagnons étaient arrêtés, quatre à Barcelone et un à Almeria. Ils étaient accusés par le juge Garzon d’avoir constitué une “cellule terroriste anarchiste” et inculpés de terrorisme et collaboration ou participation à bande armée. Trois des catalans étaient sortis rapidemment de prison sous caution (3000 et 12 000 euros), tandis que le quatrième, Fernando, sortait le 10 mars 2003 contre 12 000 euros de caution. Enfin, Emilio, d’Almeria, ne sortait que le 29 mars après avoir été baluchonné dans huit prisons en un mois.

Dans la nuit du 15 au 16 septembre 2003, six autres compagnons anarchistes de Barcelone sont arrêtés, quatre maisons et une voiture perquisitionnés. Ils sont accusés d’appartenir à une “organisation terroriste anarchiste” ayant commis “divers sabotages urbains” dans cete ville depuis mars et envoyé le colis piégé reçu par le consulat grec de Madrid le 8 septembre, en solidarité avec les prisonniers de Thessalonique, ce qui donne “tentative terroriste de meurtre”. Enfin, ils sont aussi accusés d’avoir planifié deux assassinats (contre le conseiller catalan Jordi Alvinya et le journaliste Luis Del Olmo), de détention illégale d’armes et explosifs.

Le 20 septembre, Teodoro est relâché et placé sous contrôle judiciaire, tandis que les cinq autres sont incarcérés. D’après les informations, tous sont régime FIES 3, le régime d’isolement appliqué aux membres de groupes ou bandes armées. Enfin, un mandat d’arrêt international est lancé contre Iñigo, disparu dans la nature. Selon les infos de la CNA, Joaquin a confirmé devant le juge l’envoi et la fabrication du colis piégé, Rafa a simplement reconnu une attaque explosive contre une banque et les trois autres (Roger, Igor, Carol) n’ont rien déclaré.

Brieva, 30 octobre 2003

Chers amiEs et compagnon-ne-s,

Nous voici encore ici, sur la barricade n°13 du front d’Avila.
Oui, vous voyez, mon baraquement, c’est le n°13. Je n’ai jamais été superstitieuse, mais là il me plaît de penser que ce détail me portera chance.

Malgré tous ces jours nuageux et de si basses températures, mon esprit continue à voler haut et librement. Et je veux que vous sachiez que vos lettres sont capables de franchir les murs et de traverser les grilles. Elles arrivent, je ne sais pas si elles le font toutes, mais elles arrivent. Les mots me font sourire, me donnent de la force et ces autres paroles, celles qui ne sont ni dites ni écrites, mais tellement ressenties me vont droit à l’âme.

Vous comme nous, savons que lutter vaut toujours le coup, et que résister a cessé d’être une option pour devenir à la fois une nécessité et un plaisir. Cette certitude nous lie tellement qu’aucun centre d’extermination, aucun régime d’isolement, aucune condamnation à des années d’emprisonnement sans pouvoir nous embrasser ou nous regarder dans les yeux ne pourront jamais nous séparer.

La cellule qu’ils m’ont assignée ne fait pas beaucoup de mètres, mais ici vous êtes tout de même avec moi. C’est la seule sorte de visites qu’ils ne pourront ni autoriser ni refuser, et dans laquelle ils ne pourront jamais s’immiscer. De même, j’espère que vous me sentez avec vous dehors, à chacun de vos pas, car c’est pas à pas (et en trébuchant aussi) que la magie de notre lutte fera de l’anarchie une réalité. Une réalité qui a commencé à prendre forme dans nos cœurs, nos relations, notre quotidien. Et ce n’est pas une simple illusion, je l’ai vu dans les yeux de mes compagnons au moment d’entrer en prison, et, même si je ne vous vois pas, je continue à le deviner dans leurs et dans vos regards.

Notre décision a consisté à rompre les chaînes et à essayer de nous réapproprier nos vies, et malgré les conséquences d’une telle décision, aussi dures soient-elles, elle ne peut faire de nous des esclaves, au contraire, elle nous rend libres. Où que nous soyons, en prison ou en 4e degré [il y a trois degrés en FIES, le 4e est donc par dérision la “liberté” du dehors], nous portons la liberté en nous, bien que nous ne l’ayons pas encore découverte.

Je sais que nos compagnons emprisonnés à Thessalonique ont commencé une grève de la faim le 5 octobre dernier. Je tiens à leur transmettre tout mon soutien d’ici. Qu’ils sachent que la distance n’existe pas entre nous, qu’aucun mur n’est suffisant pour nous éloigner et qu’ils sont très présents à mon esprit.
Par ailleurs, j’ai pu lire comment la presse officielle utilise notre lutte de solidarité avec les prisonniers FIES pour nous présenter comme des éléments dangereux et “déstabilisants”. Ainsi donc, selon Cette presse, nous aurions rendu visite à des prisonniers des GRAPO [groupe de lutte armée maoïste] et à Claudio [Lavazza, Ndlr], cet anarchiste “cerveau et responsable” de tout ce qui se passe. Peut-être ces professionnels du mensonge ont-ils consulté l’IIPP [le registre des parloirs] et savent-ils qu’il n’en est rien. En réalité, on nous a toujours refusé ces parloirs pour “raisons de sécurité”. Mais à part ce détail, oui nous avons participé à la lutte pour l’abolition des FIES et pour les autres revendications. Et bien sûr nous continuons et continuerons à le faire.

Vous savez déjà qu’ils nous ont placé en FIES 3. C’est inscrit dans mon livret de prisonnière, mais cela ne m’a jamais été notifié en tant que tel. Ce qui veut dire que nos conditions de détention sont un peu spéciales, bien que nous soyons dans un module de second degré, comme ici.
C’est différent dans chaque prison, mais à Brieva ces conditions spéciales se traduisent par le fait que nous devons être seules en cellule et qu’ils ne peuvent nous mettre dans des cellules jouxtant une autre prisonnière FIES, nous ne pouvons participer aux activités comme l’atelier (pour “raisons de sécurité”, bien sûr), ils peuvent fouiller à volonté nos cellules et interviennent dans toute communication (orales lors des visites, écrites et téléphoniques).

Les motifs donnés par le règlement pour une telle intervention sont : “la capacité criminelle et la dangerosité de la détenue, qui apparaît d’évidence dans le délit de terrorisme dont elle est accusée, et la possibilité que soient transmis à travers les communications des données pouvant avoir des répercussions sur la sécurité du Centre pénitentiaire et ses travailleurs”.

C’est pour cela que nous ne pouvons envoyer plus de deux lettres par semaine.
Pour le reste, le régime et les horaires sont les mêmes que pour les autres prisonnières. La différence la plus notable est que les matons doivent nous observer, analyser nos réactions, notre état d’esprit et nos relations puis faire suivre tout cela. Nos fiches seront constituées à partir de ces informations. Et on a déjà fait observer à plus d’une compagnonne non cataloguée FIES 3 qu’elle fréquentait trop certaines “mauvaises camarades” (il s’agissait de moi).

Je voulais aussi vous dire que mes relations avec les autres prisonnières sont bonnes et que le soutien que nous nous apportons est vital.

Voilà, c’est ainsi que je vis dans Cette petite prison de Brieva. Je vous donnerai d’autres nouvelles de moi car je pense que je vais rester ici un bon moment.

Solidarité avec Fernando, Carlos 1, Amanda, Eduardo 2 et à tous les prisonnierEs anarchistes et révolutionnaires !
Un salut très spécial à mes compagnons dans cette affaire !

Salut, anarchie
et démolissons les prisons !

Carol

Nous ne demandons pas
la permission d’être libres
Nous ne demanderons pas non plus
pardon de l’être

1. Fernando et Carlos sont deux espagnols incarcérés à ce moment-là en Grèce suite au sommet de Thessalonique et en grève de la faim (voir p. 45)
2. Amanda et Edu sont deux anarchistes incarcérés depuis juillet 2003 (voir p.39)

 

[Lettre traduite de l’espagnol,
publiée le 12 novembre 2003 sur http://nodo50.org/desdedentro]

On peut lui écrire :
Carolina Forné Roig
CP de Avila
Ctra Vicolozano-Brieva s/n
05194 Brieva Avila
Espagne

Et aux autres :
Rafael Tomas y Gaspar
CP Madrid 3
Ctra Pinto a San Martin de la Vega
Km 52
8340 Valdemoro (Madrid)
Espagne

[Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, p.41]