Les raisons d’une inimitié


Les médias sont partie intégrante de la domination. Tout comme cette dernière, ils font participer, ils excluent, ils récupèrent et ils répriment en même temps.

Ils font participer. Tout le monde doit croire que la seule réalité est celle que journaux et télévisions façonnent tous les jours, la réalité de l’Etat et de l’économie. Les médias sont un instrument indispensable pour imposer le consensus. Ils sont la version moderne du mythe, c’est-à-dire la représentation qui unit exploités et exploiteurs. Les médias socialisent les gens.

Ils excluent. Les pensées et les actions hostiles à cette société ne doivent pas apparaître. Il faut les taire, les falsifier ou les rendre incompréhensibles. Les taire quand leur existence est elle-même une attaque contre l’ordre établi. Les falsifier quand ce qu’on ne peut pas taire doit être opportunément reconstruit. Les rendre incompréhensibles quand il est nécessaire d’accorder à la révolte quelques vérités partielles afin que s’en échappe le sens global. Les médias soustraient à tous les sans-pouvoir tout moyen d’expression autonome. L’unilatéralité de l’information est le contraire de la communication entre individus.

Ils récupèrent. Ils invitent à dialoguer avec les institutions, ils créent des porte-parole, ils intègrent toutes les idées et les pratiques subversives, une fois rendues inoffensives, en les séparant de leur contexte, en les faisant consommer sans les vivre, en les étouffant avec l’ennui du déjà-vu.

Ils répriment. Ils collaborent avec la police en dénonçant et calomniant, ils lui préparent le terrain avec des alarmismes opportuns, ils en justifient publiquement l’œuvre. Parfois, ils répriment en donnant raison —ce que quelqu’un appelait “répression laudative”—, c’est-à-dire en présentant comme subversif ce qui ne l’est point, lointain ce qui est au coin de la rue, terminé ce qui vient juste de commencer.

Bien souvent, on ne saisit des médias que l’œuvre de falsification et de répression, c’est-à-dire les aspects les plus ouvertement calomniateurs et crimina-lisateurs. Mais la rage contre le mensonge journalistique a l’haleine courte, pouvant être liquidée dans des périodes moins conflictuelles par une série d’articles suffisamment corrects. Le problème, ce n’est pas l’honnêteté de tel ou tel journaliste ou la fidélité des articles, mais bien l’action sociale des médias. Dans la machine médiatique, les qualités intellectuelles et les normes déontologiques sont emportées par la masse des informations, par le “totalitarisme du fragment” qui est le véritable visage de la nouvelle. L’intelligence critique se construit à travers l’association, l’analogie, la mémoire. La nouvelle, au contraire, est le produit de la séparation, du détail, du présent éternel. La passivité médiatique n’est que le reflet de la passivité salariale et marchande. On le sait, la vie qui nous échappe revient au galop sous forme d’image et de scoop. Plus on est informés, moins on connaît, c’est-à-dire moins on vit.

Personne ne peut faire aujourd’hui de la politique sans vendre sa propre image. Celui qui ne veut pas rompre avec la représentativité politique sous toutes ses formes (y compris celles antagonistes) ne peut pas rompre avec la représentation médiatique. Il pourra insulter les journalistes pendant quelques semaines, dans l’impossibilité de faire autrement, puis il recommencera à dialoguer. Pour médiatiser avec le pouvoir, les médias sont nécessaires. Ce sont eux-mêmes —et les faits récents le confirment— qui poussent au dialogue en favorisant ainsi la répression de ceux qui ne dialoguent pas avec leurs ennemis. Dans le bavardage du consensus, le fichage policier commence contre celui qui se tait. C’est pourquoi couper court avec la presse et la télévision, ainsi qu’avec les images et les étiquettes qu’elles nous collent sur les yeux, signifie couper court avec la politique. La conclusion, pourtant, ne peut pas être celle de l’autisme du ghetto, mais celle d’une rébellion qui se donne ses propres moyens de communication autonome.

[Extrait du Loup Garou n°3, février 1999]

[Extrait de "Cette Semaine" n°87, fév./mars 2004, p.9]