Quelques mots sur l'administration hospitalière…
pas si hospitalière que ça !


En attendant…

Les longues turpitudes estudiantines de nos vénérés docteurs en médecine sont un piètre terreau pour favoriser l'écoute et les relations humaines. Sans doute existe-t-il de vastes cours dans ce domaine. Mais aucun docteur émérite ne connaît le poids des sentiments ; ce qui explique le manque d'attention du corps médical aux multiples visages qui se présentent dans les couloirs des hôpitaux publics. C'est bien de ces lieux de perdition que je veux parler. L'hôpital des siècles passés servait de centre d'hébergement et de mouroirs pour les plus pauvres; on y trouvait une horde de docteurs en sciences et en médecine qui expérimentaient de nouveaux procédés plus ou moins sanguinolents comme la saignée, les électrochocs, la lobotomie, l'amputation…
Dans la plupart des cas (et surtout si le “patient” n'a pas de particules) le corps debout ou non qui entre dans l'administration hospitalière n'est plus qu'un organe au service de la science, une chair à trancher, à répertorier et éventuellement à soigner. Qu'en est-il aujourd'hui ? Ne voit-on pas ici ou là des individuEs entrer avec un mal bénin et ne jamais ressortir ? Ces fameuses maladies nosocomiales qui se répandent si vite ; à qui la tuberculose, à qui la méningite, ou la légionellose sans parler des opéréEs et des transfuséEs. Comme les centres de bonnes sœurs du XIXe siècle, l'hôpital est une voie de garage pour une large frange de la société.
Les patients des urgences hospitalières sont la preuve que cette tradition perdure. Comme les salles d'attente de tout service administratif, les salles des urgences sont toujours pleines. On y vient sur rendez-vous ou après s'être fait tirer les oreilles, tel l'enfant à l'école, on nous donne une place dans les rangs.
Si vous avez de la fièvre, on évalue le degré de gravité avant de vous ausculter pour de bon ; ainsi une enfant de quelques mois est morte en attendant son tour, le médecin interne jugeant la patiente pas si atteinte ; ou encore si vous avez l'arcade sourcilière ouverte et que depuis deux heures le sang commence à sécher, alors tout n'est pas perdu vous attendrez encore un peu; alors si vous êtes de tendance inquiète…
Sur les visages se lisent tour à tour la hâte, la peur, l'anxiété, l'impatience et si vous êtes toujours en éveil, alors vient l'ultime résignation, ce sentiment qui éteint toute énergie, même cette lumière dans le regard. Il existe dans notre monde des hommes et des femmes qui refusent de s'assujettir, à tort et à travers, sous le joug de l'autorité quelle qu'elle soit, ceux et celles-là voient la force répressive se déployer devant leur refus de courber l'échine.
Il faut comprendre que les gens de pouvoirs ont toujours un ami médecin qui pour une urgence est prêt à prendre sur son temps de travail pour garder ses contacts avec le monde.
Certes ils abattent du travail ces internes : au suivant, au suivant ! ! Ils remplissent bien leur tâche, ils dépassent ces quotas ou pourcentages des années passées pour augmenter le budget de l'entreprise hospitalière. Alors on n'a pas le temps de sourire, de consoler, d'expliquer, ni même de parler, suivez les instructions sur le papier ; c'est quoi ces traits madame l'infirmière ? Mais quel sang-froid ne faut-il pas pour recevoir ce torchon salvateur ; c'est bien ce qui manqua à la famille Yahiaoui qui attendait le 20 Décembre 2003 impatiemment dans les couloirs de l'hôpital lyonnais saint-joseph / saint-luc (7e arrdt) que la mater défaillante se fasse ausculter ; comme elle se plaignait de vertiges, ses trois grands fils l'emmenèrent aux urgences pleins d'anxiété à l'idée que la mère trépasse. Attendant leur tour (le temps normal d'attente étant en moyenne d'une heure) les gaillards s'échauffent la voix, tant ils ont de choses à faire ailleurs ; voilà un médecin de service qui ne comprenant pas qu'on ne suive pas docilement le régime habituel, s'enhardit du haut de sa blouse blanche.
La croisade du médecin pour son irrespectueuse organisation et son orgueil en péril met le vif dans les yeux des trois bons fils ; l'interne est mis à terre alors que les renforts en chemise arrivent en toute hâte ; mais les costauds n'en demandent pas mieux : depuis des heures de manque de personnel, voilà qu'ils sont servis de représailles. J'en entends un qui dit : ils sont armés de barres, comme s'il était courant de frapper son médecin traitant ; en revanche il est de bon goût chez les infirmiers et internes de sortir la piqûre calmante devant les fortes têtes.
Les trois gars dont un lycéen sont interpellés de suite, la justice ayant un pied dans la médecine et vice et versa. Ils furent relâchés après la garde à vue et l'affaire ayant fait couler beaucoup d'encre (et bien la plus vérolée), le politique entre en action : le procureur fait arrêter le plus jeune et le plus vieux des trois à leur domicile. Je ne crois pas qu'il y eut de résistance ni même que la mère va mieux depuis.
J'apprends par les torchons que l'interne qui s'est pris la raclée de sa vie (une claque) s'est monté avec d'autres victimes répressives en association pour dénoncer les violences dans les administrations hospitalières et surtout faciliter les procédures contre les insoumis des urgences. A quand cette fabuleuse association des victimes et des victimes potentielles de l'axe médico-policier ?

…le procès

Comme il est d'usage, le procès fut bâclé. Les témoignages en faveur des trois gars n'ont pas été retenus. Cependant, le médecin urgentiste Guillaume Magnien a le premier perdu son sang-froid pourtant si nécessaire dans une telle fonction ; il secoua la femme dont les jambes ne pouvaient plus la soutenir : “arrêtez de jouer la comédie, Madame, je ne vais pas soulever cent kilos”. C'est aux appels de la mère que les fils se pressèrent dans la salle de consultation. Le matador aux gants de plastique repoussa violemment l'attaquant d'un coup à l'oreille. Sous de telles méthodes, même le plus doux des agneaux retrousserait les babines. La suite on la connaît. Il est dans l'ordre des choses d'enfermer ceux et celles qui osent encore s'étonner, s'insurger, ou soutenir d'autres “incontrôlables”. Et puis on ne conteste pas cet ordre : “c'est l'autorité normale du médecin sur son malade” nous dit Didier Saint Avit, l'avocat du gang des blouses blanches. Combien de réclamations houleuses s'achèvent derrière les grilles des hôpitaux ou les barreaux. Mounir, Ichem, Fouad ont pris le 15 janvier 2004 un an de prison dont six mois ferme et plus de huit mille euros d'amende pour avoir soi-disant malmené, et ce sans le reconnaître, neuf personnes de l'administration hospitalière. De quoi compenser les stagnations de salaire. Entre baise-main et dessous de table, les ordures se saluent et s'entraident, la médecine ressemble comme deux gouttes d'eau à ses acolytes policier et judiciaire.

Une impatiente

[Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, p.58]