“ Je ne discute pas avec les domestiques de la justice ”


Le 29 juin 1995, Karim Tahir et un ami sont pris en chasse par les flics à la sortie du braquage de la BNP de Limoges. Malgré une fusillade, ils sont pris à l’issue d’une course-poursuite. En mars 1997, il prend 15 ans de prison, son ami 12 ans.

Le 7 mai 2000, il parvient à s’évader de la maison d’arrêt de Nantes en franchissant le mur d’enceinte avec une corde confectionnée à l’aide de draps. Il disparaît ensuite dans la nature après avoir pris un chirurgien-dentiste en otage avec sa famille, qui le conduisent jusqu’en Allier.

Le 9 juin 2000, il prend en otage le propriétaire et le pilote d’un hélicoptère à St Etienne. Le premier se débat et finit abandonné en rase campagne, blessé par balle. L’hélicoptère effectue ensuite un vol stationnaire au-dessus de la prison centrale de Moulins-Yzeure, permettant à Rachid Benchetouïa, Christian Pyotte et Jean-Claude Mendes da Silva de s’évader à leur tour. Ils dérobent ensuite successivement deux voitures avant de disparaître. En juillet, ils sont tous arrêtés, sauf le dernier.

Le 19 juin 2003, le jury de la cour d’assises de la Loire condamne Karim Tahir (31 ans) à 26 années de prison pour “ enlèvement, séquestration, vol à main armée et évasion en bande organisée ” [ils ont rajouté en sus un braquage et une tentative à Nantes en avril 1995, qu’il nie], Rachid Benchetouïa (38 ans) à 15 années pour “ évasion, braquage et séquestration ” et Christian Pyotte (54 ans) à 8 années pour le même crime. Le dernier des évadés, Jean-Charles Mendes da Silva (30 ans), toujours en cavale, sera jugé ultérieurement, souhaitons-le par contumace.

Au cours du procès, Chirstian Pyotte (déjà condamné deux fois à perpétuité) a déclaré dès la première audience qu’il “ ne participera pas à [leur] mascarade ” et précisé au président : “ je ne discute pas avec les domestiques de la justice de Napoléon ”. Il a refusé à son avocate, commise d’office, de plaider. Karim Tahir a pour sa part déclaré d’emblée à propos de l’évasion de Nantes “ je recommencerai ” et reconnu les cinq tentatives d’évasion entre 1995 et 1997 et les dix autres commises entre octobre 2000 et août 2001, avant de poser cette question : “ Est-ce que la non-perspective de pouvoir sortir ne les explique pas ? ”.

Un “ jury populaire ”, cinq femmes et quatre hommes, chiens serviles de la morale et du droit, ont accepté de juger trois individus coupables d’aimer la liberté. Nous ne connaissons pas ces derniers et il nous intéresse peu de savoir pourquoi ils se sont retrouvés embastillés. Ce que nous savons par contre, c’est que dans ce monde de non-choix, des hommes et des femmes choisissent parfois, plutôt que de perdre leur vie à la gagner au turbin, de se saisir de l’argent là où il se trouve en abondance. C’est que profitant de l’illusoire liberté du “ dehors ” chèrement acquise, Karim a en plus usé de l’arme de la solidarité pour aller chercher trois copains dans une prison de haute-sécurité.

Ce système prétend nous écraser entre la matraque du flic et l’enclume de la loi, entre l’exploitation salariée qui nous brise physiquement comme psychologiquement en peu de temps et l’Etat qui vise au contrôle absolu de chaque individu, entre la soumission et la résignation, entre isolement et massification ; un tel système est clairement à détruire.

Et ce n’est bien sûr pas le désir de liberté, l’évasion de ces machines à trier et à éliminer que sont les prisons qui est mortifère : c’est d’accepter tous les jours, toujours plus avant, la gueule du petit-chef, les avis de l’assistante sociale, le dressage du professeur, l’œil du voisin en mal de sécurité, les bons conseils du syndicaliste, la pression de l’huissier, la cravate du bourgeois ou la simple présence des flics. Il n’est pas plus incroyable d’attaquer une banque que de se lever chaque matin pour enrichir un patron et un banquier en échange de son corps, son esprit, son temps, son énergie, son savoir, tout en croyant vivre. Même si l’expropriation peut recouvrir les traits du travail et si la “ violence ” ou “ l’illégalisme ”, catégories juridiques, ne signifient rien en eux-mêmes, nous savons aussi que le carcan de l’Etat et de l’exploitation ne sauteront pas tout seuls. Et que c’est à chacune, chacun, de choisir les moyens adéquats pour affirmer sa propre rage de vivre.

Et lorsque des individus quittent le chemin de la servitude volontaire pour se réapproprier en partie leur vie, lorsque des hommes empruntent les sentiers d’un peu plus de liberté, tout notre cœur et notre solidarité les rejoint. Le risque maximum de la révolte est de ne mourir ni exploités ni exploiteurs, ni dominés ni dominants, ivres du feu de la liberté et des passions humaines.

Les seules prisons qui nous conviennent sont celles qui brûlent
Liberté pour toutes et tous
Mutinerie générale
Quelques amants de la liberté

[Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, p.59]